Al-Ahram Hebdo, Littérature | Mona Latif-Ghattas; Lettre posthume de Nicolas mon père à Gamal Abdel-Nasser
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 5 au 11 novembre 2008, numéro 739

 

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Littérature

Deux écrivains égyptiens, Mona Latif-Ghattas et Mohamed Salmawy, ont imaginé une correspondance entre deux hommes qui ne se sont pas connus de leur vivant, mais qui partageaient le rêve nationaliste de l’Egypte au milieu du XXe siècle.

Lettre posthume de Nicolas mon père à Gamal Abdel-Nasser 

Monsieur le président Gamal Abdel-Nasser

Jardins des patriotes

le paradis 

Cher Gamal,

Aujourd’hui que nous sommes tous les deux parmi les élus dans le Royaume des cieux, dans ce lieu inchiffré où le temps n’existe plus, ce lieu où l’Eternel nous a assis sur les sièges réservés aux patriotes, je t’écris une lettre aérienne et lucide, une partition musicale que chanteront les anges et les archanges pour le 23 Juillet de l’ère d’éternité où nous voguons à jamais dans les sphères lumineuses du paradis.

 

Ni pauvre ni riche, ni faible ni puissant, ni blessant ni blessé ici.

Ici, point de reproches mais un incandescent livre d’amour ouvert et sans mystère.

Ici, nous pouvons nous écrire nos passés dans un sourire lumineux, heureux d’avoir vaincu la mort.

Ici, nous pouvons étaler nos joies et nos griefs anciens comme des images embellies par la mémoire, lavées par le flot continu de l’Histoire. Ici, je peux t’appeler par ton prénom Gamal, ce prénom qui voulait dire « beauté », ce symbole de liberté qui m’a tant fasciné, et je peux aussi librement te dire ici combien tu m’as blessé et que cette blessure est restée longtemps ouverte parce que j’aimais ce pays et parce que je t’aimais.

Ceux qui se donnent à la patrie vont toujours au ciel, Gamal, c’est pour cela que nous y sommes, toi le révolutionnaire et moi le citoyen amoureux de son pays, victime innocente qui avait pourtant porté ton message à bout de bras, dans l’euphorie de cette justice que tu énonçais passionnément et qui trouvait son écho dans le fond de mon âme, cette justice utopique au nom de laquelle tu m’as injustement sacrifié.

Aujourd’hui, tu sais que les êtres comme moi, et ils sont très nombreux, n’étaient pas les monstres que ton entourage décrivait, ni des voleurs du pain des pauvres, ni des usurpateurs de terres. Nous étions des milliers à aimer ce pays, à jouir de ses grandeurs et à souffrir de ses misères, des milliers à rêver de l’éjection des impérialistes, à demander justice en souhaitant la liberté, des milliers de gens de tous métiers, de toute condition sociale, de toutes cultures et de toutes religions.

J’avais bâti des usines de tissage à la sueur de mon front, donnant plus que je ne recevais. Pierre après pierre, en ne comptant que sur mon courage et le talent infini dont le destin m’avait doté.

J’avais formé un à un mes ouvriers dans une perspective humaniste et créatrice.

Quand l’un d’entre eux manifestait un talent et une vaillance hors pair, plutôt que le garder pour moi, je lui donnais deux machines et le poussais à démarrer sa propre usine.

Mes ouvriers étaient ma véritable famille. Je leur fournissais des maisons et je payais les écoles de leurs enfants.

Je leur avais construit une mosquée sur le terrain de mon usine pour la prière, qui est une composante essentielle à notre culture d’Orient, cet Orient béni, berceau des prophètes. Bien que je sois chrétien et que mon père et mes frères m’aient puni pour cela.

Dans ce ciel où tout s’éclaire, tu vois que toute ma vie a été dédiée aux moins fortunés et mon travail accompli dans une vision de patriotisme sans faille.

Je t’écris en ce jour, mais comme moi, nous étions des milliers. Il y avait sûrement de l’ivraie dans le bon grain comme dans tout peuple et au sein de tout pays ; après tout, nous ne sommes que des humains.

Etait-il nécessaire de prendre nos usines, nos immeubles ou nos terres agricoles ? De nous jeter en pâture à ceux qui saccagent pour grandir et détruisent pour régner ? De nous sacrifier pour apaiser les loups qui ont surgi autour de toi pour étouffer ta véritable voix et celle de ce pays adoré qui est le nôtre ?

Il en a pâti le pays. Car notre peuple est avant tout un peuple de joie. Un peuple qui sait partager ses bonheurs et se consoler mutuellement de ses peines. Un peuple qui a la plus grande qualité humaine qui soit : il sait pardonner. Un éternel survivant par la grâce de Celui qui veille sur lui dans tous ses désarrois. Un peuple magnifique.

Ton peuple magnifique auquel tu sauras laisser l’inestimable fierté de se savoir égyptien, citoyen à part entière ayant droit à la vie et à sa jouissance. Tu l’auras libéré de ce que l’on appelle encore de nos jours « le complexe de l’importé », même s’il en restera toujours quelques-uns dont le principe de la réussite reste lié à une image calquée sur l’Occident, pas toujours la plus glorieuse de l’éminente culture de ces beaux continents outre mers et océans, mais souvent la plus insignifiante, qu’ils se délectent à étaler sur la place publique pour aiguiser les yeux avides des voyeurs. Tu auras incité ton peuple à ne plus baver devant les connaissances des étrangers en niant les siennes, à être fier de sa culture, de son art, de son patrimoine pharaonique et arabe dont le savoir est à la source du monde.

 

Oui, Gamal. Tu lui auras légué tout cela et c’est inestimable.

 

Alors je me dis qu’il y a eu simplement quelques ratés dans l’expression de ton grand rêve humanitaire. Des erreurs de parcours. Des comportements destructeurs accomplis hors de ta voie et qui ont échappé à ta vigilance.

Nous n’avons pas toujours la grâce de discerner le vrai du faux. Nous n’avons pas toujours la lucidité de nous entourer de ces êtres purs qui portent le pays comme tu le portais toi-même dans le flanc de ton âme. Certains de ceux qui t’ont induit en erreur avaient pour motif la haine. Leur frustration personnelle est passée avant les intérêts du pays. Tu l’as compris plus tard. Quand il était sans doute trop tard.

Est-ce vraiment toi qui avais ordonné tout cela ? Moi je ne le crois pas. Ceux qu’on nommait alors « les grandes puissances » t’avaient sans doute forcé à prendre un tournant malsain. Comme ils forcent encore de nos jours les pays fragiles à tordre leurs désirs pour les aligner sur les leurs. Toi, tu n’aurais pu être à ce point aveuglé pour jeter aux crocodiles des gens qui avaient les mêmes pulsions d’amour du pays que toi-même.

Et pour cause.

Tu t’es ressaisi quelques années plus tard. Et je suis encore entré dans ton nouvel élan.

Quand tu as fondu mon usine dans une « coopérative » qui n’a pas tardé à se dissoudre elle-même, je ne t’ai pas condamné.

J’aimais tant le pays.

Et je t’aimais.

Je disais à tes détracteurs que cela faisait partie d’un plan global pour faire avancer le pays dans une idée de justice.

J’avais raison.

J’avais raison, car tu ne mis pas longtemps à détecter cette grave erreur.

Tu as soudain permis alors la fondation de petites entreprises privées.

J’ai encore une fois plongé dans ton idée et j’ai commencé à bâtir une nouvelle petite usine en engageant quatre de mes ouvriers qui ne trouvaient plus d’emploi.

J’aurais continué à avancer dans cet incommensurable élan d’amour que j’avais pour ce pays si Dieu n’avait décidé de me cueillir brutalement au passage à niveau d’un train à Choubra Al-Khaima. Ce jour-là, je me dirigeais justement plein de fierté vers la nouvelle usine pour la montrer, dans mon enthousiasme, à un jeune beau-frère parti dans la foulée des émigrations de cette époque et qui était en vacances au Caire.

Il y a de cela quarante ans.

J’avais 48 ans.

Tu as envoyé à ma famille un télégramme émouvant et un représentant de la Présidence est venu à mes funérailles.

Pourtant, tu ne me connaissais que de nom. Mais tu savais sans doute que nous étions, toi et moi, de la même famille.

La grande famille des patriotes.

 

Dieu m’a installé dans son ciel où il n’y a ni haine ni rancune, ni rage ni amertume, ni regrets ni remords, ni remontrances ni reproches, dans le quartier des Patriotes, cadeau suprême qu’il réserve à ceux qui ont porté l’amour de leur pays jusqu’au dernier souffle de leur existence terrestre.

Et je t’ai attendu.

Tu es venu quelques années plus tard.

Déçu, blessé par ton entourage.

Mais l’expression violente de la douleur du peuple le jour de ta mort témoignait de l’essentiel.

Le plus bel héritage que tu leur as légué.

Ta passion du pays.

Ceux qui t’ont suivi tentent de réparer les torts et c’est à leur honneur des fils d’Egypte. Ils font ce qu’ils peuvent dans un monde étourdissant qui ne sait plus mesurer le temps. Dans cette jungle qu’est le monde actuel, ils luttent pour réaliser ce à quoi ils croient, avec au fond de leur âme une petite lueur nommée « Gamal ». Et ainsi feront ceux qui les suivront encore sur la terre millénaire du plus beau pays au monde.

Ils font leur possible pour ce pays.

Mais la pauvreté augmente et le désarroi gagne les pères de famille qui ne savent plus à quel saint se vouer.

A nouveau la richesse est flagrante, mais il y a infiniment plus de gens qui vivent sous le seuil de la pauvreté.

Nous, du ciel, nous appelons sur eux la protection divine et nous veillons sur eux.

Pour qu’à la lumière des leçons de l’Histoire, leurs décisions soient éclairées.

Pour que citoyens et dirigeants prennent conscience du besoin de ceux que le destin a moins favorisés dans son partage inexplicable, afin qu’ils ne soient plus exploités et qu’ils ressentent la dignité de servir leur société en étant justement payés pour leur labeur.

Pour qu’ils gardent foi en leur pays.

Qu’ils n’oublient pas que ce pays est unique en son énergie comme il est unique en son histoire.

Qu’il ne faut pas le salir, le fracturer ou s’en servir comme d’un tremplin vers la fortune égoïste.

Que c’est un pays qui attire les jaloux et qu’il faut faire échec à leurs laideurs en tenant tous les jours à l’embellir aux yeux de l’univers. Qu’il faut éviter de le piller en se pillant les uns les autres. En se court-circuitant les uns les autres, se noyant mutuellement dans des mares boueuses de calomnies et de médisances.

Alors prions ensemble l’Eternel pour que les générations qui nous suivent soient inspirées afin de ne pas répéter nos erreurs.

Toi et moi nous ne sommes plus là.

Nous avons quitté ce pays pour toujours, mais nous n’en souffrons pas, puisque nous sommes au paradis. Veillons alors aussi sur ceux qui l’ont quitté pour d’autres terres et qui ne s’en remettent pas.

Je vais t’envoyer ma missive sur l’aile d’un chérubin puisque chez nous, les facteurs sont des anges. Ou alors je m’accrocherai au dos d’un séraphin qui passe et j’irai vers toi pour siroter un café turc et pour te prendre dans mes bras.

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Mona Latif -Ghattas

 

Mona Latif-Ghattas est née au Caire en 1946.

Elle a quitté l’Egypte en 1966 pour s’installer à Montréal où elle a poursuivi ses études d’art dramatique et de littérature. C’est là qu’elle a publié la majorité de ses œuvres. D’expression française, elle a publié Le Fils du Nil et Les Chants du karawane (1985), Quarante voiles pour un exil (1986), Les Voix du jour et de la nuit (1988), La Triste beauté du monde (1993) et Les Lunes de miel (1996). L’un des thèmes les plus importants dans son œuvre est celui de l’exil, comme dans son livre Le Double conte de l’exil (1990).

Elle est également l’auteure de plusieurs ouvrages pour enfants, dont Momo et Loulou (en collaboration avec Louise Desjardins, 2004), tout comme elle a traduit des récits pour enfants de l’arabe vers le français, entre autres Les Ailes enchantées de Yaacoub Al-Charouni (Elias, Le Caire, 2005). La traduction constitue d’ailleurs l’un de ses engagements les plus soutenus, avec deux romans de May Telmessani traduits, Doniazade (Actes Sud, 2000) et Héliopolis (May Telmessani, Actes Sud, 2002), ainsi que La Dernière Danse de Salomé, pièce de théâtre de Mohamed Salmawy (L’Harmattan, 2001).

 

 

 




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