Expulsion. 187 maisons considérées illégales par l’Organisme de la réforme agraire ont été détruites par la police dans le gouvernorat de Hélouan. Depuis, quelque 500 personnes sont devenues des sans-abri. Reportage.

 

Le desarroi

 

Cela fait dix jours que Ezbet Farouq, au village d’Al-Borombel, est plongé dans un vrai drame. Ce petit bidonville situé à Atfih, au gouvernorat de Hélouan, était le théâtre d’incidents violents entre la police et les habitants qui se sont subitement retrouvés sans abri.

L’affaire remonte au 27 octobre lorsqu’environ 150 familles se sont réveillées à 6h du matin par un bruit de bulldozers. Ils sortent hâtivement de leurs constructions pour voir ce qui se passe dehors. Ils se trouvent face à une vingtaine de blindés encerclant le bidonville. Une centaine de gendarmes de la sécurité centrale accompagnés par des bulldozers envahissent les lieux. « Ils nous ont demandé d’évacuer immédiatement le terrain sur lequel nous avons bâti nos maisons pour les détruire. Ils nous ont avertis que toute personne qui s’opposerait serait détenue et traduite en jugement par la Sûreté de l’Etat », raconte Badriya Ayech, une habitante qui a refusé de sortir de sa maison avec sa famille composée de 11 membres. Elle s’interroge : « Comment nous demandent-ils de ne pas résister et de nous soumettre aussi facilement à leurs ordres ? C’est une affaire affreuse de se trouver tout d’un coup sans abri, sans la moindre raison ».

Les habitants ont refusé de céder à ces ordres. Mais la réaction fut foudroyante. Un seul signe du commissaire qui est sur le terrain a servi de déclencheur d’incidents violents. Les policiers investissent les maisons et chassent avec force les habitants en les insultant. Ils battent toute personne qui essaye de les empêcher quel que soit son âge. Les bulldozers commencent à réduire les maisons. Le bruit de la destruction se mêle aux lamentations des femmes, les pleurs des enfants et les cris des nourrissons qui n’ont pas réussi à attendrir le cœur des gendarmes. Les hommes commencent à s’opposer aux policiers pour les arrêter. Les incidents atteignent leur apogée. Des bombes lacrymogènes sont lancées contre les citoyens. Des dizaines de personnes sont gravement blessées. Et les habitants affirment que des arrestations arbitraires ont eu lieu et qu’une personne a trouvé la mort.

A 10h pile, 187 habitations abritant 500 personnes sont toutes rasées. Il ne reste que les débris des maisons détruites sous lesquels on peut apercevoir des meubles cassés, des ustensiles et des vêtements. « Nous avons tout perdu. Les policiers ne nous ont même pas laissé le temps de ramasser nos affaires. Nous nous sommes dirigés vers le poste de la police, mais les officiers ont refusé de dresser des procès-verbaux en nous affirmant que nos constructions étaient illégales », dénonce Ahmad Abdallah, tout en cherchant ses papiers officiels dans les décombres de sa maison.

Les habitants de Ezbet Farouq résidaient sur les lieux depuis 5 ans. La plupart sont des artisans et des paysans journaliers. Ils sont originaires du village d’Al-Borombel et sont venus mettre la main sur cette étendue désertique de 2 kilomètres qui se trouve à l’arrière du village et ont construit leurs maisons composées chacune d’un seul étage. « Cette terre est une extension géographique d’Al-Borombel. Les habitants avaient présenté plusieurs demandes à la municipalité depuis 2004 afin de réglementer leur situation pour profiter des services. Mais, à l’époque, c’était interdit pour les cas de mainmise sur les terres de l’Etat », déclare Farès Helmi, membre de la municipalité d’Atfih. Il affirme que ce n’est qu’en 2006 que la municipalité a accepté de fournir seulement l’électricité à Ezbet Farouq à la suite de la décision du premier ministre Ahmad Nazif d’octroyer ce service aux régions construites illégalement. Cette décision vient après le décret présidentiel 148/2006 visant à réglementer la situation des habitants des zones sauvages et des mainmises.

Depuis, les familles ont vécu en paix. Rien ne les dérangeait sauf le manque d’eau potable qu’ils doivent transporter du village d’Al-Borombel, et le fait de ne pas avoir de permis de construction. « Bien que nous ayons eu de l’électricité dans le cadre de cette réglementation, nous ne sommes pas arrivés à obtenir la moindre autorisation de construction. Et voilà, la police a détruit nos maisons en violation du décret présidentiel », lâche Nasser Abdel-Moneim, journalier. Il révèle qu’à un kilomètre plus loin, une usine avait obtenu une autorisation et les travaux de construction ont été déjà lancés depuis deux années.

En fait, la destruction des maisons a eu lieu par ordre de l’Organisme de la réforme agraire. Celui-ci a accordé cette terre à trois hommes d’affaires pour la cultiver. « Ces habitations ne seront jamais réglementées car la loi interdit la construction sur les terres agricoles. C’est illégal aussi de leur fournir de l’électricité », signale un haut responsable de l’organisme.

Désespérées, 35 personnes ont présenté une plainte jeudi dernier au procureur général pour réclamer leur droit. Elles se sont aussi adressées à leur député pour résoudre leurs problèmes. Moustapha Bakri, indépendant, a présenté samedi dernier une interpellation au gouvernement devant le bureau de l’Assemblée du peuple. « La décision de la destruction de ces maisons se contredit avec la décision ministérielle et le décret présidentiel. Même si l’Organisme de la réforme agraire a droit dans sa décision de destruction, il aurait dû assurer à ces familles des logements dans d’autres régions avant de raser leur zone et de les laisser sans abri en hiver », dénonce Bakri, qui affirme que ce n’est pas la première fois que les citoyens soient les victimes de la violence de la police et des décisions arbitraires des institutions gouvernementales. « Le même scénario a eu lieu l’année dernière, à Kafr Al-Aloue, toujours au gouvernorat de Hélouan, mais l’évacuation de la région était sous prétexte d’intérêt public pour installer une station d’eau potable », souligne-t-il.

Aujourd’hui, un bon nombre d’habitants de Ezbet Farouq refusent de quitter la région. Ils ont installé des tentes où ils résident avec leurs enfants et leurs bébés, car ils n’ont aucun autre abri.

Héba Nasreddine