Transferts d’Armes . Le Congrès américain est en phase de discuter de gros contrats de livraison d’armes aux pays du Golfe d’un montant de 123 milliards de dollars. Avec pour arrière-fond des F-35 destinés à Israël qui s’agite aussi côté russe. Un échiquier militaire miroir de la situation au Moyen-Orient.

Exacerbation maximale

« L’une des plus vastes entreprises de réarmement en temps de paix », c’est ainsi que le Financial Times qualifie les méga-contrats de transfert d’armes entre les pays du Golfe et les Etats-Unis. Des commandes de 123 milliards de dollars, dont 67 milliards concernent l’Arabie saoudite, avec l’acquisition de 84 nouveaux F-15, la modernisation des 70 autres et la vente de trois types d’hélicoptères : 70 Apaches, 72 Black Hawks et 36 Little Birds.

L’histoire ne s’arrête pas là. Puisque Washington ne peut pas armer des pays arabes sans apaiser les inquiétudes d’Israël. L’administration Obama aurait, selon la presse, garanti à Tel-Aviv, qui se dit inquiète face à ces contrats, qu’elle ne fournirait pas à l’Arabie saoudite de systèmes d’armement avancés, destinés à équiper les F-15 pour des opérations offensives contre des cibles terrestres ou maritimes. Plus encore, Israël s’apprêterait à acquérir des F-35, les plus performants des chasseurs, face auxquels les F-15 ne font pas le poids. D’une pierre deux coups pour Washington si l’on en croit le Wall Street Journal : «  Le marché saoudien pourrait accroître la pression sur Israël pour s’engager rapidement à acheter le F-35 ». Ces annonces en chaîne durant le mois de septembre ne font que conforter le constat de Stockholm International Peace Institute (SIPRI), la référence en matière de recherche sur les transferts d’armes, qui place dans son dernier rapport 2010 le Moyen-Orient comme le plus gros importateur d’armes dans le monde après l’Asie. De 2004 à 2008, les exportations en direction du Moyen-Orient ont augmenté de 38 % en comparaison à 1999-2003. Les Etats-Unis ont été le premier fournisseur suivis par la France. Seuls 5 % de ces transferts, selon le rapport, étaient dirigés vers l’Iran.

Mais pourquoi donc ces méga-contrats et toute cette agitation ? Il s’agit pour Washington de contrer l’Iran, selon les experts militaires, car avec ces transferts l’Arabie saoudite dispose d’une supériorité aérienne sur Téhéran. Pour celui qui suit les événements du Moyen-Orient, rien de nouveau ou presque. Les transferts d’armes dans cette région sont un vrai jeu de puzzle qui a l’avantage d’être modulable selon les alliances au fil des décennies. Les transferts d’armes sont révélateurs d’une situation à plusieurs niveaux politique, économique et stratégique avec une seule constance, la supériorité militaire d’Israël. Car même avec la crise, les Etats-Unis n’ont pas diminué leur aide militaire à ce pays. Les deux parties avaient signé en 2007 un contrat par lequel Washington s’engageait à verser 30 milliards de dollars d’aide militaire à Israël pour la décennie.

Un mois riche en événements

Durant le mois de septembre, il n’y a pas eu que les méga-contrats en question mais aussi un accord russo-israélien, le premier du genre entre les deux pays, qui met les bases d’une coopération dans les domaines militaires. Il s’agit d’une industrie commune pour ouvrir de nouveaux marchés par la vente de prototypes militaires russo-israéliens à de tierces parties. Certains experts ont émis la possibilité que cet accord ouvre d’autres perspectives comme un engagement russe de ne pas vendre de l’armement à des parties hostiles à Israël. Ce dernier avait menacé, quelque temps auparavant, de livrer des équipements militaires sophistiqués aux ennemis de la Russie en Géorgie et en Ukraine en cas de livraison de missiles à l’Iran. En effet, Moscou avait annoncé la livraison de missiles S-300 à Téhéran. En arrière-fond, quelques jours après la signature de l’accord russo-israélien et suite à un ballet diplomatique israélien à Moscou, le gouvernement russe annonçait qu’il abandonnait le projet de livraison de missiles S-300 à l’Iran d’un montant de 800 millions de dollars « s’ils font indéniablement l’objet des sanctions », c’est l’argument du chef d’état-major russe, Nikolaï Makaro.

Israël s’est également opposé à l’annonce russe durant le même mois de procéder à une transaction de vente de missiles de croisière d’une portée de 300 km à la Syrie. Netanyahu a saisi l’occasion pour relever que l’achat de F-35 répond aux nouvelles menaces. Mais sur cette affaire, il n’est pas sûr que Moscou lâche facilement prise. Car dans le gâteau que représente le Moyen-Orient pour l’industrie de l’armement, la Russie fait figure de parent pauvre se contentant du marché de l’Iran, de la Syrie et du Yémen. Il est vrai que Moscou a tenté une percée du marché des pays du Conseil de coopération du Golfe chasse gardée des Etats-Unis avec une visite de Vladimir Poutine en 2007, mais sans grand succès. Plus de la moitié des exportations de Washington au Moyen-Orient sont destinées à ces pays d’une valeur hautement stratégique, dont la stabilité et l’alliance garantissent les approvisionnements en énergie et une limitation du champ d’action de l’Iran. Sans oublier les bénéfices engrangés par les sociétés d’armement américaines. Il est clair que les derniers contrats de transfert d’armes vers les pays du Golfe sont une chance pour Boeing, constructeur américain durement touché par la crise, qui devrait fournir 84 chasseurs bombardiers selon Euronews. Les Etats-Unis représentent le premier exportateur mondial de l’armement avec 31 % du volume total des exportations mondiales, selon le rapport du SIPRI, ils en destinent un tiers au Moyen-Orient, dont les 5 000 bombes téléguidées utilisées par Israël dans la guerre du Liban et celle de Gaza. C’est à l’ombre de ces constats que se déroulent les discussions de paix palestino-israéliennes chapeautées par Washington …

Sur cet échiquier de l’armement au Moyen-Orient, il y a aussi l’Union Européenne (UE), mais là aussi ce secteur reflète la politique étrangère. L’UE, ne constituant pas sur ce plan un bloc uni, elle n’a pas les moyens d’exploiter ses exportations d’armement dans sa politique étrangère.

Ainsi le président Obama, prix Nobel de la paix, devient avec cet armement massif dans la région un champion de la militarisation. Et pour preuve, le rapport du SIPRI souligne que les dépenses militaires américaines ne cessent d’augmenter sous l’administration Obama. Les dépenses mondiales, également toujours selon le SIPRI 1 531 milliards de dollars, ont été consacrées au secteur militaire en 2009. (+6 % par rapport à 2008 et +49 % par rapport à 2000). Quant aux transactions sur l’armement, elles ont atteint 116 milliards de dollars de 2005 à 2009 avec une augmentation de 22 % par rapport aux cinq années précédentes.

La course à l’armement se porte donc bien notamment au Moyen-Orient. Elle ne s’arrêtera pas, au contraire, car la peur est contagieuse. Les voisins se sentant en infériorité, ils n’ont de recours que de s’armer pour le grand bonheur des sociétés d’armement. Ainsi pour rétablir l’équilibre des forces, l’Iran joue avec un moindre budget sur les missiles et le nucléaire. Donc armer les pays du Golfe ne fait qu’exacerber une situation déjà compliquée.

Najet Belhatem