Al-Ahram Hebdo, Société | Les nouvelles aspirations des Egyptiens

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 Semaine du 20 au 26 avril 2011, numéro 867

 

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Société

Révolution . Depuis que Moubarak est parti, les Egyptiens délaissent football et cinéma et s’intéressent davantage à la politique. Des occupations du temps vieux de trente ans qui sont bouleversées.

Les nouvelles aspirations des Egyptiens

« Quand on perd son pays, on le cherche dans les matchs de foot, ça permet de s’échapper de la réalité. Mais quand on le retrouve, on s’en fiche du foot ! », dit Taha, fonctionnaire et fan du ballon rond. Cet homme vit dans un petit appartement avec sa femme, sa belle-mère et ses 3 enfants. Il est mal payé et sa vie n’a rien de réjouissant. Sa seule distraction, ce sont les deux heures qu’il passe au stade le vendredi pour voir son équipe jouer. « Les gens souffraient, mais quand Ahli gagnait, ils souriaient ». Aujourd’hui, Taha ne va plus au stade. Tous les vendredis, depuis le 25 janvier, il va à la place Tahrir. Muni de son téléphone portable, il enregistre ces moments forts. Le soir, il écoute les débats diffusés à la télé, pour se faire une opinion.

Pour Taha, la politique a pris le dessus sur le foot. Il confie que, pour la première fois, il n’a pas été pas fâché quand l’Egypte a joué contre l’Afrique du Sud et a perdu à la dernière minute. Comme Taha, beaucoup d’Egyptiens n’ont pas été déçus par ce résultat. Y aurait-il un rapport avec la révolution toute fraîche ? « La seule chose qui me remettait d’aplomb, c’était le foot. Aujourd’hui, je vis dans une passion qui me remonte le moral chaque jour », affirme-t-il, tout en ajoutant que l’équipe égyptienne de football continue de vivre dans l’ère Moubarak, marquée par la corruption même dans le choix des joueurs.

Taha n’est pas le seul dont l’emploi du temps a été modifié. Nombreux sont ceux qui ont l’esprit préoccupé par d’autres choses bien plus importantes que le foot. Les Egyptiens sont heureux rien qu’à l’idée qu’ils peuvent contribuer à la réforme politique.

Des mots et des débats

Partout on discute de tous les sujets sans aucune retenue : on parle du tsunami, de la révolution, des grèves qui n’en finissent pas, de la crainte de la montée islamique ... Dans les quartiers, des dizaines de groupes se forment, organisent des conférences pour parler de la réforme constitutionnelle, la transition démocratique ou du modèle économique et politique à adopter. De nouveaux syndicats se créent dans plusieurs secteurs, conducteurs de bus, postiers, industrie du textile, travailleurs du cuir et techniciens des hôpitaux. Des comités populaires réunissent désormais des centaines de personnes pour discuter dans la rue et cherchent à rassembler les revendications des habitants, y compris des plus pauvres. On dirait que Tahrir s’est étendue dans tous les quartiers.

Un changement qui a eu un impact majeur sur la vie quotidienne de l’Egyptien indépendamment de son statut social. En effet, plus de deux mois et demi après la révolution, la mobilisation n’a pas baissé : les citoyens continuent de suivre les faits, gestes et propos des tenants du pouvoir, allant même jusqu’à exiger et obtenir la démission de certains ministres. Ils se préoccupent actuellement plus des noms des ministres que de ceux des stars et footballeurs.

Pour la première fois de sa vie, la liste des priorités du simple citoyen ne se base pas sur les problèmes quotidiens : l’embouteillage, les leçons particulières, le taux de l’inflation et la hausse du prix des tomates ou de la viande ...

« L’absence d’un but collectif qui unit les citoyens, noyés ces dernières années dans l’individualisme en ne pensant qu’à leur gagne-pain, n’a fait que les rassembler autour du football et des feuilletons diffusés, devenus leur plus grand plaisir et leur échappatoire face aux problèmes quotidiens. Il était autrefois courant de voir les gens braqués devant leurs téléviseurs et prêts à sortir dans les rues pour fêter avec drapeaux et klaxons chaque victoire. Or, pendant le mouvement de protestation en Egypte, de nombreux artistes ainsi que de footballeurs sont allés manifester pour soutenir Hosni Moubarak. Et pourquoi pas, puisque, depuis des années, les médias étaient à la solde de Moubarak ? », explique la sociologue Azza Korayem. Ce qui n’empêche pas que beaucoup d’autres stars ont participé à la révolution dès le premier jour.

Exit le foot : vive la politique !

C’est la première fois depuis 60 ans que le peuple sent que sa voix compte véritablement. La participation au référendum a dépassé toutes les prévisions. La révolution qui a vu la chute de Moubarak est encore dans toutes les têtes. « Finie la culture footballistique qui exacerbe le chauvinisme et qui a, à certains moments, divisé les peuples arabes. La preuve est que les matchs et les feuilletons n’attirent plus autant de public. Le cinéma aussi ne cesse d’enregistrer des pertes et les cachets des artistes ont baissé. Du coup, les chaînes satellites ont décidé de diffuser les anciens feuilletons au prochain Ramadan », renchérit–elle. Selon une estimation faite par des activistes, 90 % des jeunes ont décidé de boycotter les films où jouent les artistes qui se sont opposés à la révolution.

Même le drapeau, d’après Hassan Al-Mestekawi, chroniqueur sportif, a trouvé l’identité qui lui faisait défaut. L’emblème national, avec son aigle aux ailes déployées, n’est ni pièce banale du décor des cérémonies officielles, ni instrument de mobilisation lors de matchs internationaux de football. Il est redevenu le symbole d’une unité populaire retrouvée dans la victoire d’un pays qui, dans le sang, a frayé sa voie vers la lumière. Des centaines de milliers de gorges scandent le nom d’un pays sur lequel les regards de milliards d’êtres humains sont braqués depuis la révolution. Les hymnes patriotiques, habituellement si assommants, ont l’air si beau et si neuf, comme s’ils venaient d’être composés. On a rarement été aussi fiers d’appartenir à cette terre.

Nombreuses sont les études choquantes qui révélaient une dégradation alarmante de la conduite des Egyptiens ainsi que des valeurs de la société. Des études qui pointaient du doigt leur passivité, leur individualisme, leur mépris, leur futilité et leur non-productivité. Pourtant, une nouvelle nation est née : une nation qui espère ne plus vivre dans l’injustice et regarde vers l’avenir. Qui aurait cru que les slogans hostiles à la dictature puissent envahir impunément les murs de la ville, être badigeonnés jusque sur les chars de l’armée ? « Regarde autour de toi ! Il n’y a de couvre-feu que pour Moubarak ! », énonce un écriteau collé sur une vitrine de la rue Talaat Harb. Un puissant avertissement à d’autres despotes de la région et, d’ailleurs, qui en usent et en abusent.

Une nouvelle ère apparaît

La révolution a fait renaître l’espoir dans le cœur du citoyen : un cœur censuré, frustré et privé de ses libertés fondamentales. Les gens sentent qu’ils sont maintenant sur la bonne voie depuis que le verrou de la peur a sauté. Pour l’heure, un élément de consensus continue de rassembler les Egyptiens : épurer le gouvernement de la corruption généralisée. « La meilleure antidote face à une hypothétique contre-révolution sur les bords du Nil », affirme le psychiatre Ahmad Abdallah. « Un patriotisme démagogique a vite surfé sur le sentiment de fierté nationale et populaire retrouvée. Aujourd’hui, les citoyens ont assimilé leurs rôles ainsi que leurs nouveaux devoirs venus avec la révolution. Une vigilance de tous les instants qui tend à montrer aux opportunistes de tous poils que le sang des martyrs n’a pas été versé pour des réformettes à la petite semaine », ajoute le psychiatre.

Sameh, un comptable qui n’a raté aucun film au cinéma, s’est enfin réveillé de son « coma ». Il essaie de réfléchir, de s’informer, de structurer sa pensée et de s’impliquer dans la société civile. Il assiste aux différents colloques pour connaître les programmes des électeurs. Il est passé du statut de sujet à celui d’un citoyen responsable. « Vivre cette révolution de l’intérieur a été une expérience forte, car le terme de révolution demeurait pour moi un concept étudié dans les livres. Etre témoin de cette histoire restera un événement inoubliable », dit Sameh. Il s’agit désormais, pour lui, de construire une nouvelle Egypte : l’enjeu est de taille !

Quant à Mohamad Adel, informaticien, il a une autre idée : celle de suivre l’exemple de Waël Ghoneim et de créer un centre de formation pour les activistes du Moyen-Orient. Il vient tout juste de trouver des locaux : un grand appartement moderne, prêté par un businessman égyptien, dans un quartier branché du Caire. « Notre savoir-faire doit servir à d’autres, nous dit Mohamad en découvrant les lieux. Nous sommes déjà en contact avec des groupes à Bahreïn, en Algérie, au Yémen ... », dit-il en riant. « Pauvre gouvernement : à présent, il n’a plus rien pour nous distraire ». Il ironise : « Selon la contre-révolution, si l’équipe nationale ne réussit pas à se qualifier pour le prochain championnat, il faudra solliciter Moubarak pour sauver les sports en Egypte ».

Chahinaz Gheith

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