Documentaires . Pour la première fois, un documentaire palestinien, Budrus (2009) de Julia Bacha, connaît un grand succès public lors de sa projection en salle du cinéma Parc à Montréal.

Quand la société civile avance

De prime abord, le film met face à face deux logiques contradictoires mais qui ont en commun un besoin de survie. D’un côté, un paysan palestinien observe pour la dernière fois avec émotion ses oliviers, de l’autre les bulldozers israéliens s’apprêtent à les arracher pour construire le mur de séparation. Pour le paysan, ces oliviers sont sa vie, sa raison d’être. Le capitaine israélien Dolon, chef de l’opération de la construction du mur, y voit un besoin pour sécuriser son peuple contre les tirs de rockets à partir des territoires palestiniens. Cependant, créer une utopie idéale, un projet de vivre ensemble, c’est d’abord fuir la peur de l’autre et les contraintes idéologiques, sociales et psychologiques qu’elle détermine.

C’est donc promettre un autre type de rapport entre deux peuples partageant la même destinée de douleur et espérant vivre en bon voisinage sur la même terre, que met en pratique Ayed, un militant palestinien du village Budrus, menacé de destruction pour la construction du mur de séparation. Il organise des manifestations non violentes aux opérations de destruction par les bulldozers. Cette résistance pacifique intrigue les soldats israéliens et perturbe leur résolution à extirper les oliviers. Yasmina, une soldate juive de la police de la frontière, défend la thèse de la sécurité d’Israël, mais elle est en même temps convaincue de l’importance de ne pas nuire à ce qui est le plus valeureux pour les Palestiniens, leurs oliveraies. Des femmes palestiniennes se joignent aux manifestations avec force et détermination et interpellent Yasmina, désarçonnent cette idée-refuge qu’elle cherche, qui s’évanouit à l’inverse dans la logique de destruction et de menace de la vie des autres. Ce sera l’occasion pour elle  d’y voir clair. Eltezam, jeune de 15 ans, fille d’Ayed, se jette dans le fossé laissé par l’arrachage d’un olivier, entravant le travail du bulldozer. Elle se met dans la position de martyre, attendant héroïquement la mort comme cet arbre dont on vient d’ôter la vie. Elle bouscule ainsi l’idée de construire un mur pour créer un espace isolé de tout lien social, de tout lien de vie à la terre et avec un peuple voisin, qui a aussi droit à la vie. Cette image forte fait résonner la question de se positionner par rapport à la vie et à la mort. Pourquoi l’apartheid ? Des droits pour un peuple et non pour un autre ?

Cette image et celles des manifestations pacifiques du village de Budrus sont diffusées par la première chaîne israélienne et d’autres médias. Elles ont pour effet direct de mobiliser des centaines de militants et activistes israéliens pour la paix et la justice et des supporters internationaux pour se joindre aux rangs des militants pacifistes de Budrus. Ni les coups reçus ni les intimidations de l’armée israélienne ne les dissuadent.

Une autre réussite idéologique. Ayed, fort de son passé de militant, persuade un enseignant engagé du Hamas à rejoindre son mouvement. « Les adeptes du Hamas croient vivre dans une tente et avoir le contrôle de toute la population palestinienne. Ils sont isolés de l’action de terrain, de la proximité des revendications du peuple de vivre et de conserver sa terre dans la paix », explique Ayed. Après 55 manifestations et dix mois de résistance non violente, orchestrés par des Palestiniens et des Israéliens unis, le village de Budrus réussit à conserver 95 % de sa superficie et à faire reculer la construction du mur de séparation par l’armée israélienne vers la ligne verte. Lorsque l’action de la société civile avance, les Etats et gouvernements sont obligés de remettre en question les politiques qui nuisent aux intérêts des peuples. Le capitaine israélien Dolon, des opérations de construction du mur, finit par admettre qu’un équilibre doit être trouvé entre le besoin de sécurité d’Israël et les droits humains des Palestiniens.

Kobi, un militant israélien pour la paix, écope d’une peine de prison pour quelques mois, Ayed aussi subit une incarcération pendant quelque temps. Mais à leur sortie, ils se retrouvent dans l’image qui clôt le film avec d’autres activistes des deux peuples, pour sillonner les villages en amis solidaires et répandre l’opposition non violente à la logique d’isolement et de destruction, prêchant l’espoir de justice et de vivre en paix. Quand il y a rencontre de morale, il y a espoir.

Le film a obtenu le prix Founders du Festival du film Michael Moore’s Traverse City. C’est ce genre de films qu’on a envie de voir, d’interroger et qui résonne avec notre époque, où les peuples palestinien et israélien restent sans réponses pour les conflits les opposant, les réduisant au seul statut d’ennemis. Des spectateurs et des organismes québécois ont promis de prêter main forte à la distribution du film. Par ailleurs, les informations sur les actes de solidarité entre activistes palestiniens et israéliens pour la construction de la paix se trouvent sur le site de Justvision, le mouvement qui a financé le film : www.justvision.org.

Amina Hassan