Al-Ahram Hebdo, Visages | Mahmoud Abou-Zeid, L’eau de toute une vie

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 Semaine du 17 au 23 août 2011, numéro 884

 

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Spécialiste de l’eau et ex-ministre de l’Irrigation et des Ressources hydrauliques, Mahmoud Abou-Zeid a toujours payé le prix de son intégrité. Son parcours, qui fait fi des diktats de l’ancien régime, n’a jamais perdu son objectif : planifier un avenir hydraulique équitable pour l’Egypte.

L’eau de toute une vie

Qualifié de « Père de l’irrigation au Moyen-Orient » et reconnu expert international pour la lutte contre la désertification et la gestion de l’eau sur la planète, Mahmoud Abou-Zeid est l’un des pionniers de la gestion de l’eau dans le monde arabe. Depuis les années 1960, il ne cesse de transmettre son savoir-faire en Egypte, en Afrique et partout aux quatre coins du monde, tout en cherchant à sauvegarder les réserves d’eau arabes et garantir les droits de tous les peuples à avoir leur part équitable d’eau.

L’homme peut être satisfait, et il l’est. En plus de 50 ans de carrière, il a organisé une centaine de colloques, forums et conférences, il a soutenu une dizaine de fondations et mouvements « pro-hydrauliques » et a représenté l’Egypte et le Moyen-Orient dans presque toutes les manifestations internationales.

A 76 ans, Mahmoud Abou-Zeid n’a rien perdu de son aura, sa concentration et son allure aristocratique. Un âge qu’il ne fait pas, avec ses enthousiasmes, étonnements et émerveillements. En cette période de sa vie, le temps n’a pas d’âge. Pour la plupart, les grands spécialistes lui doivent les accomplissements et les activités fructueuses du Conseil mondial de l’eau, dont il est le fondateur. Il croit dur comme fer que la lutte pour l’avenir de l’eau en Egypte, qu’elle soit individuelle ou collective, relève de la conscience de tous. C’est un devoir qui l’a guidé tout au long de son parcours.

Mahmoud Abou-Zeid est donc un homme de l’hydraulique, c’est pratiquement son berceau comme il se plaît à le dire. Il n’était pourtant pas né spécialiste en eau. Il fut d’abord un chantre des mathématiques et de l’ingénierie.

Avec un père fonctionnaire, le destin du jeune homme semblait tout tracé : il suivrait son exemple, puisqu’il a choisi de devenir ingénieur participant à plusieurs projets gouvernementaux. Toutefois, Mahmoud Abou-Zeid, encore jeune, est tombé amoureux « de tout ce qui est eau ». Il arbore un large sourire en racontant ses souvenirs d’enfance. « Etant donné que mon père était fonctionnaire, son travail nécessitait qu’on se déplaçait souvent d’un gouvernorat à l’autre. Pendant les périodes de déménagement, on passait à chaque fois quelques jours sur des cabines flottantes. C’est là où j’ai commencé à m’attacher à l’eau qui m’entourait et à connaître les différents genres, noms et dates des tempêtes maritimes, et les différents secrets du Nil. Ce sont les jours les plus beaux et les plus chers de ma vie », affirme-t-il.

Pas étonnant donc que cet ingénieur civil décide de consacrer toute sa carrière aux questions de l’eau en Egypte et dans le monde. « Après avoir terminé mes études en 1957 à la faculté d’ingénierie de l’Université du Caire, j’ai pris l’une des décisions les plus importantes de ma vie : celle de partir pour les Etats-Unis avec une bourse pour des études supérieures », se souvient-il. Deux ans lui ont été bien suffisants pour décrocher un magistère en irrigation de l’Université de Californie, tout en étant jeune professeur à l’Université du Caire. Trois ans plus tard, il devient titulaire d’un doctorat en génie des eaux souterraines, toujours de l’Université de Californie. Depuis, le fil conducteur de son engagement reste l’eau et toutes les activités hydrauliques.

De retour en Egypte, Mahmoud Abou-Zeid s’est résolu à se donner complètement au domaine de la gestion de l’eau ainsi que des différents genres d’irrigation. Abou-Zeid se réfère à l’eau comme « la principale clé de la vie sur notre planète ». Irrigation, assainissement ou gestion de l’eau … peu importe, ce domaine tellement vital dévore l’intérêt du jeune « hydraumane ». Il y prouve une grande compétence, à tel point qu’on le choisit directeur de l’Institut des recherches de la distribution de l’eau et directeur du Projet de la rationalisation de l’utilisation de l’eau pendant quatre ans, avant d’être élu comme président du Centre national des recherches de l’eau. Un poste dont il a assumé la responsabilité pendant plus de 18 ans. Une durée record ! C’est durant cette période qu’il a également l’idée de fonder le Conseil mondial de l’eau en 1996 à Marseille. La passion le poursuit. « Depuis de longues années, je crois que nous devons tous travailler à l’instauration sans délai d’un nouvel ordre mondial de l’eau plus apte à nous permettre de relever les défis qui se posent actuellement à nous dans ce secteur. Ce nouvel ordre sera de toute évidence un grand facteur de sécurité et de stabilité », dit-il. « Toutefois, ajoute-t-il, il y a de grandes disparités dans la richesse de l’eau et de difficiles défis politiques dans le mouvement de l’eau à travers les frontières nationales ». Abou-Zeid s’efforce de résoudre les différends entre les nations de l’eau, aider les pays en développement dans la vie et les luttes à mort pour l’eau, tout en favorisant une meilleure compréhension des enjeux de l’eau dans le monde entier. « Il y a beaucoup de problèmes non résolus, beaucoup de choses à faire et beaucoup à apprendre », dit-il.

Sa carrière politique et gouvernementale prend son véritable essor à partir du gouvernement Kamal Al-Ganzouri, en 1997, dans lequel il est choisi ministre de l’Irrigation et des Ressources hydrauliques, jusqu’en 2009. Une mission qu’il a respectée tout le long de sa carrière ministérielle, mais qui lui a coûté très cher. C’est le projet Tochka en Haute-Egypte, dont il a été le « maître d’œuvre », qui a initié le premier grand affrontement entre Mahmoud Abou-Zeid et les grandes têtes du régime de l’époque. Ce projet consiste essentiellement à détourner 5 milliards de m3 d’eau par an à partir du lac Nasser, par un canal à creuser vers les oasis de Kharga, Dakhla et Farafra, situées dans le désert occidental. Le canal doit suivre une série de dépressions et permettre l’irrigation d’environ 420 000 hectares de terres désertiques dont la mise en culture doit être assurée, selon le souhait du gouvernement égyptien, par des opérateurs privés. Il permettrait alors d’accroître de façon significative la superficie des terres cultivables du pays. « Grâce au Nil, autour duquel s’est développée toute sa culture, l’Egypte sait que seule l’eau en abondance peut tenir tête au désert. C’est pourquoi le gouvernement de Kamal Al-Ganzouri a lancé le projet Tochka qui a permis la création d’un lac artificiel et le doublement de la surface agricole de l’Egypte en 15 ans », insiste-t-il.

Toutefois, les mauvaises langues ont pris la relève et les partis d’opposition ont distillé les méchancetés, que Mahmoud Abou-Zeid a toujours tenté de faire taire. Il a également pris part au camp des défenseurs de Tochka, œuvrant à rendre vie au projet pour l’intérêt général. « C’était l’un des plus grands projets jamais créés en Egypte, mais il s’opposait aux intérêts de certains membres de l’ancien régime, alors il a été férocement attaqué sans prendre en considération les nobles objectifs », souligne l’ex-« ingénieur de l’affaire Tochka », comme le surnommait la presse égyptienne.

Est-ce le seul problème ? Non. Il y en a un autre, encore plus grave ? Comme celui du système d’irrigation en Egypte et du désir dissimulé du gouvernement de vendre des quotas d’eau aux petits fellahs (paysans), puisqu’ils ne peuvent s’en passer. Mais c’est un sujet qu’Abou-Zeid n’aime pas souvent ouvrir. C’est sa politesse et diplomatie naturelle, mais cela ne l’a pas empêché d’annoncer son refus total de la vente d’eau aux pauvres paysans égyptiens.

Le coup de théâtre devait donc arriver : l’ancien chef du gouvernement a éliminé Mahmoud Abou-Zeid de son poste ministériel en 2009, dans l’une des grandes affaires jamais abordées par les médias égyptiens et internationaux. Sa popularité atteint alors son apogée. Ce « clash historique » qui vient de briser le silence caractérise l’homme pour ses attitudes d’opposant aux projets personnels de ses supérieurs, mais surtout pour ses connaissances excessives de ce qui se passait dans les coulisses.

Cet éloignement des responsabilités a eu malheureusement un grand impact sur les négociations de l’Egypte avec les autres pays du Bassin du Nil au sujet de son quota dans les eaux du Nil. « L’Egypte reçoit 55,5 milliards m3 d’eau du Nil, représentant 95 % de ses ressources en eau, explique Abou-Zeid. Ce quota est fixé d’après la convention signée avec le Soudan en 1959, ce qui n’est plus convenable surtout avec la croissance démographique galopante en Egypte, atteignant les 86 millions d’habitants ».

D’après les spécialistes, pendant des années, les résultats des négociations de Mahmoud Abou-Zeid ont été proches du consensus aspiré quant aux nouveaux projets des pays du Bassin du Nil. Sans nuire aux droits de l’Egypte à disposer et augmenter son quota d’eau dans le fleuve. Une situation qui a malheureusement changé avec le départ d’Abou-Zeid du gouvernement. « Nous nous sommes mis d’accord en 2009 sur 43 des 45 points de la nouvelle convention concernant la répartition des eaux du Nil. Mais j’ai entendu parler du recommencement des négociations dès le début. Ce qui prouve l’absence de planification, dont le coût sera payé sur la réserve d’eau du peuple égyptien », prévient-il.

Ce qui plaît en fait, c’est sa constance, sa fraîcheur et sa simplicité. Ces traits de caractère sont l’image de marque d’un spécialiste bourreau de travail, soucieux de valeur ajoutée. Il cherche même à faire partager sa passion avec ses réflexions, fruits de tant d’années d’étude et d’activisme dans plus de 200 documents de recherche et 13 livres dans les différents domaines de l’irrigation et la gestion de l’eau. Ce qu’il tait, par discrétion ou par pudeur, ce sont ses qualités d’expert, ses accomplissements, ses théories, que l’on découvre à travers les commentaires des spécialistes. « Malheureusement, mes connaissances ont profité à l’étranger beaucoup plus qu’à ma patrie », reconnaît-il.

Il est certain qu’un jour, lorsqu’on essayerait d’écrire un chapitre consacré à l’histoire contemporaine du Nil et de la gestion de l’eau en Egypte, le nom de Mahmoud Abou-Zeid y figurerait. Ses recherches et négociations pour le quota égyptien dans les eaux du fleuve, pendant une vingtaine d’années, ne peuvent tout simplement pas s’oublier de sitôt. Il manque cependant une corde à son arc : se faire élire député de la circonscription de son village Abou-Houmos (Delta). Pour l’heure, il est devenu conseiller du premier ministre Essam Charaf quant aux questions d’irrigation et de gestion de l’eau avec sur son agenda, des rendez-vous qui fourmillent. « Je viens de me rendre en Ouzbékistan pour discuter de nouveaux projets communs et j’y ferai plusieurs autres voyages très prochainement pour aboutir à un système arabe de gestion de l’eau », planifie-t-il. Le Père de l’hydraulique en Egypte n’a pas fini d’afficher ses ambitions.

Yasser Moheb

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Jalons

26 juillet 1935 : Naissance à Béheira.

1996 : Fondation du Conseil mondial de l’eau.

1997 : Nommé ministre de l’Irrigation et des Ressources hydrauliques.

2006 : Fondation et présidence du Conseil arabe de l’eau.

2009 : Médaille de premier ordre de la République.

 




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