Sommes-nous un Etat religieux ou civil ?

Leïla Takla

 

Le courrier des lecteurs m’a amenée à poser une question fondamentale : Sommes-nous un Etat religieux ou civil ? Il n’y a pas de réponse décisive à cette question. Sommes-nous un Etat civil en voie de devenir un Etat religieux ? Ou bien un Etat religieux en passe de devenir un Etat civil ? Est-ce un Etat civil sur le niveau officiel et religieux sur le niveau populaire, ou bien c’est un amalgame des deux à la fois ? Autant de questions qui égarent la pensée, surtout que toutes les éventualités sont de mise.

Cette complexité nous implique de faire la connaissance de certains aspects de l’Etat religieux et civil, ensuite, il nous faut recenser les événements qui se déroulent autour de nous.

Les régimes dans les anciens temps ont reposé sur une assise religieuse, que ce soit au temps des pharaons ou dans les civilisations asiatiques qui croyaient que non seulement leurs dirigeants, mais également leurs peuples sont des descendants des dieux. Les Grecs, quant à eux, croyaient en l’existence d’une multitude de dieux, chacun dans son domaine. Comme par exemple le dieu des bonnes œuvres, le dieu du mal, celui de l’amour, etc. Ils croyaient que l’homme devait les flatter et les respecter. Dans les ténèbres du Moyen-Age, les papes, qui étaient devenus la source des deux autorités, religieuse et politique, nommaient et limogeaient les rois. Leurs arrière-plans scientifiques et de savoir solides, et le fait qu’ils soient issus de la classe éduquée, ont contribué à ce qu’ils maintiennent ce statut.

Il était donc tout à fait normal, à cette époque, que la forme de l’Etat soit religieuse. Dieu et ses lieutenants sur terre étaient la force exceptionnelle capable de tout. Tous devaient leur obéir et se soumettre à eux. L’homme n’avait pas encore découvert sa force et que Dieu l’avait créé comme une créature de haut niveau, avec un esprit, un cœur, une pensée, une capacité d’apprendre et d’inculquer le savoir, de créer et de promouvoir. Un homme détenant la capacité de différencier entre le bien et le mal. Une fois qu’il fut conscient de cette réalité, il s’est libéré de la tutelle des hommes de religion. Les institutions religieuses ont alors récupéré leur responsabilité spirituelle, laissant à l’homme le soin d’organiser les affaires d’ici-bas. Cette séparation était nécessaire, vu les divergences qui existent fondamentalement entre ces deux notions, citons-en quelques-unes :

Dans l’Etat religieux, la référence ce sont les textes religieux, les instructions émanant des institutions religieuses, les ordres des hommes de religion, les fatwas et les prédicateurs, mêmes ceux qui sont non-qualifiés parmi eux. Il faut dire que la réception des fatwas et des prédicateurs diffère selon les tempéraments également. Alors que dans l’Etat civil, la référence c’est la Constitution et la loi qui stipulent l’égalité et la citoyenneté.

L’Etat civil ne refuse pas les religions, ni la politisation de la religion, ni le contraire, c’est-à-dire de donner une teinte religieuse à la politique. Cet Etat sauvegarde le statut et le prestige des religions ainsi que leur stabilité. Il soumet la politique au débat, à la discussion et au changement.

L’Etat civil prend des décisions selon la relation de cause à effet. Pour lui, la réalisation de l’objectif est liée à la méthode appliquée pour parvenir à cet objectif. Il est alors possible de faire la connaissance des fondements de cette relation pour choisir le comportement propice. Alors que la pensée religieuse repose sur l’obéissance et aucune interprétation n’est admise.

L’Etat civil se soucie peu de la répétition des versets et des rites, mais s’engage à respecter leurs instructions et ne demande pas à l’homme des comptes en vertu de sa croyance. Il respecte son droit à la prière et à la pratique des rites, alors que l’Etat religieux sanctionne en vertu de la religion.

Le rationalisme civil signifie que les événements qui ont lieu fonctionnent selon des stéréotypes que l’on peut découvrir, connaître et orienter pour le bien-être de l’homme. Alors que le fanatisme religieux prend pour appui l’incapacité de l’homme à découvrir les secrets de l’univers. L’interprétation devient alors le lot des hommes de religion et du clergé, raison pour laquelle sont propagés l’invisible et les superstitions.

L’Etat religieux unilatéral. Le wali, ou le dirigeant religieux, est le représentant de Dieu sur terre, ou bien le lieutenant qui parle en son nom. Il n’y a pas moyen de discuter avec lui ou bien d’objecter l’avis du prédicateur ou de l’émir. Bien que ce ne soit pas la législation de Dieu qui gouverne, mais celle d’un groupe d’individus prétendant être les lieutenants de Dieu sur terre et détenant le monopole du savoir.

Les organisations et les autorités religieuses, surtout interdites, œuvrent à ancrer des versets et des instructions sélectionnées pour affirmer leur mainmise et leur contrôle afin de faciliter la manipulation des peuples. Pour cela, elles ont recours à certaines méthodes, même le fait de susciter la peur face à l’omnipuissance et la violence de Dieu ou la torture dans  l’au-delà. En amenant les gens à répéter les prières suppliant Dieu d’être miséricordieux et d’accepter leur pardon. Elles mettent l’accent sur une réalité à laquelle croient toutes les religions et qui n’a pas besoin de confirmations. Selon laquelle tout est soumis à la volonté de Dieu et qu’aucun mal n’atteindra quiconque sauf s’il est prescrit par Dieu et que le travail est également un culte et une dévotion.

Et il ne faut pas opter pour le négativisme en se contentant de faire la prière et de répéter les invocations de Dieu sans avoir recours aux apports avec le travail. Dans ces cas précis, la nonchalance et l’irresponsabilité gagnent plus en ampleur, bien que les toutes premières étapes résident dans le travail et la réforme.

Lorsque sévissent l’obscurantisme et la discrimination, le regard physique étroit porté à la femme prend le dessus, elle est alors mise dans une position inférieure. Elle est alors privée de ses droits, de la participation sociale et le niqab et le hijab lui sont imposés. La recherche scientifique et la création artistique régressent alors.

Lorsqu’ont éclaté les mouvements et les révolutions de libération, les aspects de l’Etat civil moderne ont pris forme.

— Le pouvoir provient du peuple qui est la source du pouvoir.

— La représentation législative est l’expression de la volonté du peuple.

— La protection des libertés et la maintenance de leurs pratiques.

— Le respect de toutes les classes et couches en les traitant sur un pied d’égalité.

— Le respect des libertés religieuses et la séparation entre le pouvoir religieux et le pouvoir politique.

— La séparation entre les pouvoirs, l’indépendance de la jurisprudence, tout en mettant en avant le pouvoir civil.

— L’encouragement des organisations non gouvernementales à apporter le changement et à la prise de décision.

— Le respect des chartes internationales et celles des droits de l’homme.

Tels sont les critères qui déterminent l’identité de l’Etat. Le lecteur peut alors décider où nous en sommes.