Al-Ahram Hebdo, Littérature | L’Orient après l’amour
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 1 au 7 Octobre 2008, numéro 734

 

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Littérature

Réflexion à la fois personnelle et générale sur l’islam et le monde musulman, le dernier ouvrage de l’écrivain algérien Mohamed Kacimi se construit autour d’une promenade dans les villes arabes. Dans cet extrait, il observe de près le tumulte cairote.

L’Orient après l’amour

Le Caire ressemble à une déflagration à perpétuité, une déflagration de vingt millions d’hommes jetés comme autant de dés entre mosquées, carrosseries et tombes, de klaxons à l’infini qui montent mêlés de voix du Coran et de celles de cireurs, de Nil noir et blanc, charriant des poissons morts et des felouques qui font semblant de larguer les amarres pour ne pas désespérer les touristes, d’odeurs de pigeons, de lentilles, de poulet, de soleil jaune poussière qui crève le long de ces façades trop noires, on les dirait sculptées dans des blocs de suie, de femmes fortes en noir aussi et qui parfois montrent quand elles crient ou rient des dentiers recouverts d’or et d’argent et des colliers en faux corail, parfois de timides croix en argent pour dire qu’elles n’ont pas honte d’être coptes, de vitrines, larges comme des boulevards de Russie, emplies jusqu’à ras bord de choses toutes roses bonbon et bleu ciel, souvent chargées aussi de monticules de soutien-gorge, à armatures en dentelle rouge sang et des ânes décharnés qui font des queues de poisson à des cohortes de Mercedes noir métallisé aux vitres blindées, des policiers, faméliques, habillés en blanc, toujours très sales, traînant des kalachnikovs déchargées, adossés à des portraits du président qui adore poser en Ray-Ban, et des nuées d’enfants qui sortent de partout, des caniveaux ou tombent des branches, pour vendre à la criée un épi de maïs qu’ils font griller sur de la braise qu’ils sortent de leurs poches.

*

 

Place Midan Al-Tahrir, une vieille paysanne égyptienne, habillée en noir, vend des journaux étalés par terre. Je lui en achète un.

— Dites-moi, monsieur, vous êtes américain ?

— Pas du tout, et qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

— Vous êtes bien habillé.

— Dommage.

— Vous n’avez pas vu d’Américain dans le coin par hasard ?

— Mais pourquoi vous tenez à voir un Américain ?

— Je suis vieille, je n’en ai pas pour très longtemps, mes enfants sont morts, mon mari aussi, je rêve avant de mourir d’étrangler un Américain, mon fils, je rêve, je rêve.

Devant la vieille, il y a un étalage de livres, les mêmes titres que l’on trouve un peu partout dans le monde arabe. Ces librairies de la rue sont une radioscopie de l’état des mentalités aujourd’hui. Voilà les titres du box-office arabe que j’ai relevés en vrac.

Cent recettes pour bien punir sa femme selon la loi de Dieu et la tradition de son prophète, Les Protocoles des sages de Sion. Réussir toutes les pizzas, La Vie du prophète, Comment draguer toutes les femmes du monde. Excell 2000, L’Art de bien faire l’amour. Les Châtiments des infidèles, Un diable nommé la femme. La fin du sionisme est proche, Comment réussir une répudiation. Tout sur Photoshop 2000, La Torture de la tombe, ce à quoi doit s’attendre tout croyant qui meurt, Tous les défauts des juifs enfin révélés, Le Sexe sans complexe, Comment Dieu a maudit les juifs, Bien surfer avec Internet Explorer, L’islam, la plus belle des religions, Les Plus belles recettes de pâtisseries, Le Guide précis et véridique du paradis et de ce qui attend le croyant comme récompense dans l’au-delà, Le Grand guide de la Twingo, Comment j’ai retrouvé le sourire avec le Viagra.

La pluie de l’amour fait fureur au Caire, depuis que le ministre de la Santé a autorisé sa production en Egypte et sa vente libre, pour « calmer la grogne sociale », a-t-il déclaré devant l’Assemblée nationale.

L’hebdomadaire Al-Ahram Hebdo, en français, consacre une grande enquête à ce sujet : « Comme toujours, les ventes de Viagra atteignent des records le jeudi soir ... Ainsi, chaque jeudi, vers 19h, Moustapha, le pharmacien, vide un de ses étalages pour exposer son Viagra fabriqué dans divers pays : Amérique, Syrie, Inde, Yémen, Grèce, même si le Viagra importé demeure interdit. Selon Moustapha, beaucoup d’hommes attendent impatiemment ce jour sacré, c’est presque devenu une tradition, le week-end, il faut satisfaire les épouses. Et la frénésie se poursuit jusqu’au samedi soir, pour ceux dont le week-end se prolonge. S’il vous plaît un cachet de Viagra américain, celui d’hier, fabriqué en Inde, n’a pas eu l’effet auquel je m’attendais. De 10 à 40 L.E., la différence est grande et par conséquent, la qualité aussi. Pour les beaux yeux de ma femme, je ferais n’importe quoi, lance discrètement Hamed, un salarié de trente-cinq ans, au pharmacien. Le cachet de Viagra syrien ou yéménite de 50 mg coûte 12 LE, l’indien ou le grec de 100 mg se vend à 20 L.E. Le plus cher est le Viagra américain, classé en deux catégories, le plus cher est à 60 L.E. (presque un mois de salaire d’un ouvrier) et celui de moindre qualité est à 40 L.E. Selon lui, beaucoup de clients n’ont pas les moyens de se payer un cachet à 12 L.E., mais se débrouillent pour économiser cette somme afin de se procurer la pilule du bonheur. Si mon client est fauché, je lui fais crédit, mais je dois être vigilant car il ne doit pas abuser de ma générosité. Si cela devient une habitude, alors je mettrai la clé sous le paillasson, rétorque Moustapha.

Aujourd’hui, je veux tester l’égyptien. Le comprimé d’hier a été inutile. Je me suis chamaillé avec ma femme ce matin et lorsque je suis rentré le soir, elle était partie chez sa mère. Deux heures avant, j’avais pris ce cachet pour me réconcilier et lui faire passer une belle nuit d’amour. Malheureusement, les 12 L.E. sont parties en fumée ».

Echaudé par l’aventure du taxi, je décide de prendre un bus pour rentrer à l’hôtel. Au Caire, les bus n’ont pas de numéro ni de destination et encore moins d’arrêts. On saute, on monte toujours alors que le bus est en marche, comment ? Rabina yassir.

— Salam, il va où ce bus ?

— Là où Dieu le désire, mon fils.

— Le moins encombré, inchaallah.

— Et vous passez par Zamalek par exemple ?

— On passe là où Dieu fraiera un chemin, mon fils.

— Je ne connais pas cet itinéraire.

— C’est simple, si les rues vers le nord sont bouchées, nous irons, si Dieu veut, vers l’ouest et si ...

— Que Dieu soit avec vous.

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La langue arabe, l’islam et le sens de l’humour

Mohamed Kacimi, né en 1955 dans la ville d’Al-Hamel, située au sud de l’Algérie, livre une chronique et des réflexions parfois sans appel sur le monde arabe dans son roman L’Orient après l’amour (Actes Sud). Installé depuis 1981 en France, ses voyages initiatiques à Jérusalem, Beyrouth, Riad, Damas, au Caire et à Alger aiguisent les réflexions de l’auteur sur l’islam. « A force de manque de libertés, de répression, de prohibition de l’amour, on finit par renoncer au bonheur pour faire de la catastrophe une religion et de la religion une catastrophe », écrit Mohamed Kacimi dans la préface de son roman.

Il lie inextricablement le thème de la langue à celui de la religion, car ces deux axiomes sont indissociables depuis son enfance. Petit fils du cheikh de la zaouia, grand lieu du mysticisme soufi, ses jours ont été bercés par les psalmodies et les incantations coraniques. « Enfant, écrit l’auteur, je n’ai pas connu d’aube. Seulement, ces réveils au son des oraisons funèbres, celles qui accompagnaient les morts arrivés la veille ». Au sein de sa famille, au culte de l’islam s’ajoute celui de la langue arabe, qui est de source et d’essence divine et qui ne peut souffrir d’être rabaissée au niveau des mortels. « La prière la mêlait au commun des mortels, mais la maîtrise de l’idiome sacré et sacral la surélevait au-dessus de tous ». C’est au moment de l’indépendance que ce monde clos de la zaouia, entièrement dédié à l’au-delà et au mysticisme, s’effiloche et devient perméable au monde extérieur. Même si ce constat peut surprendre, c’est au moment du départ des Français d’Algérie que l’apprentissage de la langue de Molière débute dans l’école de Mohamed Kacimi. Et c’est une révélation. L’irruption de cette langue qui manie le « Je » sans sourciller, sans le faire suivre du traditionnel « Que Dieu me préserve de l’usage d’un pareil pronom, car il est l’attribut du diable », va totalement altérer le chemin de pensée de l’auteur. « A ma langue d’origine je donne l’au-delà et le ciel ; à la langue française, le désir, le doute, la chair. En elle, je suis né en tant qu’individu. […] Je n’ai point quitté une langue maternelle, mais une langue divine. La langue française est devenue pour moi la langue du Je. Langue de l’émergence pénible du Moi ». Ayant fui les 20 années de cauchemar qui ont isolé l’Algérie, ayant définitivement mis un trait sur ce gouvernement qui « considérait le pays comme un butin de guerre, arraché de force aux mains de la France », l’auteur s’installe à Paris, où il fréquente assidûment les milieux intellectuels de la capitale. C’est dans ce cadre qu’il sera amené à sillonner une bonne partie des capitales du monde arabo-musulman, ce qui l’amènera à se désoler de l’ampleur de l’influence de l’islamisme qui s’immisce dans chaque aspect de la vie humaine. « Ce souci obsessionnel d’introduire du religieux dans le moindre geste du quotidien, cette absence de toute distance de l’individu par rapport aux lois religieuses est un phénomène qui touche aujourd’hui tout le monde arabe, si ce n’est musulman », écrit-il, visiblement peiné par ce constat amer.

Pêchant par quelques réflexions parfois un peu rapides, saupoudré de quelques clichés et enrobé d’une fine couche d’humour efficace, ce roman n’en reste pas moins un portrait au vitriol d’une religion, qui selon lui aurait bien du mal à se moquer d’elle-même. Il termine d’ailleurs son roman sur une pirouette sémantique remarquable, et dit ceci à propos des caricatures de Mahomet : « Car l’intégrisme commence quand l’homme perd son sens de l’humour. Et que faire des caricatures ? Mieux vaut en rire comme le dit le Coran, VIII, 30 : Ils [les incroyants] se monquent mais, en matière de moquerie, Dieu est insurpassable ».

Louise Sarant

 

 




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