Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | De la lumière enfin

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Abdel-Fattah El Gibali
 
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 Semaine du 16 au 22 mai 2012, numéro 922

 

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Nulle part ailleurs

Services . Après 70 ans passés dans le noir, le bourg d'Amin Abou-Hussein, dans le gouvernorat de Ménoufiya, est enfin doté de l'électricité. Un événement qui bouleverse le mode de vie des habitants. Reportage.

De la lumière enfin

« Je suis née, j'ai grandi, je me suis mariée et j'ai accouché dans l’obscurité », dit Fathiya, heureuse d'avoir pour la première fois de sa vie l’électricité. Pendant longtemps, la seule lumière qui éclairait le bourg d'Amin Abou-Hussein, dans le gouvernorat de Ménoufiya, provenait de la lanterne traditionnelle à gaz. Aujourd'hui, les habitants du bourg peuvent profiter du courant électrique qui illumine leurs modestes maisonnettes. Le nouveau gouverneur, nommé après la révolution, a donné l'ordre pour que tous les bourgs du gouvernorat soient équipés d'électricité.

Une nouvelle vie s'annonce donc pour les habitants qui ont longtemps vécu dans l'obscurité. Leur rêve s'est enfin réalisé. La joie se voit sur tous les visages dans cette petite bourgade. « Durant de longues années, nous n'avons eu que des promesses en l’air. Mais cette fois, les responsables ont tenu parole. Lorsqu’on a vu les responsables de la municipalité actionner la manette, on a compris que c'était pour du vrai », dit Fathiya.

Et d'ajouter que depuis ce jour-, les gens sont fascinés. Jour après jour, ils ont suivi toutes les étapes des travaux.

A commencer par l'installation des poteaux électriques, des câbles et des réverbères dans les rues, et arrivant aux fils métalliques destinés à distribuer le courant électrique dans les maisons.

Trois semaines sont passées depuis la visite du gouverneur qui était venu au bourg pour s'assurer que toutes les maisons ont reçu l'électricité. Les paysans sont toujours sous l’effet de cette magie. « C'est un événement hors du commun, je n’arrive pas à le croire. Cela fait plus de 70 ans que les gens de ce bourg vivent sans électricité », lance Am Abdel-Rahmane, un paysan de 67 ans qui semble avoir oublié ses douleurs aux genoux. Il affirme avoir passé trois jours à s'amuser en allumant et éteignant la lumière. Sur la carte de l'Egypte, Amin Abou-Hussein est un point minuscule. Bien qu'il soit situé seulement à deux heures de route du Caire, le bourg semblait vivre au temps de la préhistoire. Les habitants se considéraient comme des morts-vivants. Ils ne faisaient rien d'autre que de cultiver leurs terres, manger et dormir. Les maisons dont la plupart sont construites en argile sont de la même couleur que la terre. Les deux forment un seul bloc.

Dès l’aube, les hommes devaient rejoindre leurs terrains agricoles, tandis que les femmes prenaient soin du bétail et préparaient le déjeuner qui, comme les autres repas, devait être servi et consommé tout de suite, car il n'y a pas de réfrigérateurs. Puis les familles se rassemblent devant les seuils des maisons jusqu’au coucher du soleil et rentraient ensuite pour dormir car il n’y a rien d’autre à faire. Pas d’activités, uniquement des visites entre voisins qui devaient s’achever avant le crépuscule. Ainsi les jours se suivaient et se ressemblaient, monotones et insipides. C'est le mode de vie des habitants de 23 bourgs privés d’électricité dans ce gouvernorat. Durant des années, les habitants ont adressé des plaintes aux responsables, leur signifiant qu’ils avaient besoin d’électricité. Malheureusement, les gouverneurs qui se sont succédé ont fait la sourde oreille.

Selon Abdel-Rahmane Zahrane, les villageois ont revendiqué l'importance de les relier au réseau électrique, mais en vain. Chaque gouverneur passait son temps à flatter les hauts responsables, ce qui lui garantissait de garder sa place. Un fait accompli que les habitants ont fini par accepter. Certains députés natifs de ce gouvernorat n'ont rien fait pour autant. Et comme d'habitude il y avait la corruption et les pots-de-vin. Grâce à la révolution, le nouveau gouverneur a doté d'électricité les bourgs du gouvernorat. Il en a fait l’une de ses priorités.

Un gouverneur à l'écoute des citoyens

Nouveau gouverneur, nouvelle ère et nouvelle manière de penser. Sur les 23 bourgs qui n'avaient pas encore l'électricité, Amin Abou-Hussein, qui compte 200 habitants, a été le premier à être équipé du courant électrique. D’autres hameaux vont suivre au cours de l’année 2012, c’est la promesse du gouverneur, en qui les habitants croient cette fois.

Les habitants du bourg sont enviés par les villages voisins qui rêvent d’avoir eux aussi l’électricité. Dénuées de tout décor, les maisons d'Amin Abou-Hussein se distinguent aujourd'hui par la couleur orange des fils électriques ou les ampoules suspendues au plafond. Et pour ces habitants, c’est le plus beau décor. « Nous avions perdu tout espoir de mener une vie normale comme les autres citoyens », dit Fatma, nouvelle mariée et dont la vie de couple a témoigné d'un grand changement. En général, les hommes du bourg trouvaient beaucoup de difficultés à se marier. Les parents rechignaient à donner leurs filles en mariage à de jeunes hommes du bourg à cause de l'absence d'électricité, car cela signifiait une vie difficile sans électroménager, ni divertissement. Les femmes ne pouvaient rendre visite à leurs parents qui habitent loin du bourg pour éviter de rentrer après le coucher du soleil.

Des appareils ménagers comme décor

En général, les futures mariées achetaient les appareils électroménagers, même si elles savaient qu’elle n’allaient jamais s'en servir. La coutume veut qu'on achète l'électroménager et qu'on l'exhibe aux proches et aux voisins. Après le mariage, ces appareils sont vendus car ils ne servaient à rien. Fatma était déprimée au moment de mariage car elle allait devoir vivre sans électricité. Aujourd'hui, elle se considère comme la plus chanceuse des femmes de ce bourg. Elle ne va rien vendre et va profiter de sa machine à laver, de son ventilateur et de son réfrigérateur. Enceinte, elle est heureuse car son bébé va naître avec de la lumière autour de lui.

Les femmes sont heureuses, elles ne vont plus laver le linge à la main, dans les récipients métalliques. « Maintenant, le bruit des machines à laver sera comme une musique qui enchantera nos oreilles », dit Fatma. Ses voisines et elle se sont attelées à nettoyer les murs et les meubles couverts de suie à cause de la fumée qui se dégageait de la lanterne à gaz qui fonctionne au kérosène et non pas au gaz normal. Même les vêtements rangés dans les armoires étaient imprégnés de cette fumée noire qui se dégage de la lanterne. Cette fumée passait aussi dans les poumons et provoquait des allergies dans les yeux.

C’est grâce à la révolution du 25 janvier que le village a finalement été doté du courant électrique, un rêve pour les habitants. Privés d'électricité, et donc de télé et de radio, ils n'étaient au courant ni de l'actualité ni des événements qui se déroulaient dans leur pays. « On nous a dit qu’il y avait eu une révolution et que Moubarak avait quitté le pouvoir », dit Gamal avec nonchalance.

Isolé et complètement détaché de la vie politique et sociale, Gamal se fiche que Moubarak ou un autre soit le président de la République. Il a seulement constaté que cette révolution dont il suivait les nouvelles de loin a ramené l’électricité. Les nouvelles ne parviennent que rarement au village, seulement lorsque les hommes se rendent au village d’Achmoun distant de 3 km, ou alors grâce à la radio à batterie qui ne fonctionne que rarement.

Avec l'arrivée de l'électricité au village, la famille Awad s’est empressée d’acheter un appareil de télévision. Les membres de la famille sont installés dans une chambre dépourvue de tout, à l'exception d'un tapis. C’est qu'ils se rassemblent et restent des heures sans bouger, parfois jusqu’au petit matin. « C’est une merveille dont nous étions privés. Nos enfants faisaient des kilomètres à pied, pour aller regarder la télévision dans le village d’à côté. De retour à la maison, ils nous racontaient ce qu’ils avaient vu », dit Sayed, fils de Awad.

Non loin de ce bourg, d’autres hameaux attendent l’arrivée de l’électricité. « On continue à vivre à la préhistoire », dit Al-Harani, impatient et envieux lorsqu'il voit ses voisins du bourg d’Abou-Hussein bénéficier de l’électricité. Son rêve : pouvoir se servir des appareils électriques et se débarrasser de la peur qui l’habite chaque jour après le coucher du soleil, le moment idéal pour les malfaiteurs qui profitaient de l’obscurité pour venir voler son bétail. Le soir, les piqûres de scorpions et de serpents sont courantes et sont souvent mortelles faute d’antidotes, car il n’y a pas de réfrigérateurs pour les conserver.

Al-Harani, ce paysan illettré de 71 ans, a presque perdu la vue, pourtant, il serre dans ses mains un document officiel qui porte les noms des bourgs qui seront éclairés successivement. Il rêve de voir des guirlandes électriques orner sa maison et pouvoir une fois dans sa vie appuyer sur un interrupteur.

Hanaa Mékkawi

 




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