Al-Ahram Hebdo, Visages | Mohamad Taha Hussein; Un maître pour tous 
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 4 à 10 mars 2009, numéro 756

 

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Visages

L’artiste-peintre Mohamad Taha Hussein fête ses 80 ans avec une rétrospective de son œuvre riche et variée, organisée à la galerie Massar au Caire. Une véritable célébration d’un parcours peu commun. 

Un maître pour tous  

C’est pratiquement le Sage de l’art abstrait en Egypte. L’un des pionniers qui allie, à travers de beaux agencements, calligraphie arabe, formes géométriques et authenticité d’un passé lointain. A 80 ans, l’artiste est toujours aussi prodige. Il continue à exposer des œuvres d’un éclat éternel, multipliant le jeu des contrastes. « Je n’avais aucune intention de célébrer mes 80 ans avec une exposition résumant mon parcours artistique. Mais finalement, je trouve que c’est une bonne idée, et c’est grâce au propriétaire de la galerie Massar, Walid Abdel-Khaleq, que cette initiative a vu le jour », déclare l’artiste, ajoutant : « Ce n’est quand même pas une rétrospective, sinon elle aurait rassemblé les esquisses, les dessins griffonnés ici et là ». L’âge n’a pas l’air de lui poser problème. Et la vie ressemble à un petit bonhomme de chemin qui s’est écoulé entre l’Egypte et l’Allemagne, son pays de prédilection.

Mohamad Taha Hussein est surtout fier de son nom. Porter le nom de celui qui est réputé pour être le doyen de la littérature arabe est une heureuse coïncidence. « Je me rappelle que lors de mes séjours en Cologne, en 1963, pour étudier l’histoire de l’art et celle de l’architecture, j’ai rencontré le professeur Castel. Ce dernier m’a dit un jour : J’ai accepté de te voir parce que ton nom est Taha Hussein. L’écrivain était un collègue à la Sorbonne », raconte l’artiste.

Mohamad Taha Hussein a eu aussi la chance d’être né dans le quartier de Gamaliya, celui de Naguib Mahfouz, dans le Vieux-Caire fatimide. Un quartier très riche de par ses monuments et ornementations islamiques. Ceux-ci n’ont pas manqué de transformer sa manière de voir et son sens de l’esthétisme. C’est dans ce quartier populaire que l’enfant qu’il était a rencontré intellectuels et artistes de renom tels Zaki Al-Mohandess, Mohamad Abdel-Wahab, Saïd Al-Sadr, Amin Al-Alem et Naguib Mahfouz. Cela, dans le restaurant de son père, Taha Hussein Al-Akiabi, également propriétaire de plusieurs restaurants dans la rue Al-Maqrizi. « La population d’Al-Azhar était à la fois raffinée, simple et compliquée. Ce n’est plus ce que c’était. Mes amis et moi, étudiants des écoles de Gamaliya, Al-Nahassine et Al-Helmiya, nous fréquentions les restaurants de mon père pour écouter les conversations politiques, artistiques, économiques ou scientifiques de ce beau monde. Dans le temps, il y avait le tramway liant Ataba à Al-Azhar. Il s’agit d’un autre lieu de rencontre fortuite, où je croisais des artistes comme Gamal Al-Siguini, Salah Taher ou Sayed Abdel-Rassoul. Il y avait aussi les rebelles de la mosquée Al-Azhar, la plus haute instance sunnite », se rappelle ce fils du quartier d’Al-Azhar. C’est là en effet qu’il a appris à vivre avec les autres, à être fidèle à son travail, à sa patrie et à ses principes.

La convivialité du quartier lui a inculqué l’art de dialoguer, d’entrer en interaction. Il en a préservé le cachet dans ses œuvres. Celles-ci, toujours en mouvement, sont à l’image de ces lieux d’enfance et de jeunesse. Les motifs islamiques, populaires et orientaux font monnaie courante, rehaussés par des couleurs assez vives. Toutefois, les lettres arabes qui sont d’usage s’éloignent de toute connotation linguistique, elles revêtent plutôt des formes abstraites utiles à la composition. Leur disposition inversée et inclinée anime le tableau. Ces formes abstraites donnent l’impression d’un vol d’oiseau dans l’horizon, de traces de pieds sur le sable, de gouttes d’eau sur une vitre, un vent qui bouge autour d’un champ de blé, des feuilles qui tombent à l’automne. Les personnes qui bougent sur les toiles s’assemblent, se retrouvent et s’aiment vraiment. « Mes œuvres sont basées sur un contexte dramatique et architectural à la fois. Le tout est en perpétuel mouvement. C’est le quotidien des gens qui l’emporte. Les lettres, les dessins et les symboles semblent courir les uns derrière les autres. Il y a à la fois le côté aléatoire et le structuré. Mes petits triangles constituent toujours mon point de départ. Sous l’accumulation de ces triangles, la toile prend forme. Je commence mon œuvre et je ne sais pas où elle va aboutir », affirme Mohamad Taha Hussein.

Rien n’est calculé dans l’œuvre de Taha Hussein, même s’il a commencé par être proche du style académique. Car en 1951, il a d’abord entamé des études à la Faculté royale des arts appliqués à Guiza, section poterie décorative. Puis, en 1953, il s’est joint à l’Institut de pédagogie artistique. « Notre génération, celle des années 1950, a souffert. A l’exception de Mahmoud Mokhtar et Ragheb Ayyad, tous les autres professeurs avaient voyagé en Europe après la première guerre mondiale. Ils étaient contraints de rentrer en Egypte, avec dans leurs bagages des courants artistiques déjà épuisés et démodés », souligne Mohamad Taha Hussein. A l’époque, c’était le jeune artiste créatif et fougueux. Et aujourd’hui, il a préservé cet état d’âme pour avoir toujours la curiosité et l’avidité d’un jeune insatiable. Une très bonne mémoire visuelle, une taille haute et bien dressée, l’artiste a de l’allure. « A 23 ans, j’avais touché à toutes les disciplines : poterie, gravure, peinture, dessin, architecture, et même sculpture. J’ai même fait une sculpture qui a remporté le prix Mokhtar en 1952, traitant de l’annulation de la convention de 1936. Elle représentait un obélisque bien dressé, au côté d’une paysanne déchirant le traité », raconte l’artiste qui a obtenu une bourse d’études pour l’Allemagne en 1957. Le jeune boursier d’antan a bien assimilé la culture allemande. Il a eu la chance d’étudier dans le Bauhaus, l’école d’architecture la plus éminente d’Allemagne. C’est là que le jeune Taha Hussein a eu l’occasion de rencontrer des architectes modernes comme Kandersteg, Itten, Feininger et autres.

En Allemagne, précisément à Düsseldorf, tout un monde était à découvrir. En se penchant sur ses origines, il a pu se faire une place à part, oscillant entre l’héritage culturel et l’art moderne européen. « Dessiner. Mais toute personne peut dessiner. Cependant, savoir dessiner, avec l’aptitude de transformer les éléments qui constituent l’œuvre artistique en des sujets littéraires, romanesques ou poétiques, c’est ce qui m’était le plus intéressant. Etre académique n’est pas très demandé », déclare Taha Hussein qui poursuit sa réflexion : « Comment les écoles artistiques en Occident ont laissé la renaissance, l’art romain, le romantisme et le baroque et se sont tournées vers l’Orient ? Où en suis-je de cet épanouissement artistique ? Jamais on ne peut séparer l’Orient de l’Occident. Entre eux, se sont établis, depuis des siècles, des rapports infinis et complémentaires ». Mais, ajoute-t-il : « J’ai été toujours en désaccord avec les critiques d’art qui renvoyaient mon côté abstrait à la culture européenne. J’admets que j’ai beaucoup profité de mon séjour en Allemagne, mais mes œuvres, je les dois surtout à mes diverses lectures dans le patrimoine ».

En 1963, il obtient son doctorat à l’Université de Cologne sur « L’influence de l’art islamique sur l’art occidental, du XIIIe au XVe siècles ». Cette même année, il rentre en Egypte avec un vif désir de transmettre tout ce qu’il a appris à ses étudiants de la faculté des arts appliqués à Hélouan, dont il a été le doyen à la fin des années 1970. « J’étais vraiment choqué. On avait vraiment du retard par rapport à l’Allemagne. La faculté était pratiquement en ruine. J’ai dû construire de nouveaux bâtiments, renouveler les ateliers et les instruments … J’avais voulu, au-delà de l’académisme, engager un vif débat avec les étudiants. Et c’était difficile de l’accepter », avoue Taha Hussein qui recueille actuellement le fruit de ses accomplissements. Ses œuvres, exposées actuellement à la galerie Massar pour fêter son 80e anniversaire, sont admirées notamment par ses disciples qui se hâtent de le féliciter, lui offrir un cadeau ou juste parler avec lui. Une ambiance de gratitude et d’amabilité règne dans les lieux. Avec respect et modestie, Taha Hussein ne cesse de demander aux visiteurs de lui faire part de leurs impressions. « Taha Hussein, c’est notre maître à tous. Il pourchasse le temps. Il a aidé et continue à soutenir plusieurs artistes pour suivre leurs études et avoir leur doctorat », dit Abdel-Aziz Gouda, chef du département costumes et mode à la faculté des arts appliqués de l’Université de Hélouan. A ces compliments, l’aîné répond sur un ton calme et posé, celui d’un père tendre. « Il faut aller de pair avec les mutations rapides de l’époque et de la technologie moderne. Je conseille à tout jeune artiste de prendre son travail au sérieux », exprime Taha Hussein, actuellement professeur émérite à la section histoire de l’art et stylisme, de la faculté des arts appliqués. Un domaine récent et moderne qui n’est pas sans puiser dans le patrimoine.

Taha Hussein n’oublie pas, dans ses heures de détente, de feuilleter et lire lentement le livre d’or de la galerie. C’est son lien avec le récepteur, et cela l’enchante. Ce bon sens de la communication a été ressenti par le ministre de la Culture, Farouk Hosni, qui a nommé Taha Hussein en 1987 au poste de « président de l’Organisme de la culture populaire ».

En 2002, l’artiste a aussi obtenu le Prix de l’appréciation de l’Etat. Et loin de tomber dans les oubliettes, son nom a été proposé en 2007 et 2008 pour le Prix Moubarak dans le domaine des arts. Cependant, la chance ne lui a pas souri. En 2007, il a remporté le même nombre de voix que le réalisateur Youssef Chahine. Puis en 2008, la mort de l’homme de théâtre Saad Ardach lui a joué un mauvais tour. « Ce n’est pas grave ! Ce qui compte c’est l’estime et l’appréciation de l’Etat », dit-il sur un ton fataliste. Ajoutant : « Nous, la génération des années 1950, nous avons vécu des changements divers. Mais on avait une grande capacité d’adaptation. Nous étions fiers de la Révolution de 1952. On était plus que déçus par la défaite de 1967. Nous étions quand même heureux d’assister à la victoire de 1973. La vie n’est qu’une ligne infinie, elle peut aller tout droit ou en zigzag. C’est le destin ! ».

Névine Lameï

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Jalons

14 février 1929 : Naissance dans le quartier de Gamaliya, au Caire.

1957 : Bourse en Allemagne.

1961 : Diplôme de l’Académie des beaux arts (section gravure) de Düsseldorf (Allemagne).

1963 : Doctorat de l’Académie de Düsseldorf.

1992 : Premier prix à la Biennale de la gravure en Hongrie.

2009 : Exposition à la galerie Massar (Zamalek), célébrant ses 80 ans, jusqu’au 7 mars.

 

 




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