Al-Ahram Hebdo,Littérature | Mohamed Salmawy, Lettre posthume de Gamal Abdel-Nasser à Nicolas Latif
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 5 au 11 novembre 2008, numéro 739

 

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Littérature

Deux écrivains égyptiens, Mona Latif-Ghattas et Mohamed Salmawy, ont imaginé une correspondance entre deux hommes qui ne se sont pas connus de leur vivant, mais qui partageaient le rêve nationaliste de l’Egypte au milieu du XXe siècle.

Lettre posthume de Gamal Abdel-Nasser à Nicolas Latif

 

Cher ami,  

J’ai été très heureux de recevoir votre lettre, même si elle est arrivée très en retard et que j’aurais aimé la recevoir alors que nous étions tous les deux encore en vie. Les choses auraient pu être différentes si elles étaient intervenues à un autre moment. Je ne vous blâme pas pour ce retard. Car de nombreux obstacles et barrières entravent souvent le parcours de la vie, empêchant, délibérément ou non, l’arrivée d’un message de cette nature aux personnes au pouvoir.

Votre lettre, Nicolas, évoque les abus intervenus pendant nos tentatives de réaliser une certaine justice dans un pays où 90 % de l’économie était monopolisée par 5 % de ses habitants qui comptaient, comme vous le savez, de nombreux étrangers. Nous avons essayé de récupérer les ressources de notre peuple et de lui restituer ses moyens de production, de lui rendre sa dignité et son sentiment d’appartenance.

Les Egyptiens ont, comme tu le sais bien, longtemps souffert sous le joug de l’autorité étrangère. Depuis que les Ptolémées ont violé la gouvernance de l’Egypte avant la naissance de Jésus-Christ jusqu’à ce qu’ils aient été vaincus par les Romains qui gouvernèrent jusqu’à la conquête arabe. Leurs successeurs furent les Mamelouks, puis la famille de Mohamad Ali l’Albanais qui ne parlait même pas la langue du pays. Raison pour laquelle il incombait au premier pouvoir égyptien indigène de restituer à ce peuple sa propriété légitime sur les richesses de son pays.

Mais, comme toutes les grandes œuvres, de nombreux abus ont entaché ce travail. Maintenant que nous avons atteint le sommet de la transparence dans l’autre vie — telle que nous l’appelions, alors qu’en réalité c’est le monde en bas qui est pour nous maintenant l’autre vie —, toute la vérité nous a été révélée dans son intégralité. Ce qui me gêne n’est pas que ces abus ont eu lieu, mais plutôt notre incapacité à les empêcher. Les tentatives entreprises pour réaliser les grands rêves ne doivent pas être jugées à l’aune des inévitables erreurs qui surviennent au moment de leur application. Elles se mesurent à la grandeur de ces rêves, à leur utilité pour les masses et à la capacité de ceux qui les portaient à changer la réalité par leur intermédiaire.

Notre rêve était grandiose, comme vous le saviez, d’autant plus que vous étiez l’un de ceux, nombreux dans le monde arabe, qui, de l’Atlantique au Golfe arabe, avaient foi en ces rêves. De ceux-ci était issue une nouvelle génération qui avait le sens de la dignité et qui aspirait à instaurer l’Etat moderne, après des siècles d’arriération. C’est à ce moment que nous avons enclenché le mouvement de libération dans tout le monde arabe. La colonisation a alors riposté en prenant ses bagages et en s’en allant. Ce mouvement de libération s’est ensuite étendu au reste du tiers-monde, en Afrique, en Asie et en Amérique latine.

Dieu seul sait combien j’ai dû assumer personnellement les erreurs qui ont entravé l’application de ce rêve et qui ont été commises par mes adjoints les plus proches.

Vous vous rappelez sans doute la grande opération d’épuration que j’ai effectuée dans certains appareils de l’Etat selon la guerre de 1967 car j’ai pris le pouvoir avec mes compagnons pour rendre service au pays en mettant fin à un pouvoir royal corrompu et en établissant une République moderne. Nous avions pour objectif de réaliser l’indépendance, d’instaurer une justice sociale et de nationaliser les grandes entreprises économiques, notamment le Canal de Suez, qui étaient l’apanage des étrangers.

Ma conscience est tranquille, parce que nous avons réalisé ce rêve sans recourir à des mesures sanguinaires, semblables à celles que les autres révolutions ont connues. Nous n’avons pas érigé les guillotines sur les places publiques et nous n’avons pas vécu l’époque de la terreur. C’est pour cela que je trouve très attristant de retrouver parmi mes compatriotes, dans notre vie de l’au-delà, des hommes, comme vous, qui ont été victimes et qui n’étaient pas essentiellement visés par ces procédures.

Mon cher Nicolas, votre parcours, qui défile maintenant devant mes yeux en toute clarté et en toute transparence, est brillant. Vous avez quitté notre monde alors que vous étiez dans la fleur de l’âge et moi, je vous ai suivi deux ans plus tard. Quelle douleur je ressens en imaginant ce qu’on aurait pu faire ensemble pour le bien-être de ce pays qu’on a beaucoup aimé, et pour le rêve auquel nous avons cru et auquel aspirait notre peuple avide de liberté, de progrès et de prospérité.

Cher Nicolas, où es-tu ? Et comment je n’ai pas eu le plaisir de te rencontrer dans le paradis éternel, habité par les patriotes ? Peut-être y a-t-il dans le fait de ne pas se rencontrer au milieu de tout ce monde quelque chose de réconfortant. Il semble que les patriotes soient bien nombreux, voire bien plus que ce que nous le croyons. Mais là où tu sois, viens à mes côtés, nous nous sommes réunis au cours de notre vie autour d’un seul rêve. Réunissons-nous encore une fois autour de l’espoir que notre itinéraire pourrait devenir aujourd’hui une source d’inspiration pour les nouvelles générations qui veulent emprunter la même voie sans commettre les mêmes erreurs. Bien que sa réalisation soit beaucoup plus difficile qu’elle ne l’était de nos jours.

Gamal

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Mohamed Salmawy 

Ecrivain, dramaturge et rédacteur en chef d’Al-Ahram Hebdo, il a suivi des études en littérature anglaise, avant d’étudier le théâtre shakespearien à l’Université d’Oxford. Il est également titulaire d’un magistère en communication de masses de l’Université américaine du Caire, obtenu en 1975. Il est secrétaire général de l’Union des écrivains et hommes de lettres arabes, et il est président de l’Union des écrivains égyptiens depuis 2005.

Il est l’auteur de plusieurs ouvrages littéraires et politiques, dont il faut notamment retenir les recueils de nouvelles Al-Ragol allazi faqad zakératoh (l’homme qui a perdu la mémoire) en 1983 et Concerto al-nay (concerto pour le nay) en 1988, un roman : Al-Kharaz al-molawane (les perles colorées) en 1990, transformé par la Radio égyptienne en feuilleton et des essais politiques dont Les Origines du socialisme britannique en 1987, préfacé par Boutros Boutros-Ghali. Comme dramaturge, il a écrit une dizaine de pièces de théâtre, dont Fout aleina bokra (revenez nous voir demain) en 1983, qui a été jouée en langue anglaise au Sanctuary Theatre à Washington en 1991, Al-Ganzir (les chaînes) qui a reçu le prix de la meilleure pièce de théâtre de l’année et qui a été présentée au théâtre Le Trianon à Paris en 1996 et La Dernière danse de Salomé qui a reçu le prix du jury au Festival de théâtre de Carthage en 1999. Il a également publié plusieurs ouvrages sur le prix Nobel égyptien, avec lequel il entretenait une relation particulière, dont Naguib Mahfouz : Mon Egypte, dialogues avec Mohamed Salmawy (J-C Lattès, 2006).

Plusieurs de ses œuvres ont été traduites en anglais, en français, en allemand et en espagnol.

 

 

 




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