« Se sentir chez soi, c’est avant tout se sentir en sécurité ». Pour Sanad, 34 ans, neurochirurgien, cette phrase résume son rapport au Caire. Né à Sanaa d’un père originaire d’Aden et d’une mère originaire de l’Hadramout, il arrive en Egypte en 2011 grâce à une bourse pour y étudier la médecine. Depuis, la capitale égyptienne est devenue son lieu de vie et de travail.
« Au Yémen, les universités n’offraient pas toujours d’enseignement de haut niveau. Les établissements privés étaient trop coûteux et partir étudier à l’étranger restait peu accessible », confie Sanad, qui a dû attendre un an avant d’obtenir sa bourse. Le Caire s’est alors imposé comme une destination privilégiée, au point d’être considéré comme la « capitale » universitaire du Yémen. « La ville est également surnommée l’hôpital du Yémen. Des patients yéménites viennent s’y faire soigner, et certains hôpitaux tirent des millions de cette clientèle », explique Sanad. Il ajoute que, lorsqu’il travaillait dans un établissement situé près de Dokki, la majorité de ses patients étaient yéménites. Il vit toujours dans ce quartier, devenu l’un des principaux points d’ancrage de la diaspora. Son arrivée n’a pourtant pas été simple. Il a dû attendre l’obtention de son permis de travail et apprendre l’anglais pour suivre ses études. Il lui a surtout fallu découvrir une Egypte qu’il croyait connaître à travers ses chansons et ses séries. « Je me sens à 100 % chez moi ici et, au final, j’ai maintenu peu de liens avec le Yémen », affirme-t-il. Son intégration est notamment passée par la nécessité de « s’adapter à l’accent égyptien et de travailler deux fois plus dur ». L’Egypte qu’il imaginait s’est révélée différente de celle qu’il a découverte sur place.

Le parcours de Rawan, 24 ans, raconte une autre manière de se sentir à la fois Egyptienne et Yéménite. Née en Egypte dans une famille yéménite, elle travaille dans l’immobilier et vit à New Gizeh. Elle a grandi entre Sanaa et Le Caire avant de s’installer définitivement dans la capitale égyptienne à l’âge de huit ans, dans la maison de son grand-père, ancien diplomate, à Gizeh. Elle se souvient également des voyages annuels de sa grand-mère au Caire pour s’y faire soigner. « L’intégration a été facile pour mes parents et moi, car nous étions familiers de la culture égyptienne. Mais, pour ma soeur, les choses ont été différentes : elle voulait retourner au Yémen et n’est pas parvenue à s’acclimater comme nous. J’étais plus jeune, donc je pense que j’avais moins à perdre. Ma soeur a eu du mal à quitter tous ses amis, alors que la plupart des miens se trouvaient en Egypte. J’étais très excitée à l’idée de m’installer ici ».
Le Caire, refuge et terre d’installation
Sous le pont de Dokki, les parfums épicés de la cuisine yéménite se mêlent à l’agitation du Caire. Dans les restaurants, les grands pains traditionnels côtoient les plats de mandi, de salta et de fahsa, autant de saveurs qui font revivre le pays quitté. Au restaurant Al Shibani, Ahmed, 44 ans, s’affaire entre les tables, où se croisent Yéménites et expatriés occidentaux. Originaire de Sanaa et né d’une mère égyptienne et d’un père yéménite, il porte en lui cette double appartenance. Son enfance s’est nourrie des chansons et des feuilletons égyptiens, mais aussi des voyages entre le Yémen et l’Arabie saoudite. Ici, au milieu des arômes et des conversations, les deux rives de son histoire semblent se rejoindre.
A 24 ans, il arrive au Caire pour étudier l’administration des affaires à l’Université du Caire. Il se souvient avoir été accueilli comme un « enfant du pays ». Près de 20 ans plus tard, il est marié à une Egyptienne, père de trois enfants et responsable du restaurant depuis 17 ans. Pour lui, l’Egypte représente avant tout la stabilité, alors que le Yémen vit dans le tumulte depuis 2015.

Le parcours d’Ahmed s’inscrit dans le contexte d’une présence yéménite qui s’est considérablement renforcée en Egypte depuis le début de la guerre, en 2014. Selon le Sana’a Center for Strategic Studies, la communauté serait passée d’environ 100 000 personnes en 2014 à 500 000 en 2019. En 2020, un représentant du Parlement yéménite avançait même le chiffre de plus de 800 000 personnes, tandis que d’autres estimations situaient leur nombre entre 500 000 et 700 000. Plus récemment, au début de 2025, un porte-parole de l’ambassade évoquait 100 000 résidents enregistrés et quelque 150 000 visiteurs. Ces écarts illustrent la difficulté d’établir un chiffre précis en l’absence de statistiques fiables. La présence yéménite est particulièrement
visible dans le Grand Caire, notamment à Dokki, Faisal et Mohandessin. Ces liens sont toutefois bien antérieurs à la guerre : depuis des décennies, l’Egypte attire des familles yéménites venues pour les études, les soins médicaux ou les vacances. Depuis 2015, cependant, la guerre a changé la nature de cette présence. Alors que les combats opposent les rebelles houthis, dans le nord du pays, au gouvernement dirigé par Al-Alimi dans le sud et soutenu par la coalition saoudo-émiratie, de nombreux Yéménites ont fui vers Le Caire. Les conditions d’entrée en Egypte se sont néanmoins durcies.
La sociologue Morgan Barbara Pernot, spécialiste des migrations yéménites, a étudié les effets de la guerre sur les parcours migratoires et les identités. Elle souligne : « L’exil a fragmenté les trajectoires économiques, sociales, politiques et culturelles, parfois au sein d’une même famille ». Les histoires de Sanad, Rawan, Ahmed, Nabil et Suhair racontent cet « entre-deux », où chacun tente de s’adapter au pays d’accueil tout en négociant avec sa propre identité. « Et derrière cette reconstruction, la guerre reste omniprésente », souligne la sociologue.
La guerre en toile de fond
Mais un retour est-il possible ? Rawan n’est pas retournée au Yémen depuis 2016. Son dernier voyage lui a laissé le souvenir d’un pays bouleversé. « La dernière fois que nous sommes allés au Yémen, ce qui m’a le plus marquée, c’était l’absence de lumière et les bâtiments détruits. L’atmosphère était sombre et triste, en contraste frappant avec le pays que j’avais connu », raconte-t-elle. Elle ajoute que sa mère craignait alors que l’aéroport ferme et que la famille se retrouve bloquée sur place.
Et ce n’est pas tout. Le tableau ne cesse de s’assombrir et le rêve de regagner la patrie s’éloigne peu à peu. En juillet 2026, les hostilités se sont intensifiées entre les Houthis et l’Arabie saoudite, dans un contexte de tensions liées aux frappes israélo-américaines en mer Rouge. Les conditions de vie dans le pays ne cessent de se dégrader sous l’effet de la guerre. Selon un rapport du Programme Alimentaire Mondial (PAM) publié en 2026, 62 % des Yéménites ne parviennent pas à manger à leur faim et 32 % souffrent d’une privation alimentaire sévère, particulièrement dans les zones contrôlées par les Houthis. Pour les expatriés, ces chiffres prennent souvent un visage familier. Sanad, habituellement prompt à l’humour, devient grave lorsqu’il évoque son pays. « J’espère que le pays connaîtra la paix, car 30 millions de personnes souffrent en ce moment même », confie-t-il. Il ajoute que deux de ses cousins, avec lesquels il a grandi et qui avaient le même âge que lui, ont été tués. Le premier est mort en 2017, pendant le siège d’Aden par les Houthis, abattu par un tireur embusqué alors qu’il allait chercher de l’eau. Le second a été tué en 2022, après avoir été recruté dans une milice travaillant pour les Emirats arabes unis.
Sanad a appris ces décès depuis l’Egypte. Sa famille a également perdu ses moyens de subsistance et s’est appauvrie après avoir perdu ses emplois. Peu de ses proches ont pu quitter le pays, le départ restant souvent réservé aux plus aisés. Même dans le pays d’accueil, les conditions de vie peuvent être difficiles, y compris pour les membres de la classe moyenne qui disposent des moyens nécessaires pour s’y installer. « L’arrivée au Caire peut entraîner un déclassement. J’ai attendu quatre mois pour obtenir mon premier permis de travail. Pendant cette période, je ne pouvais pas exercer à l’hôpital et je suis resté chez moi pendant trois mois ». Il estime avoir eu la chance de disposer des ressources nécessaires pour tenir, contrairement à d’autres expatriés.

Maintien d’un lien avec le Yémen
Le rêve du retour et le sentiment d’appartenance continuent pourtant de les habiter. Ils s’attachent aux détails du quotidien qui leur donnent l’impression d’être encore dans leur pays. Pour Sanad et Rawan, le lien avec le Yémen passe principalement par la cuisine, la langue et les souvenirs familiaux. Pourtant, les visites de leurs proches leur font également prendre conscience de la distance qui s’est installée. « Quand ma famille vient me rendre visite, je réalise à quel point je me suis éloignée de mon pays, de sa culture et de sa langue », confie Rawan. Elle regrette de ne pas s’être rapprochée plus tôt des étudiants yéménites de son université. « Si j’avais su plus tôt qu’il y avait une communauté yéménite à la fac, je pense que je les aurais rejoints pour maintenir ce lien avec eux. Je pense que je me sens mieux parmi ceux qui ont une double culture comme moi. Mais je continue à faire mon possible pour ne pas être totalement déconnectée de mon pays d’origine ».
C’est aussi pour cette raison que, chaque matin, Rawan prend un petit-déjeuner yéménite à base de fassolia, un plat qu’elle partageait avec sa famille dans son pays d’origine. « J’ai créé une espèce de culture hybride », explique-t-elle en riant, « à mi-chemin entre l’égyptien et le yéménite, avec des mots empruntés aux deux dialectes ». Cette hybridité n’efface toutefois pas la nostalgie des journées passées dans le jardin familial de Sanaa, au « rythme lent et serein ». Sanad, lui, téléphone régulièrement à sa mère, qui lui transmet des recettes qu’il reproduit chez lui. Son lien avec le pays reste néanmoins plus distendu, en partie parce que ses souvenirs sont douloureux. Il demeure pourtant fier de ses origines. « Je suis fier d’être Yéménite et, s’il y a la paix un jour, j’y retournerai. Mais, pour l’instant, ce qui m’importe, c’est d’être en sécurité ».
Pour d’autres, cependant, la situation est différente. Ahmed résume autrement cette nouvelle définition du chez-soi : sa patrie est « là où il gagne sa vie ». Il reste nostalgique des paysages montagneux de sa région natale, sans envisager un retour définitif.
Pour Nabil, 50 ans, ancien journaliste, le départ est directement lié aux menaces qu’il a subies en raison de son militantisme et de ses écrits. Blessé par des éclats d’obus tirés par les Houthis, il a été évacué vers la Jordanie avant de trouver refuge au Caire en 2016. Sa soeur, avocate, a également été exfiltrée en raison de son travail. Aujourd’hui directeur adjoint du Centre culturel yéménite à Gizeh, Nabil côtoie diplomates et intellectuels. Il témoigne des persécutions politiques au Yémen, notamment des arrestations arbitraires visant les dissidents et les employés d’organisations internationales.
L’exil ne signifie pourtant pas nécessairement couper les liens avec le pays quitté. Une fois la sécurité retrouvée, reste à savoir ce que l’on conserve de ses origines et comment on les transmet.
Au Caire, cette volonté de préserver les liens avec le Yémen se manifeste également dans des lieux où la communauté se retrouve, échange et fait vivre sa culture. A proximité du restaurant Al Shibani, le Centre culturel yéménite de Gizeh offre un autre lieu de rencontre. Ses événements réunissent artistes, intellectuels et personnalités politiques. Lors du lancement d’un ouvrage consacré aux solutions à la crise yéménite, Suhair, écrivaine d’une quarantaine d’années, participe aux échanges. Pour elle, l’Egypte représente davantage qu’un refuge après les pressions exercées sur les intellectuels au Yémen. L’environnement restrictif auquel les femmes sont confrontées a également pesé dans son choix. Elle a « vu en ce pays le lieu le plus approprié et le plus facile pour vivre » et découvert un « domaine culturel vaste où le mouvement et les transactions sont plus aisés ». Aujourd’hui, tout en préparant un doctorat, elle travaille avec le Centre culturel yéménite. Son objectif est d’« essayer de transmettre une belle image du Yémen et pas uniquement celle de la guerre ».
Les parcours divergent, mais une même volonté les unit : préserver le lien avec le pays quitté. Pour Sanad, Rawan, Ahmed, Nabil et Suhair, l’exil apparaît moins comme une rupture définitive que comme une recomposition identitaire. Le Caire devient un espace d’entre-deux, entre racines yéménites et pays d’accueil. Faire vivre la culture du Yémen, c’est aussi la préserver au-delà des images de destruction et de guerre.
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