Al-Ahram Hebdo, Littérature | Ghada Khalifa, Abandon

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Abdel-Fattah El Gibali
 
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Hicham Mourad

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 Semaine du 16 au 22 mai 2012, numéro 922

 

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Littérature

Peintre et poétesse, Ghada Khalifa entremêle ces deux talents avec perfection dans son nouveau recueil Toskeb gamalaha douna tael (sa beauté se répand en vain). Ses poèmes en prose, à l’instar de l’art abstrait, plonge dans l'univers intérieur des émotions. En voici quelques vers.

Abandon

La pluie me rendait heureuse comme une enfant qui reçoit un nouveau jouet

Maintenant

Le plafond de la pièce laisse l’eau passer

L’eau tombe lentement

Je monte sur le toit et je ne peux pas repousser l’eau accumulée

J’imagine que le toit va tomber sur nos têtes

Et toutes les feuilles vont se noyer

Ma vie sera perdue …

 

Ma vie se perd maintenant

Tandis que je suis en train d’écrire.

A l’accordéoniste

Un chat bleu dérobe mon sourire et court

Ses griffes s’accrochent à mes côtes

Tant que je résiste je m’accroche de plus en plus.

 

Un chat bleu laisse une trace profonde dans ma main

Son corps doux est pour moi un enjôlement de tendresse

Pendant qu’il m’agace malicieusement

Et remplit la page de mon visage des signes qui le caractérisent.

 

Tous les lieux se transforment en terrain de chasse

Le chat s’approche lentement tandis qu’il enfonce son regard dans mon visage

Il saute soudain puis s’immobilise près de moi

Laissant une distance effrayante entre nous.

 

Avec confiance en soi, il éparpille le contenu de l’armoire de mes souvenirs

Il jette tout par la fenêtre et sourit

Il tire les fils de mes sentiments et s’amuse sans faire attention

Il replie le monde à l’intérieur de deux petits cercles brillants.

 

Un chat bleu qui est la réflexion de la douleur.

Le pain

Tu as choisi mes poèmes

Tu t’es transformé en une farine pure

Non, tu n’es pas la farine

Tu es la levure qui multiplie la pâte

Non, tu n’es pas la levure

Tu es la vanille qui donne le goût

Non, tu n’es pas la vanille

Tu es le four où je cuis le pain de mes émotions

Tu es le feu dans lequel je dois pénétrer

Pour mûrir.

Une envie de danser

La musique s’embrase dans mon cœur

Et je saute là-bas

On danse sans pas

On s’unit au rythme

L’horloge sonne

Je cours

Je cache mes pieds en bas de l’escalier

Je rentre transie à la maison,

Les sourires arrachés ou figée,

Je danse, maman,

Je danse.

 

Un début de musique suffit

Pour que poussent mes pieds et mon âme

Je danse avec un homme sans traits

A toutes les fois que j’essaye de dessiner ses yeux,

Ses yeux se dissipent,

Je fixe une certaine image sur sa tête

Et l’image tombe à chaque fois

Mais je danse, je danse, maman,

Et personne ne connaît le secret de la musique

Qui se faufile jusqu’à moi.

 

Je ne serai pas obligée de retourner, maman,

Dans un jour qui est proche, je vais crier

Et je vais partir.

Le cercle

Personne ne m’attend sur ce trottoir

Malgré cela je vais écrire

Ecrire pour ceux qui ne me connaissent pas

Ceux qui me connaissent veulent savoir les noms et tous les faits, rien d’autre,

Ceux qui ne me connaissent pas me connaissent mieux au fond.

 

Le tunnel est très sombre, à la fin il y a un mur et un homme qui m’ouvre ses bras. Je veux y aller et je sais qu’en m’unissant à lui cela aboutirait à deux alternatives uniquement :

Soit je vais posséder la capacité de m’envoler

Soit cet homme se transformera en un poignard enfoncé dans mon cœur.

 

Je peux continuer à courir

Mais je me cogne chaque fois contre un homme seul

Qui ouvre les bras et attend.

Et chaque fois je sais que ce n’est pas mon homme et je ne suis pas sa femme

Je tourne le dos par lâcheté ou par courage et m’en vais.

 

La lumière ne vient d’aucune direction

Au point de perdre presque la vue

Une obscurité profonde et je suis la seule à la sentir

Pour les autres

Je baigne dans la lumière.

 

Le labyrinthe se répète

Aucune issue pour moi

Personne ne m’attend dans ce monde

C’est pour cette raison que j’écris.

 

 

C’est la pleine lune là-bas et tu manques ici

Les cerfs-volants esquissent ton nom

Toi qui t’en vas sans un fil qui te tire nulle part

Ta présence est intense

Et me fait revenir d’une fuite sophistiquée

Les lignes de ma main ne correspondent pas à la concentration de ton visage

Mes lignes sans hâte n’arriveront pas à ton âme cachée

Là-bas

Le cerf-volant ne me convient pas

Parce que je dois l’attirer encore plus vers moi

Pour que tu t’éloignes davantage.

 

Je t’ai fait entrer dans le test du temps pour t’obliger à être clair

Tu m’as alors forcée à plus de distance.

L’étoile du matin que personne n’a vue

Est-ce qu’elle te fait parvenir mes messages ?

M’as-tu envoyé un bouquet d’oiseaux avec l’aube ?

 

Tu me manques

Et je suis heureuse lorsque une journée d’absence s’achève.

 

 

Journal intime d’une cafetière solitaire

J’attends patiemment mon café

Sans élargir le cercle de feu autour de lui

Je l’attends pour qu’il ne verse pas sa beauté en vain

Je l’observe en train de s’épaissir pour mieux le reconnaître

Pendant dix jours je le regarde de l’intérieur pour mieux le voir

Je ne voyais plus rien ensuite

Mon cœur s’est fermé et mon âme s’est assombrie.

 

Lundi

 

La porte apparaît clairement

Elle se transforme en arbre

L’arbre se métamorphose en une haute vague de la mer

La lumière descend et les ténèbres montent des deux côtés.

 

Mardi

 

Un œil devient un nuage

Le nuage se transforme en montagne

La montagne devient volcan

Le volcan se diversifie en route.

 

Mercredi

 

Un cercle est partagé par une ligne au milieu

L’obscurité augmente et augmente encore

La partie éclairée s’amenuise

Et devient une petite plage de sable

L’obscurité devient horizon, mer et ciel.

 

Jeudi

 

Un œil de verre amplifié résiste face aux ténèbres infinies.

 

Vendredi

 

Un rivage s’est métamorphosé en une vague

Et la vague en un chemin étroit en spirale.

 

Samedi

 

L’obscurité combat la lumière

Puis la transforme en un fil léger

La lumière guette l’obscurité

Puis la pénètre pour former un grand cœur.

 

Dimanche

 

Un point sombre au cœur de la lumière

La lumière se transforme en un arbre entouré d’obscurité

L’arbre résiste dans les ténèbres

Le cœur de l’arbre est un point foncé et noir.

 

Lundi

 

L’obscurité et la lumière sont égales

L’obscurité combat avec force

La lumière devient un œil aux bords transparents

L’œil se métamorphose en insecte

L’insecte devient un arc

L’arc devient une vague

La vague est engloutie par les ténèbres écumeuses.

 

Mardi

 

Je trompe l’obscurité de sa face éternelle

Je le remue bien avant de bouillir et la lumière rayonne

Dans le dernier combat le cercle de lumière s’écarte

Il se fend avant d’être vaincu dans une dernière ébullition de l’obscurité.

 

Je crois le miroir qui réfléchit mon âme

Je reste tranquille au-dessus d’un feu pâle

Mes traits sont ridés avant d’être versée calmement dans le ciel.

 

Traduction de Suzanne El-Lackany

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Ghada Khalifa

Née en 1977, elle est à la fois peintre et poète. Elle commence à écrire en 2000 et publie son premier recueil de poèmes en 2009 : Taqfez men sahaba li okhra (elle saute d’un nuage à l’autre). Elle obtient le Award Arab Forum, décerné au poème en prose. S’attachant au genre poétique, elle avoue ne pas pouvoir écrire de poésie liée aux événements. Son seul poème inspiré de ses jours passés sur la place Tahrir pendant la révolution du 25 janvier est Le printemps de cristal. Selon Ghada Khalifa, c’est dans le poème même, son écriture et sa manière de voir le monde que gît la révolte.

En 2011, elle participe au 14e Festival de Lodève (France) : Les voix de la Méditerranée. Fin de 2011, Ghada Khalifa remporte la bourse de l’Institution culturelle Al-Mawred al-saqafi pour son dernier recueil de poèmes, dont nous publions ici quelques extraits : Toskeb gamalaha douna tael (sa beauté se répand en vain), publié aux éditions Sharqiyat du Caire.

 




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