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 Semaine du 4 à 10 mars 2009, numéro 756

 

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Littérature

Dans une courte nouvelle, Al-Wafed min al-ganoub, Inès Taha, journaliste et écrivaine, fait le point en des mots simples, ceux de tous les jours, sur la condition de la femme orientale émancipée qui cherche son chemin entre liberté et amour.

L’homme venu du Sud

Il me récita un poème alors que nous étions dans un taxi, je le regardais et aperçus un éclat de folie dans son regard.

C’était lui, l’homme venu du Sud …

Depuis le Sud, il passa 20 années en Amérique étudiant dans l’une de ses universités. Il revenait dans des courtes visites au Caire. Dans l’une d’entre elles, nous nous rencontrâmes.

Il était mon aîné d’une vingtaine d’années. Il s’était marié deux fois. D’abord d’une Egyptienne, dont il eut un garçon, ensuite d’une Américaine, qui était plus âgée que lui.

L’une des fois, il me dit : « Tu sais, tu vas souvent au club, si j’essaye d’expliquer cent ans ce qu’est un club, à ma mère, elle ne comprendrait jamais ! ».

Une autre fois, il me dit, alors que nous prenions un repas dans un restaurant du centre-ville au Caire : « Je suis l’un des défendeurs les plus acharnés de la cause féminine, mais à condition que la cause de la femme ne me parvienne pas ».

La cause est parvenue jusque chez lui, car je me suis mariée avec lui. J’étais à ce moment porteuse de nombreuses idées révolutionnaires. J’avais lu les livres de Simone de Beauvoir, de Marx et de Engels et à leur tête, Les origines de la famille. Cependant, je n’avais pas conscience à l’époque du pétrin dans lequel je m’étais enlisée en l’épousant.

Je le voyais à cette époque comme un mélange d’authenticité et de contemporanéité. J’imaginais que ce mélange avait fait corps dans un homme, et qu’il était cet être, qui avait fait la synthèse de ce qu’il y avait de mieux dans les deux.

Les histoires qu’il m’avait narrées sur les frais d’enseignement, qu’il payait aux jeunes filles de sa famille afin de poursuivre leurs études, confirmaient ce que j’en pensais. Il m’apparaissait comme celui qui avait parfaitement assimilé les valeurs de la civilisation occidentale.

Il avait connu des jeunes filles émancipées et il avait fait avec elles des relations exceptionnelles. De même que ses relations avec ses étudiants à l’université étaient excellentes. Pour ces raisons, il m’apparut comme une personne ouverte d’esprit.

Mais après notre mariage, il se disait fier d’avoir transformé toutes les jeunes filles qu’il avait connues en robots, qu’il pouvait manipuler comme bon lui semblait.

Je l’ai beaucoup haï lorsqu’il me dit cela.

En Amérique, le premier jour où nous couchions chez nous, après avoir passé quelques jours chez une amie à lui qui se nommait Liz, il essaya de s’approcher de moi, mais j’étais exténuée. Je fus surprise de l’entendre scander sa sentence : « Attention de refuser lorsque je te désire. Tu dois bien comprendre cela ». Je l’ai compris.

Je sentais qu’il était en train de se transformer en pouvoir et que ce n’était plus une relation libre entre nous.

A chaque fois qu’une relation intime avait lieu, je me précipitais sous la douche, comme si j’avais été mordue par une vipère.

Je poursuivais mes études à l’université, à Wisconsin. Une fois, je passais la nuit à préparer un travail demandé. Au premier matin, je me faufilais au lit sous les couvertures. Il se réveilla, et me demanda de lui faire du thé.

Je refusais. Il se précipita vers la cuisine, revint avec un couteau, me menaçant de me tuer.

Je craignais horriblement de mourir à l’étranger, de mourir dans cette nudité, au milieu de cette neige que j’aimais à contempler uniquement de derrière la vitre. Pour être plus précise, je craignais beaucoup le fait qu’il puisse me tuer. Il était violent et s’emportait pour de futiles raisons.

Un jour, que c’était mon anniversaire, nous sortîmes pour rendre visite à l’un de ses amis. Il y avait là-bas grand nombre d’hommes et de femmes. Je discutais avec l’un des hommes présents de politique. Il semble que ce fait énerva mon mari venu du Sud. De retour chez nous, alors que je m’attendais à ce qu’il célèbre mon anniversaire, il me gifla. Je sortis dans la rue, ne sachant où aller.

Il prit sa voiture, me suivit et me poussa dans l’auto.

Une autre fois, la discussion prit un cours différent entre nous, il me reprochait de me comporter comme les hommes et de ne pas avoir la pudeur des femmes. Je me dirigeais pour prendre un objet du placard, alors qu’il parlait. Subitement, il m’y poussa à l’intérieur, parmi les vêtements et les cintres et me rua de coups.

De toutes les manières, ses poussées de colère ne s’arrêtaient pas à cela. J’avais une amie égyptienne mariée à un boursier faisant ses études à l’étranger. Elle s’appelait Hoda. A l’une de ses visites, elle me prit la main au pas de la porte, alors qu’elle terminait une conversation que nous avions commencée à l’intérieur.

Le soir, il demeura silencieux. « Que te voulait-elle, Hoda, en te tenant la main, plusieurs minutes ? ». Il ajouta : « Je ne suis pas en paix. N’est-ce pas un comportement pervers ? ». J’hurlais en lui demandant ce qu’il insinuait.

Ce doute revint avec d’autres. Une de ses anciennes étudiantes me donnait des leçons d’anglais. La jeune fille refusa de toucher de l’argent pour son aide. Cette manière d’agir était en harmonie avec son personnage qui aimait à faire du travail bénévole dans plusieurs associations. Pourtant, il douta une fois de plus sur ses motivations et les raisons pour lesquelles elle ne touchait pas d’argent. Il insista à lui donner congé et à demander les services d’une autre personne.

La nouvelle prof était une Américaine d’origine juive. Je ne l’aimais pas du tout.

Dans un de ses emportements, je me mis à pleurer chaudement en pensant au piège dans lequel je m’étais enlisée, surtout que je m’étais mariée sans l’approbation de ma famille. Le retour en Egypte et la vérité sur nos problèmes me mettraient dans une situation délicate.

Je rentrais en contact, alors que je passais par un moment de grand épuisement, avec un cousin habitant dans une autre ville, où il avait émigré depuis la défaite de 1967. J’éclatais en sanglots.

Je n’avais pas tout raconté, car je n’en avais pas la force. Je lui avais parlé de quelques faits uniquement. Mon cousin se tut, puis il me demanda : « Combien de temps te reste-t-il avant de terminer tes études de magistère ? ». Je répondis : « 6 mois ». Il dit : « Alors attends un moment ! ».

Avec un bon sens parfait, la réponse de mon cousin me parvint. Elle me frustra.

A l’aéroport du Caire, mon père et mon frère m’attendaient. Oui, deux années de vie à l’étranger avaient suffi à me faire pardonner.

J’étais reconnaissante de cela, mais j’aurais souhaité qu’il y ait une figure féminine dans ces revoyures pour me jeter entre ses bras.

Il revint, lui, six mois plus tard. Son fils de 16 ans vint vivre avec nous. J’étais heureuse de sa compagnie qui peut-être serait un rempart aux emportements de son père.

Je travaillais dans une association qui s’occupait des affaires africaines et asiatiques. Les mois suivants, j’eus une proposition pour effectuer un voyage à Moscou et au Congo-Brazzaville. Il accepta, lui, au début. Je leur donnai mon passeport pour les démarches de visa. Mais, il revint sur sa décision deux jours avant le départ. Il menaça que si je partais, il y aurait divorce.

Il m’emmena chez le notaire, toute seule, comme il l’avait fait lors de mon mariage, et fit venir deux témoins. Et le divorce fut consommé. Cela eut lieu le jour même de mon départ. J’allais chez mon père et lui racontais ce qui s’était passé. Il montra de la compréhension.

En faisant mes bagages, j’oubliai dans mon émotion de prendre mon manteau. C’était un grand problème à mon arrivée à Moscou au mois de mai.

Je revins de voyage dans la demeure de mon père. Il me parla au téléphone à mon retour : « Sois la personne que tu désires, mais reviens à la maison ». Je ne revins pas.

Un an après notre séparation, il rentra en contact de nouveau avec moi. Il m’annonça qu’il avait décidé d’épouser son étudiante, mais que ses parents n’étaient pas d’accord. Il me demanda d’intervenir. Je refusais.

Dix ans après notre séparation, nous nous rencontrâmes par hasard, à l’université. Il me dit qu’il avait pressenti à distance que je passais par une situation difficile. Et qu’il était sur le point de m’appeler. Voilà comment était cet homme.

Ensuite, il me dit : « J’ai suivi tes activités pour les droits de la femme. Je te conseille de laisser en paix la femme égyptienne ! ».

Je lui dis en ignorant son conseil : « J’ai une dernière question. Pourquoi n’as-tu pas épousé une femme de la Haute-Egypte ? Je pense que tu t’es égaré en m’épousant, ainsi que l’Américaine ». Il répondit : « La femme libre est plus agréable. La discussion avec elle est plus intéressante. Et puis, il y a une égalité qui pousse à la détruire ».

Puis il ajouta : « Si je t’avais découvert mon côté pourri depuis le début, tu te serais envolée ! ».

En effet, je m’étais envolée après trois ans de mariage.

Aujourd’hui, cet homme est devenu un souvenir. Je me souviens de ce qui s’est passé comme quelque chose qui m’est étranger. Une histoire dont je ne fais pas partie, comme si elle était advenue à une autre créature.

Toute cette violence n’était pas mon vrai rêve. Toutes ces contraintes. Ces doutes. Ces emportements. Rien de tout cela n’était mon rêve. Maintenant, je vis toute seule. Je goûte à quelque chose que je ne peux définir. Ce n’est pas l’indépendance uniquement, bien que cela en fasse partie. Ce n’est pas la liberté, bien qu’elle en fasse partie. De la dignité. Oui, beaucoup de cela.

Traduction de Soheir Fahmi

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Inès Taha

Est née au Caire en 1956. Journaliste à Al-Ahram depuis plus de deux décennies, elle s’occupait surtout du dossier de la femme. Spécialisée dans la littérature africaine, elle a réalisé une thèse de magistère à l’Université américaine Wisconsin Medison, puis une thèse de doctorat à l’Université du Caire sur L’Image du je et de l’autre dans le roman africain, soulignant le rapport entre l’Afrique et l’Europe dans de nombreux romans appartenant à la littérature africaine.

Elle a déjà publié de nombreuses nouvelles dans la presse arabe et en voie de publier un recueil intitulé Choukriya wa kis laymounha (Choukriya et son sac de citrons).

 

 

 




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