Al-Ahram Hebdo, Littérature | François Beaune, Histoires vraies

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 Semaine du 25 avril au 1er mai 2012, numéro 919

 

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Littérature

Collecter les histoires vraies autour de la Méditerranée, c’est la mission dans laquelle s’est investi l’écrivain français François Beaune. En visite au Caire, son projet consiste à écrire « une œuvre démocratique à mille mains », dans le cadre de « Marseille, capitale culturelle de l’Europe 2013 ». En voici quelques extraits.

Histoires vraies

Diabolique et vivante

J’avais retrouvé une copine dont la sœur se mariait et je venais de passer deux semaines dans sa famille. Le dernier jour, on m’a fait du henné sur la main, ils mettent du citron sucré pour que le motif tienne, et de la ouate pour que ça sèche. On dort avec un gant.

J’avais rencontré un Marocain lors du mariage. Il voulait un souvenir de moi, alors je lui ai offert mon briquet, et lui, il m’a donné une boîte d’allumettes. Les allumettes marocaines de l’époque n’étaient pas bien conçues, le souffre se barrait partout, on manquait de griller son t-shirt à chaque fois.

J’ai pris le bus pour rejoindre le port d’embarquement vers l’Espagne. Nous avons fait une halte et j’ai décidé de fumer une clope, ce qui était mal vu, je le savais, mais j’en avais quand même envie. Je gratte l’allumette, et avant que je comprenne, la ouate a pris feu. Ma main s’est mise à flamber. J’étais à une terrasse, j’ai enlevé le coton, la peau est partie avec, et vite quand j’ai vu ça, au lieu de m’évanouir, j’ai eu le réflexe de mettre du dentifrice, car ma grand-mère mettait du dentifrice sur les brûlures.

J’avais fait ce henné pour garder le mariage en souvenir. Maintenant impossible d’oublier. Le plus incroyable c’était le chauffeur du bus : il refusait de me soigner, il disait que ça n’était pas arrivé dans son bus, que ce n’était pas sa responsabilité. Il devait avoir peur de gâcher ses produits. Nous étions en 1989. C’était la guerre du Golfe. J’avais de la fièvre. En Espagne finalement, après le trajet en bateau, je suis allée à la Croix-Rouge, et ils m’ont remis du dentifrice. C’est ce qu’il y avait de mieux à faire, m’ont-ils dit. Et d’ailleurs, c’est vrai que je n’ai pratiquement aucune trace.

Je t’avais raconté que je vendais des encyclopédies Tout l’Univers au porte-à-porte. J’avais pas mal d’argent donc à ce moment-là, c’est ce qui m’a permis de partir rejoindre cette copine.

En fait, au lieu de rentrer direct en France, j’avais prévu de traverser le Maroc pour retrouver ma famille en Algérie. Mais il y a eu une embrouille. La femme de l’oncle de ma copine, qui était banquière, m’avait dit en arrivant que je ne pouvais garder tout cet argent des encyclopédies sur moi, et je lui ai confié mon argent. Je lui en demandais un peu de temps en temps, pour de petites dépenses, mais comme je vivais chez eux, je ne dépensais pratiquement rien.

Et puis, le jour avant de partir pour mon voyage vers l’Algérie, je vais voir cette tante banquière pour récupérer mon argent. Et là, à ma grande surprise, elle me dit que je n’ai plus d’argent, que j’ai tout dépensé, ce qui était impossible, mais j’étais très gênée, ces gens m’avaient hébergée tout le temps de mon séjour, ils me nourrissaient, enfin, j’avais décidé de me faire une raison, de ne pas en parler, d’ailleurs, si l’oncle l’apprenait, il allait la tuer, je veux dire au premier degré. Dans les codes de l’hospitalité, en faisant ça,elle l’humiliait, lui, et je ne voulais pas qu’elle se fasse battre ou pire à cause de moi.

Donc j’avais décidé de ne rien dire, mais le même jour, ma cousine est venue me voir. Elle avait un soucis de son côté. Elle avait embrassé un Marocain dans la rue, les flics leur avaient demandé leurs papiers et ont vu qu’ils n’étaient pas mariés. Le garçon a donné sa montre et devait rajouter une somme d’argent, sinon, les flics étaient en droit d’exiger des examens, et si les examens n’étaient pas concluants, il devrait l’épouser. Enfin donc, ma cousine avait besoin d’argent, et moi, je lui ai dit que je n’en avais plus. C’est impossible, elle m’a dit, et elle a commencé à s’énerver contre moi, à dire que j’étais une pingre, une sans-cœur, après tout ce que sa famille avait fait pour moi, l’hospitalité, etc. Alors, je n’ai pas pu m’empêcher de le dire à sa tante, ce qui a déclenché un scandale familial. La mère a dû jurer sur le Coran qu’il n’y avait plus d’argent. Il valait mieux que je disparaisse au plus vite.

Je me souviens le dernier jour la mère de ma copine qui m’embrasse sur la bouche avec son herpès pour me dire au revoir. Elle l’avait fait exprès bien sûr. Comme j’étais fragile, fiévreuse dans le bus avec ma main brûlante et le soleil qui cognait, l’herpès est apparu. C’était mon premier voyage toute seule, pas bordée.

Je suis rentrée à Rennes, chez ma mère, et je me suis rendue au pub Satory, en hommage à Etienne Daho. Les gens regardaient ma main toute brûlée, dégueulasse, comme si j’avais une maladie de peau. Ma mère me disait : Comment vas-tu trouver du travail maintenant ? Plus personne ne va t’acheter tes encyclopédies. C’était la main gauche, la main côté cœur, la main impure qui avait flambé. Je faisais un acte interdit de fumer en public. Haram. Une provocation de jeune fille. Et j’avais tenu à me faire ce henné dans la paume, bien visible, alors que je vivais en Bretagne et que je savais que ça n’allait pas être accepté. J’étais pleine d’énergie, de sève diabolique et vivante.

Beya Benarfa (Maroc)

Le Dupy de la maison Fleming

Shawn est américain, de passage à Manosque pour les vacances. Je lui raconte ce que je fais ici, cette collecte d’histoires vraies, cet Entresort que je promène dans la vieille ville. Il me dit qu’il a peut-être une histoire pour moi.

Ma grand-mère aime raconter, me dit-il, que dans les années 1970, ils possédaient une maison dans le quartier de Stony Hill à Kingston, en Jamaïque, qui avait pour nom Hill House. Cette maison avait des escaliers en colimaçon secret, des pièces cachées derrière des bibliothèques, l’endroit classique pour un film d’horreur. Le créateur de James Bond, Ian Fleming, y avait habité, et la rumeur disait qu’elle était hantée. Il y avait un Dupy qui se promenait sur la terrasse avec son Fedora, et ma grand-mère, une femme très spirituelle, croisait souvent le fantôme dans ses errances. C’était l’époque de Bob Marley, et mes grands-parents venaient de créer leur label musical. Une maison étrange. En tout cas, ils surent que peu après leur départ, elle prit feu et brûla jusqu’aux caves.

Enfin, le travail les appelait ailleurs et ils quittèrent Hill House et la Jamaïque. Puis au début des années 1980, alors qu’ils étaient en Pologne, installés dans un bar de Cracovie, ma grand-mère remarqua cette femme à une banquette. Elle raconte qu’elle ne pouvait s’empêcher de la regarder. Elle lui semblait familière, mais elle n’arrivait pas à se souvenir où elles auraient pu se rencontrer. Enfin, elle se décide à l’interpeller. Est-ce que l’on se connaît ? Non, je ne crois pas, répond la femme, qui accepte de se joindre à leur table. Au cours de la discussion, ils recoupent leurs voyages et lieux de résidences respectifs. Il était certain qu’ils n’avaient jamais habité le même pays au même moment, mais ils avaient un point en commun : la Jamaïque. Cette femme avait elle aussi résidé à Kingston, et qui, plus, est dans la même maison de Hill House, pas de doute, la maison de Ian Fleming, la maison hantée de Stony Hill. Ma grand-mère alors demanda si elle avait croisé le Dupy, et la femme lui dit qu’elle l’avait souvent aperçu, s’attardant à la terrasse, son Fedora sur la tête.

François Beaune (France)

 

Pour lire toutes les histoires : http://www.mp2013.fr/histoiresvraies


 

Vérité, tu nous trompes : l’impossible objectivité

Le nouveau projet de l’écrivain François Beaune remet au goût du jour la notion d’une littérature écrite par tout un chacun. Mais il s’agit d’abord et surtout « d’écrire vrai ».

Histoire vraie : c’est le projet qui hante l’écrivain François Beaune depuis décembre dernier. Il consiste à créer une bibliothèque d’histoires racontées par des gens ordinaires habitant autour de la Méditerranée. Le projet se limite à l’année 2012. Un site Internet présente déjà des histoires provenant des pays que l’écrivain a visités : l’Espagne, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et actuellement l’Egypte. Ces histoires sont soit écrites, enregistrées ou filmées. En fin de 2013, une fois terminée, cette bibliothèque sera léguée au nouveau Musée d’anthropologie de Marseille, dans le cadre de Marseille, capitale culturelle de l’Europe 2013.

Comme Beaune le simplifie sur son site Internet, « une histoire vraie est une anecdote importante, qui fait sens dans notre mythologie personnelle et qu’on a envie de partager avec le reste du monde ». Cette histoire sert de matière première à maints genres d’études anthropologiques, en sciences humaines ou sociales. L’écriture de l’Histoire ne se tisse-t-elle pas aujourd’hui encore à travers les témoignages des gens ordinaires ? Ou, comme Beaune le dit poétiquement, il s’agit de « faire l’œuvre démocratique, qui s’écrit à mille mains, avec l’aide d’écrivains, de reporters et de journalistes, qui se mettent au service des citoyens de la Méditerranée pour tenter de retranscrire la réalité d’aujourd’hui et d’hier ».

Le déclic de ce rêve que Beaune est en train de réaliser provient de la devise de son grand-père : « On n’a pas tout un roman à écrire, mais on a toute une histoire vraie à partager ! ». Le second déclic est le projet de son prédécesseur américain Paul Auster : The National Story Project. Un projet à partir d’un programme de la radio nationale américaine qui invitait les gens à écrire leurs propres histoires, sans aucune restriction. « Des histoires non conformes à ce que nous attendons de l’existence », disait Auster. Il cherchait à constituer des archives véridiques, un musée de la réalité américaine.

François Beaune, quant à lui, élargit cet objectif pour englober tous les pays de la Méditerranée, y compris Israël : « Le seul pays juif dans la région ». Il compte passer une semaine à Jérusalem, à Hébron, et une autre semaine à Ramallah dans les territoires palestiniens, considérés comme un Etat à part entière. Et c’est que réside le dilemme de la vérité, ou de « l’histoire vraie ».

Dans la majorité des projets et des rencontres méditerranéens, le but est de parvenir à une notion d’objectivité. Donner la parole aux Israéliens comme aux Palestiniens devient ici un dilemme sans solution. En effet, de nombreux peuples arabes, y compris les Egyptiens, se sont engagés à ne rien partager avec l’ennemi israélien. La normalisation culturelle et les témoignages en commun sont considérés, à juste titre, comme une réécriture erronée du conflit israélo-palestinien. Le fait de partager une partie de la carte méditerranéenne entre Palestiniens et Israéliens, d’effacer l’ancien nom de la ville palestinienne d’Al-Khalil, au profit de Hébron, en hébreu, est toujours aussi historiquement honteux, aujourd’hui autant qu’hier.

Deuxième dilemme : la notion « d’écrire vrai », ou d’histoire vraie, sera fatalement remise en question si l’auteur se fie aux témoignages des Israéliens qui ont grandi dans des écoles leur inculquant la haine de « l’autre », du Palestinien. La notion métaphorique d’histoire vraie restera à jamais contradictoire. A partir du moment on raconte une histoire, déjà on déforme l’histoire vraie, dit François Beaune.

Dina Kabil

 




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