Al-Ahram Hebdo, Visages | Yacoub Al-Charouni , La fraîcheur dans l’âme 
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 18 au 24 juin 2008, numéro 719

 

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A 77 ans et plus de 400 livres publiés, Yacoub Al-Charouni est un pionnier de la littérature arabe pour enfants. Il travaille encore sans relâche à nourrir l’imaginaire des jeunes générations.

La fraîcheur dans l’âme  

La lecture en boucle d’Eve Curie L’élève éternelle, relatant l’histoire fascinante de sa mère, la savante polonaise Marie Curie, lui a donné le sens de l’abnégation. Ce n’est pas le radium radioactif qu’Al-Charouni ira redécouvrir, mais son chemin vers l’écriture pour enfants. Il décide alors de sacrifier sa carrière de magistrat pour un domaine peu valorisé dans le monde arabe : celui de la littérature pour jeunes. Al-Charouni s’y est lancé de plain-pied. D’où une énergie fougueuse, celle des enfants.

L’auteur est optimiste et dynamique. Né au Caire en 1931, Yacoub Isaac Qallini Al-Charouni est le cinquième d’une famille de 9 enfants. Le père travaillait dans une entreprise égypto-occidentale, œuvrant dans les domaines de l’enseignement et de la santé en Egypte. Une position qui a permis au petit Yacoub d’avoir à sa portée une bibliothèque bien garnie, dans leur maison familiale du Vieux-Caire. Des livres qu’il a transférés plus tard chez lui à Borg Al-Mamalik (la tour des Mamelouks), dans le quartier de Manial Al-Roda. C’est dans cet appartement où il réside encore qu’il nous reçoit, narrant ses souvenirs depuis 1935. « C’est vrai qu’à l’époque, il n’y avait pas beaucoup de livres pour enfants. Je me rappelle le premier livre pour enfants dans la bibliothèque de mon père, que j’ai tenu entre les mains. C’était Aziza et Adli, un ancien livre incrusté de grandes lettres alphabétiques arabes en noir et blanc qui ressemblaient à des manchettes de journaux. Il était publié par une maison d’édition égyptienne, la seule qui s’intéressait à ce genre d’ouvrages dans le temps ». Fier de son héritage culturel, il ajoute : « Ensuite, j’ai commencé à goûter à la littérature contemporaine, grâce à mon frère, l’écrivain de nouvelles Youssef Al-Charouni, mon aîné de 7 ans. C’est lui qui m’a fait découvrir les romans de Naguib Mahfouz et surtout les pièces de théâtre de Tewfiq Al-Hakim. Mon frère avait l’habitude d’organiser des salons littéraires chez nous, regroupant des amis intellectuels comme Ahmad Bahaeddine, Fathi Ghanem et Abdel-Rahmane Al-Charqawi. Ils me surnommaient le philosophe ».

Régulièrement, l’écrivain se tourne vers son immense bibliothèque et en sort un des livres. Ce sont eux qui ont formé le petit Yacoub dès l’âge de 8 ans. Plus tard, il a dû enrichir ces étagères, en ajoutant quelques livres de poche, entre romans policiers et littérature universelle : Le Bossu de Notre Dame de Victor Hugo, La Guerre et la paix de Tolstoï … « En sortant de l’école, avec mon argent de poche, j’achetais ... des livres de poche. Ils étaient en vente sur une charrette, près du portail de l’école. Le livre coûtait une piastre. Après, on se les échangeait entre amis », raconte Al-Charouni qui, en 1948, a fait l’heureuse découverte des bouquinistes d’Ezbekieh. L’auteur montre ses trouvailles comme un vrai trésor. « Ces livres sont des bribes de ma vie ! », s’exclame-t-il.

Des livres, mais aussi des prix prestigieux garnissent les étagères. « Je me rappelle qu’en primaire et pendant le cours d’arabe, je m’installais au fond de la classe pour être tranquille. C’était pour écrire en cachette mon premier roman. Le professeur m’a remarqué et demandé de lire ce que j’écrivais. J’ai dû lire courageusement. Alors, il a ajouté : Que Dieu te bénisse, assieds-toi et poursuis ton œuvre. C’était mon premier prix », se souvient avec émotion Al-Charouni qui a bénéficié d’une éducation « Montessori » (méthode ludique et empirique d’apprentissage). Cet enseignement créatif, inculqué au petit Yacoub à l’école anglaise de Guéziret Al-roda, a sûrement laissé un impact sur les écrits de ce pionnier de la littérature pour enfants. Il est devenu un défenseur farouche de tout ce qui peut animer et développer la raison et l’intelligence de l’enfant. D’où sa série pédagogique : L’Univers entre vos mains, Comment raconter une histoire et La Culture de l’enfant villageois. « Je passais les vacances d’été chez mon grand-père, dans la ville de Charouna à Minya. Cela m’a ouvert des horizons. Et puis, je ne manquais jamais une excursion scolaire. Je trouve qu’il est important d’animer la mémoire visuelle des enfants, d’enrichir leurs connaissances, non seulement par les livres, mais aussi par les connaissances acquises sur le terrain », estime Al-Charouni qui tient une fois par semaine des rencontres avec les enfants dans les bibliothèques publiques, les clubs et les écoles. C’est lui d’ailleurs qui a lancé la « Compétition nationale de l’enfant talentueux ». Car c’était pour lui une manière de toucher de près à la pensée créatrice des enfants et de mieux sonder leur perception du monde et leur imaginaire pour ensuite mieux écrire pour eux. Les ouvrages d’Al-Charouni sont essentiellement centrés sur les problèmes contemporains : le rôle de la fille en société, l’acceptation de l’autre, le respect de l’environnement, les enfants de la rue et le droit de l’enfant à s’exprimer …

L’auteur favorise toujours le dialogue et les sujets colorés. Il accorde un intérêt particulier au caractère des protagonistes et leur évolution dramatique. « L’enfant jusqu’à 8 ans n’aime pas les fins suspendues. Les personnages de mes œuvres doivent connaître leurs destins et se livrer à des dénouements magiques. C’est le bien qui doit toujours l’emporter, même si ce n’est pas le cas dans la réalité. L’enfant qui fait ses premiers pas doit sentir la sérénité du monde où il vit. Il faut le sécuriser », conseille l’écrivain. Al-Charouni ne cherche pas à dominer ses personnages, bien au contraire. Il met en avant des personnages simples, familiers, paisibles, honnêtes, sincères et victorieux. Il était donc évident que sa série Les plus beaux contes populaires, inspirée des Mille et une nuits, remporte le grand prix de la Foire internationale du livre de Bologne, en Italie, en 2002.

La même année, il a obtenu le prix Suzanne Moubarak de la littérature pour enfants. Malgré ces prix prestigieux, Yacoub Al-Charouni est parfois accusé de plagiat de contes populaires. Avec la spontanéité d’un enfant, il répond sans chercher à se défendre : « Je ne copie pas les contes populaires, mais je m’inspire de leur magie pour atteindre des sujets contemporains, dans un langage simple. J’use une langue courante, comme celle des discussions quotidiennes, mariant le classique au dialectal ». Et d’ajouter : « Mes écrits pour le théâtre ont commencé par mon amour pour le jeu et la mise en scène. Enfant, je rassemblais mes frères et amis au rez-de-chaussée pour jouer les histoires que nous connaissons. Au lycée, j’organisais des activités théâtrales. J’ai même écrit des pièces pour des troupes amateurs. Et à la faculté de droit, j’ai interprété Othello de Shakespeare ». A l’époque, il était mal vu qu’un diplômé en droit se mette au théâtre. Mais lui poursuivait sa tâche. Les dialogues de Tewfiq Al-Hakim lui ont été une permanente source d’inspiration. « Tewfiq Al-Hakim est mon idole. C’est lui qui a proposé mon nom en 1963 pour une bourse d’études littéraires en France », ajoute-t-il, expliquant comment il a suivi la démarche d’Al-Hakim qui, lui-même, avait fait des études en droit, a abandonné son poste de procureur adjoint pour se livrer ensuite à une carrière littéraire.

Yacoub Al-Charouni attendait le moment propice pour franchir une telle étape. Un événement a en fait bouleversé sa vie. Sa pièce de théâtre Abtal baladna (les héros du pays), inspirée des victoires égyptiennes lors de la campagne de Louis IX en Egypte, a été primée le 7 mai 1960 dans une compétition nationale regroupant quelque 200 candidats. C’est le président Nasser qui a attribué les trophées à la maison du juge Ibn Loqman dans la ville de Mansoura. « Peu importe les 1 000 L.E., le montant du prix. Que Nasser prononce publiquement mon nom me donnait des ailes. Le raïs m’a demandé si j’avais préparé un mot ! ». Toujours en veste et cravate, ses yeux bleus brillent derrière ses lunettes, en évoquant ces moments inoubliables. C’est le prix le plus cher à son cœur. Jamais il n’a senti du remords pour avoir abandonné sa carrière juridique en 1967 pour l’écriture. Au contraire. Une intuition le guidait vers ce terrain. « Je ne tenais vraiment pas aux avantages, prestige, et rétributions matérielles de ma fonction de juge que je voulais quitter. J’ai été blâmé par mon frère Youssef qui s’y opposait : tu veux quitter un poste bien valorisé pour faire un saut dans l’inconnu et accepter un sort indéterminé au ministère de la Culture ? ! ». Il est parti deux ans en France, parachevant ses études, a travaillé comme directeur du palais de la culture à Béni-Souef (au sud de l’Egypte). « Béni-Souef, c’était une terre de rêves pour moi. Pendant deux ans, j’ai permis à toutes les troupes d’amateurs de présenter leurs pièces au palais. J’ai même fait venir des pièces du théâtre national et des spectacles de marionnettes du Caire », explique Al-Charouni.

Par l’intermédiaire du théâtre, il a percé le monde du conte pour enfants. « De retour au Caire, en 1975, j’ai rencontré un éditeur libanais qui s’intéressait à la littérature pour enfants. Avec lui, j’ai publié 50 titres, entre ouvrages et traductions », dit Al-Charouni, qui a communiqué son amour pour les enfants à sa fille Hala, aujourd’hui marionnettiste. Sans manquer de soulever la difficulté de se garantir un gagne-pain, l’auteur se targue d’optimisme. Il a fondé la première revue de culture scientifique pour enfants, Al-Nahla (l’abeille) et traduit à son propre compte des encyclopédies spécialisées pour enfants. Travaillant discrètement, il cache ses peines derrière ses grandes lunettes et une jovialité qui ne le quitte jamais.

Névine Lameï

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Jalons  

1962 : Premier prix d’écriture théâtrale.

De 1981 à 1991 : Président du Centre national de la culture pour enfants, puis conseillé du ministre de la Culture.

De 1982 à aujourd’hui : Chef de la rubrique Alf hikaya wa hikaya (mille et une histoires), au quotidien Al-Ahram.

1988 et 1998 : Désigné meilleur écrivain par le Haut Conseil de la culture.

1993 : Médaille d’or de Suzanne Moubarak et Prix d’encouragement de l’Etat pour son livre La littérature de l’enfant arabe.

2007 : Désigné meilleur écrivain par le Prix Suzanne Moubarak pour la littérature de l’enfant pour son livre Le secret de la reine des reines, sur la vie de Hatshepsout.

 

 




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