Académie De Police . 30 523 nouveaux bacheliers ont choisi cette formation pour l’année 2011-2012. Bien que ce chiffre soit plus élevé que l’année dernière, de nombreux parents hésitent à encourager leurs enfants à choisir cette voie.

Nouvelle mission : Se refaire une image

Les résultats du baccalauréat national sont apparus et les discussions vont bon train chez Hussein. Les parents de ce bachelier se sont réunis pour décider de la suite à donner aux études de leur fils. « Je veux qu’il aille à l’Académie de police, au moins il est sûr d’avoir un travail une fois son diplôme en poche, surtout en ce moment où le taux de chômage est élevé », lance le père, qui hésite encore avant de prendre une telle décision.

Ce genre de débat n’a jamais eu lieu dans cette famille, qui compte plusieurs officiers de police, dont un proche parent a été ministre de l’Intérieur sous le régime du président déchu. « J’ai peur que l’instabilité dans le pays ne perdure et que la haine envers les officiers ne prenne de l’ampleur », explique Soad, la maman, femme au foyer. S’inscrire dans la police est une marque de prestige pour cette famille. Mais durant les incidents de la révolution du 25 janvier, la disparition de la police des rues de la capitale a été un signal pour le peuple signifiant que le régime était bien tombé. « La police a été incriminée dès le début de la révolution à cause des affrontements sanglants avec les manifestants, qui ont causé la mort de 800 personnes. Depuis, les citoyens gardent une forte rancune envers les policiers », commente le père de Hussein, Abdel-Aal, professeur d’histoire. Aujourd’hui, son fils aîné, qui travaille dans la police, a même pensé un jour changer de carrière, en raison de cet esprit de vengeance qui anime le peuple contre les policiers.

Inscrire son enfant à l’Académie de police a été pendant longtemps le rêve de nombreux parents. Mais aujourd’hui, beaucoup hésitent à choisir cette voie. Pourtant, les inscriptions à l’Académie de police ont doublé cette année par rapport à la précédente. Selon les chiffres de l’Académie de police, il y a eu 30 523 inscriptions, contre 16 235 l’année passée. « Cette année, nous avons assoupli les conditions d’inscription », précise Hani Abdel-Latif, porte-parole du ministère de l’Intérieur. Toutefois, Eweiss, expert en comptabilité, ne voudrait pas voir son fils devenir officier de police, car depuis la révolution, on ne parle que de ses méfaits.

Contradiction avec la réalité

L’attaque du bâtiment de la Sûreté d’Etat par les manifestants quelques jours après la chute de Moubarak a rappelé les cas de tortures et les dépassements commis par cette institution. « La police symbolise l’injustice. Quelques officiers nous ont révélé que durant leur formation, on leur apprenait à utiliser des termes injurieux et avilissants. De plus, on leur disait qu’ils sont supérieurs aux autres, ce qui ne va pas vraiment dans le sens des droits de l’homme », s’indigne Eweiss. Quant à Tamer, avocat, il est convaincu que le système de formation de la police est en contradiction avec la réalité.

« Les élèves étudient toutes les matières enseignées à la faculté de droit, en plus des matières propres à la police. Des matières qui mettent en relief le rôle d’un officier et la façon dont il doit appliquer la loi, mais en suivant les règles propres à leur idéologie », affirme-t-il. Et de citer l’exemple d’un vendeur de fruits qui a dû baisser ses prix pour un officier, alors qu’il ne le faisait jamais avec d’autres clients. « Un officier ne sort jamais de l’argent de sa poche. Il a appris à se servir gratuitement », ironise Tamer.

D’après lui, rien n’a changé depuis le 25 janvier, car ce système corrompu perdure. Il poursuit en relevant que le problème réside dans le comportement des officiers eux-mêmes. « J’aimerais que les policiers suivent une formation pour assurer la sécurité du citoyen, qu’ils comprennent que leur véritable mission est de prévenir le crime avant qu’il ne soit commis, au lieu de protéger le régime ou tirer des avantages en profitant de leur statut », souligne-t-il. Pour d’autres, il faut revoir les critères d’admission à l’Académie de police. « Le piston et l’argent sont un passeport à tous les rêves, rien n’a changé », s’insurge Attiya, natif de Kafr Al-Cheikh, dans le Delta, et serveur dans un café du centre-ville. Son cousin ne parvient en effet pas à rentrer dans la police. De même que Omrane, jeune bachelier, issu d’une famille modeste. Il confie que l’année dernière, il a passé tous les examens avec succès pour rentrer à l’Académie, mais le niveau social de sa famille l’a empêché d’y accéder. Omrane est convaincu que le piston permet d’ouvrir toutes les portes. A une certaine époque, il fallait même payer de l’argent pour une place dans la police. « Un responsable, décédé aujourd’hui, demandait 100 000 L.E. à ceux qui voulaient s’y inscrire », précise Tamer. « Si la corruption et les pots-de-vin disparaissent, alors il y aura de l’espoir pour un changement radical », avance-t-il.

Sur Facebook, l’Alliance des jeunes de la révolution de la colère n’a pas hésité à publier des billets tournant en dérision les critères d’inscription à l’Académie de police. On peut les résumer ainsi : avoir une voix grave, un corps de géant, être bien musclé, ne pas porter de barbe, avoir des poils sur la poitrine et savoir obéir à son chef, en oubliant de servir sa patrie. Mais un autre souci préoccupe une bonne partie des citoyens de confession chrétienne, dont les chances d’avoir un poste-clé dans la police sont réduites. « Dès le départ, je n’ai pas voulu suivre cette formation, qui fait de la discrimination entre les citoyens, comme si nous n’appartenons pas à ce pays », confie Fouad Kamal, avocat copte. Il ajoute que si son fils avait embrassé cette carrière, il aurait dû prendre sa retraite plus tôt et n’aurait jamais eu l’occasion d’occuper un poste plus important.

Dénoncer les dépassements

Sur le terrain, le ministère de l’Intérieur a aujourd’hui la lourde tâche d’œuver pour changer de stratégie. Cela pourrait être un point de départ pour réconcilier le peuple et la police. Un réel défi pour les autorités pour encourager les jeunes à faire carrière dans ce métier. « Le service de la Sûreté d’Etat de l’ancien régime est le seul responsable de ce qui arrive à la police aujourd’hui, car il a traité les citoyens comme des terroristes », assure Sabri, professeur d’anglais au gouvernorat de Béheira. Selon lui, ce qui se passe dans la police et dans le système sécuritaire en Egypte peut toucher n’importe quelle autre institution. « Le grand problème est que les cadres de la police ont été les élèves de Habib Al-Adely, ex-ministre de l’Intérieur durant 14 ans, et l’un des hommes les plus corrompus de l’ancien régime », relève-t-il.

Aujourd’hui, c’est aux citoyens eux-mêmes de dénoncer les dépassements de certains policiers. « Il ne faut pas traiter le policier comme un pharaon », précise Ihab Amer, fonctionnaire à l’Organisme central des comptes. Selon lui, la population a glorifié le statut du policier : « Même s’il s’agissait d’un simple agent de police, on l’appelait pacha ». Il tient à ajouter qu’un officier, après 4 ans de formation, accède à des facilités incroyables, avant même de commencer sa véritable carrière. « Il est temps de mettre fin à une telle situation », assure-t-il.

De son côté, un responsable au ministère de l’Intérieur, qui a requis l’anonymat, assure que la croissance du nombre des inscrits cette année à l’Académie de police s’explique par l’intérêt porté par l’Etat à instaurer un système plus juste, suite à la révolution. L’Etat va également doter les officiers de nouveaux moyens, afin qu’ils mènent à bien leur mission. Et pour la première fois, l’Académie s’engage à héberger durant 5 ou 6 jours les bacheliers, s’ils habitent loin du centre d’examen d’admission. « L’Etat a aussi réduit les horaires de travail et augmenté les salaires des officiers », affirme le responsable du ministère de l’Intérieur. Pour lui, le fait de faire baisser la pression sur les officiers encouragera les prochaines générations à intégrer l’Académie de police.

Dina Bakr

3 questions au général Emad Hussein, vice-ministre de l’Intérieur et président de l’Académie de la police.

« Nous devons faire comprendre la volonté de changement de tout un peuple »

Al-Ahram Hebdo : Quelles sont les conditions d’admission à l’Académie de police ?

Emad Hussein : L’élève doit être de nationalité égyptienne, célibataire et doit avoir un casier judiciaire vierge. Il faut que ses deux parents soient natifs d’Egypte et que sa famille et ses proches aient une bonne réputation. Ce sont les conditions générales pour que l’étudiant puisse passer les examens d’entrée à l’Académie de la police. L’examen final dépend ensuite du résultat des examens préliminaires, tout en tenant compte de l’âge de l’étudiant. Les notes les plus importantes concernent la condition physique, les connaissances générales, la capacité à communiquer avec les autres et à réagir rapidement. Et surtout, il doit servir de bon exemple pour la police.

— Avez-vous ajouté de nouveaux critères cette année ? Le piston va-t-il toujours servir ?

Concernant le physique, nous exigeons plus de sveltesse, l’obésité n’est pas admise, pour que l’officier soit capable de mener à bien sa mission. Nous avons laissé tomber les mesures du tour de poitrine, car avec la pratique du sport et les exercices quotidiens, tout peut rentrer dans l’ordre. Pour l’enquête de famille, nous ne nous intéressons plus aux cousins et cousines, mais nous nous arrêtons aux oncles et aux tantes. Concernant l’aspect psychologique des candidats, nous coopérons avec les Forces armées, car elles disposent d’un centre spécialisé d’études psychologiques. De plus, nous tenons à innover afin d’éviter toute maladie qui pourrait apparaître durant ou à la fin des études. La nature du travail d’un officier de police exige qu’il tienne compte des sentiments d’autrui. Le travail sur terrain expose l’officier à des situations contradictoires et le citoyen réclame son droit rapidement. Pour cette raison, l’officier doit être à la hauteur de sa responsabilité. Quant aux pistons, ils ne seront plus acceptés, car le fait d’y recourir montre bien qu’il y a un défaut à dissimuler.

— Des matières supplémentaires vont-elles être ajoutées au programme de l’Académie de police ?

Après le 25 janvier, nous avons tenu à revoir toutes les matières ayant trait aux relations publiques et humaines. Nous avons fait appel à une équipe d’académiciens qui sont en train d’apporter des modifications nécessaires inspirées des leçons de la révolution. Nous devons faire comprendre à nos étudiants que cette révolution est la conséquence de la volonté de changement radical de tout un peuple. Dans notre programme, nous utilisons des mises en situation, comme des pièces de théâtre. L’étudiant doit comprendre sa mission à travers des situations qui peuvent arriver au quotidien, comme par exemple demander poliment ses papiers à un conducteur sans le provoquer. Depuis un an, les étudiants suivent ce genre d’entraînement pour être plus proches du peuple.

Propos recueillis par Dina Bakr