Al-Ahram Hebdo, Enquête | QUI DIT QUOI ?  

  Président
Abdel-Fattah El Gibali
 
Rédacteur en chef
Hicham Mourad

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 Semaine du 16 au 22 mai 2012, numéro 922

 

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Enquête

Mensonge Politique . La pratique a toujours été de mise à tel point de devenir une banalité. Mais au fil du temps, un climat d’incrédulité et de défiance s’est installé entre le simple citoyen et ses dirigeants, empêchant l’arrivée d’une vie politique saine.

Qui dit quoi ?

Américaine, pas Américaine ? Nul n’est vraiment capable aujourd’hui d’affirmer avec certitude si la mère du candidat malheureux Hazem Abou-Ismaïl l’est ou ne l’est pas. Jusqu’à ce jour, et bien que la candidature de ce salafiste soit définitivement rejetée, l’affaire fait encore parler d’elle. Hazem Abou-Ismaïl et ses partisans continuent de clamer son innocence et d’affirmer que sa défunte mère n’avait pas la nationalité américaine. Du côté des autorités, on affirme le contraire.

Un débat aujourd’hui inutile, mais qui remet en scène la question du mensonge politique. Que les hommes politiques mentent : voilà un fait avéré que l’homme de la rue n’a aucun mal à admettre. L’opinion publique n’a pas attendu l’arrivée des livres pour s’apercevoir que les hommes politiques, toutes sensibilités confondues, leur mentent. En revanche, ce qui a choqué nombre d’Egyptiens cette fois-ci, c’est que ces mensonges proviennent d’islamistes.

Outre Abou-Ismaïl, il y a aussi le cas du député, également salafiste, Anouar Al-Balkimi. Tout a commencé lorsque ce parlementaire, couvert de bandages, annonce à la télévision égyptienne avoir été victime d’une attaque armée alors qu’il était à bord de sa voiture. Il explique également que les auteurs de ce brigandage lui ont soutiré 100 000 L.E.

Mais la vérité était toute autre : Anouar Al-Balkimi venait de subir une opération de chirurgie esthétique au nez. Deux choses ont choqué l’opinion publique après cette affaire : d’abord qu’un islamiste mente. Et en plus à propos d’une opération de chirurgie esthétique alors que cette dernière est considérée comme illicite par la majorité des oulémas.

La nouvelle « du nez » du député salafiste a fait l’effet d’une bombe. « On a voté pour les islamistes parce qu’on pensait qu’ils avaient des valeurs, contrairement aux corrompus qui nous ont dirigés toutes ces années et qui ont détruit le pays. Pour nous, parler au nom de la religion est une sorte de garantie. Mais on a découvert qu’un homme politique reste toujours un homme politique », affirme ainsi Galal, un professeur. Il regrette l’image que donnent ces hommes politiques de l’islam, d’autant plus que l’islam, comme toutes les religions, condamne le mensonge. Et d’ironiser : « Il semble que certains salafistes préfèrent l’esthétique à l’éthique » .

Autre cas, mêmes magouilles. Après avoir maintes fois répété qu’ils n’allaient pas présenter de candidat à la présidentielle, les Frères musulmans sont revenus sur leur parole en nommant, dans un premier temps, leur numéro deux, Khaïrat Al-Chater, avant de le remplacer par Mohamad Morsi.

On se retrouve donc face à une seule et même obsession : le pouvoir. « Islamistes ou non, il s’agit en fait tout simplement de mensonges de politiciens avides de pouvoir. On ne fait plus confiance à personne », déplore Saïd, un commerçant.

Le sociologue Ammar Ali Hassan pense, de son côté, que la tromperie, la falsification délibérée et le mensonge pur et simple sont employés comme moyens légitimes pour parvenir à la réalisation d’objectifs politiques. Selon lui, le dictateur qui ne vit qu’aux dépens de la falsification de la réalité, arrive lui-même à croire à son mensonge. Ammar explique aussi que « plus un trompeur est convaincant et réussit à convaincre, plus il a de la chance de croire lui-même à ses propres mensonges ». Et c’est ce qui s’est passé, selon lui, avec l’ancien président Hosni Moubarak. Ce nuage mensonger qui l’entourait a créé entre le président déchu et le peuple une distance infranchissable, où il s’est déconnecté de la réalité.

Condamnée au mensonge ?

La classe politique est-elle condamnée au mensonge ? Oui, répondent ceux qui partagent une conception à la fois cynique et désabusée de la démocratie. A l’appui d’une telle thèse, les exemples historiques ne manquent pas. Du WaterGate à la récente démission de l’ancien premier ministre hongrois, Pal Schmitt, suite à une affaire de plagiat concernant son doctorat, en passant par l’affaire Clinton et Lewinsky, les affaires de tromperie ne manquent pas. Sauf qu’entre l’Egypte et les pays occidentaux, la différence est grande. « En Occident, si vous faites une erreur, on s’attend à ce que vous l’assumiez et que vous demandiez pardon. Ne pas assumer son erreur signifie une extension du mensonge », explique le psychiatre Ahmad Abdallah. Le plus important reste avant tout de reconnaître ses erreurs et d’en assumer les conséquences.

Malheureusement, cela n’existe pas dans notre culture : rien, dans la loi égyptienne, ne pénalise le mensonge politique. Selon le conseiller juridique Hazem Al-Toukhy, « il n’existe pas de délit ou de crime concernant le mensonge. En revanche, une personne peut être jugée pour déclarations mensongères ou faux témoignages dans le cadre d’une enquête ou d’un interrogatoire officiels dans un tribunal ». D’où le scepticisme des citoyens, souvent cyniques. Amr Mohamad, ingénieur, affirme ainsi : « On le sait, les responsables politiques nous mentent. Nous avons l’habitude qu’ils disent une chose et fassent le contraire. Et en plus, ils n’encourent aucune punition quand ils mentent ou font des promesses qui ne seront jamais tenues, ou quand leurs déclarations sont totalement déconnectées de ce qui se passe vraiment. Mais s’habituer à ces mensonges, les tolérer, c’est les encourager ».

Faut-il tromper pour autant le peuple pour son bien ? L’art du mensonge politique est en effet « l’art de faire croire au peuple des faussetés salutaires, pour quelque bonne fin. Faire varier les illusions à l’infini, rationaliser la production des contrefaçons politiques en instituant des sociétés de menteurs », selon l’écrivain et féministe Farida Al-Naqash. Ce sont là quelques-unes des lois de ce mentir-vrai, indispensable à la vie politique depuis la nuit des temps.

Depuis la révolution du 25 janvier, nous sommes en train d’assister l’apparition d’une nouvelle forme de mensonges. « A chaque période, ses mensonges », déclare ainsi Samer Solimane, professeur de sciences politiques à l’Université américaine.

Moubarak n’a cessé de répéter qu’il était irremplaçable et que, s’il quittait le pouvoir, ce serait le chaos. Actuellement, le Conseil militaire poursuit la même propagande en essayant de convaincre le peuple qu’il est là pour protéger la révolution. Il serait la condition pour que le pays aille dans la bonne direction. Mais les tentatives de « tranquilisation » du peuple par l’armée sont vues par beaucoup comme de purs mensonges.

Askar kazéboune (les militaires sont des menteurs), c’est le nom de la campagne initiée par plusieurs mouvements de jeunes issus de la révolution. Ceux-ci improvisent des projections de films où ils démontent un à un les arguments de l’armée : « les mensonges du Conseil militaire ».

Ils informent des crimes de l’armée et de la répression qui continue pour dénoncer la corruption qui persiste. Pour l’un des membres de cette campagne, Oussama Atta, « notre objectif est d’offrir au peuple une sorte de médias alternatifs pour qu’il puisse accéder à la vérité et savoir ce que fait réellement le Conseil suprême ».

 

Crise de confiance

L’activiste Nihad Aboul-Qomsan, présidente du Centre égyptien pour les droits de la femme, cite de nombreux exemples : « Le Conseil militaire a promis de ne pas juger de civils devant des tribunaux militaires, alors que 1 200 citoyens ont été déférés devant des tribunaux militaires. Il a aussi nié que des tests de virginité aient eu lieu, alors qu’une vingtaine de jeunes filles ont subi ces tests, dont la célèbre Samira Ibrahim. Même chose en ce qui concerne les déclarations officielles sur l’emploi des balles réelles, le harcèlement des manifestantes, etc. pour ne citer que ceux-là ». Toutes ces déclarations souvent contradictoires, selon Nihad Aboul-Qomsan, « font que le peuple n’a plus aucune confiance en ses dirigeants actuels ».

Cette crise de confiance ne concerne pas uniquement les dirigeants mais aussi les médias. C’est lors de la révolution du 25 janvier que les médias officiels ont prouvé leur manque d’honnêteté et de transparence. Selon Rasha Abdulla, directrice du programme Journalisme et communications de masse à l’Université américaine du Caire, « durant les premiers jours de la révolution, ils se sont lancés sans vergogne dans des mensonges délirants sur la place Tahrir, et ce quand ils ont fixé les caméras sur le pont de Qasr Al-Nil et ont diffusé des photos du Caire calme alors qu’il brûlait. C’était comme s’ils vivaient sur une autre planète ».

Pire encore : malgré ces mensonges délibérés, le ministre égyptien de l’Information avait alors affirmé que la télévision égyptienne avait offert « la meilleure couverture des événements du 25 janvier. Et comme les Egyptiens rient de tout, le slogan était alors : Al-Kezb hasri ala al-télévision al-marsi (mensonges exclusifs sur la TV égyptienne) ». 

Certes, depuis, les choses ont bien changé. « Aujourd’hui, on sent un changement : il y a plus d’ouverture et de liberté d’expression, mais on ne fait pas confiance aux médias pour autant », affirme Nadia, femme au foyer. « On voit beaucoup d’hypocrisie à la télévision, et les présentateurs, comme pendant l’ère Moubarak, évitent de critiquer l’armée. Bien au contraire, la télévision égyptienne est un instrument de propagande favorable aux militaires », souligne-t-elle. Et d’ajouter dépitée : « On passe notre temps à zapper à la recherche de la vérité ».

Le problème, selon le psychiatre Ahmad Abdallah, c’est que la précision fait toujours défaut. « Tout le monde prétend connaître la vérité. On a un véritable problème en ce qui concerne les rumeurs par exemple. Elles se propagent très vite sans qu’on cherche à s’informer ou à s’assurer des informations en question. C’est le bouche à oreille qui fait la loi », ajoute-t-il.

Dans cet état de choses, le doute s’installe. D’autant plus qu’en Egypte, il y a toujours deux, voire plusieurs versions des faits. La récente affaire Al-Guizaoui en est la preuve. L’arrestation de cet avocat en Arabie saoudite pour détention de drogue a provoqué un tollé et des centaines de personnes ont manifesté devant l’ambassade saoudienne sans pour autant connaître les détails de l’affaire. Il y a la version de la rue égyptienne, la version officielle saoudienne, et les spéculations vont bon train, à tel point de frôler la crise diplomatique. La raison de tout cela : le manque de crédibilité des officiels. Et au simple citoyen de conclure : « On nous a tellement menti, que dès qu’un responsable déclare une chose, on croit à son contraire ».

Abir Taleb
Chahinaz Gheith

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