Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Un cycle meurtrier suspendu
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 26 Septembre au 2 octobre 2007, numéro 681

 

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Nulle part ailleurs

Vendetta. Le village Maassaret Haggag, dans le gouvernorat de Minya, a été miné par cette tradition sanglante : 67 morts et une dizaine de disparus en 15 ans. Aujourd’hui, une réconciliation vient d’intervenir. Reportage.

Un cycle meurtrier suspendu

Ils ont décidé d’en finir avec la vendetta. Ce système de vengeance qui survit depuis un temps immémorial a paralysé, 6 décennies durant, la vie dans le village Maassaret Haggag, où la peur a toujours régné. Avec cette mobilisation et cet état de guerre permanents, les habitants étaient obligés, pour se défendre, de vendre un lopin de terre pour s’acheter des armes. Personne n’osait investir dans cette localité où beaucoup de sang a coulé. Aujourd’hui, la situation a changé et Maassaret Haggag a retrouvé son calme. La famille Abdel-Réhim, qui devait s’acquitter de sa déya (le prix du sang) envers 19 autres familles du village, a opté pour la réconciliation. Dans un cortège de 18 hommes, la famille sort du commissariat entourée d’agents de police. Ses membres ont offert 18 linceuls aux familles censées se venger d’eux. Ce geste est, selon la coutume de la Haute-Egypte, le symbole de la réconciliation. Tout le monde s’est ensuite dirigé vers le village voisin d’Al-Khawaga où une grande tente a été dressée pour l’occasion. Aux tirs de joie se sont mêlés les youyous des femmes qui, dans un élan d’allégresse, ont voulu aussi participer à l’événement. « Que l’on soit parvenu à sortir de ce cercle vicieux est un miracle. Le village s’était transformé en un champ de bataille. Des batailles en série et surtout des morts. On n’osait plus faire des enfants, puisqu’on savait d’avance le sort qui les attendait. Aujourd’hui, ils peuvent vivre en toute tranquillité et nous allons effacer ce passé atroce », confie Ibrahim Abdel-Réhim, directeur d’une école primaire au village et qui a travaillé assidûment pour que le problème de la vendetta soit réglé pacifiquement. Issu d’une grande famille qui a vécu une longue histoire sur fond de haine et de rivalité, Yasser Al-Chélabi, fonctionnaire et propriétaire de terres agricoles, qui s’est impliqué dans l’effort de réconciliation, a eu ainsi une tâche des plus difficiles.

Mais la situation est tellement lamentable que pour la majorité, c’est enfin la raison qui a pris le dessus. « Je suis arrivé à les convaincre, car on ne pouvait plus continuer à mener un train de vie pareil. Après tout, ce sont nous les perdants. Si l’on avait continué sur cette voie, nos familles auraient été exterminées. La réconciliation était la seule issue pour nous tous », poursuit Yasser.

La boucherie du 5 mai 1995

Partout dans ce village, on ne parle que de ce sujet sensible. « Bien que nous ne soyons pas impliqués dans cette histoire, nous ne pouvions nous permettre de sortir le soir. Nos parents qui résident dans le village voisin évitaient aussi de nous rendre visite. Les coups de feu et les balles perdues faisaient partie de notre quotidien. Personne ne pouvait se déplacer à son aise et cet état de siège nous a beaucoup traumatisés », explique Yasser.

Une vendetta qui date depuis les années 1950. Mais, les 15 dernières années ont témoigné d’une ascension remarquable de la violence. Bilan : 67 morts et une dizaine de disparus.

C’est en 1993 que ce cercle de violence extrême a commencé : un conflit éclate entre Chaabane Mareï et Eid Abdel-Réhim sur la vente de bétail. Eid est giflé par Chaabane. Quelques jours plus tard, ce dernier disparaissait du village. « Le corps de Chaabane est retrouvé noyé dans Bahr Youssef (cours d’eau) situé près du village. Sa famille décide alors de se venger. Pour cela, elle met en vente un lot de terre pour s’acheter des armes », raconte Al-Chélabi. Apprenant cette intention, Eid lance des menaces contre celui qui achèterait ce terrain. Hassan Al-Sammane, boucher issu d’une autre famille, ne prend pas ses paroles au sérieux et achète le lopin de terre. Le 5 mai 1995 sera un jour macabre dans ce village. Eid, fou de rage, tue Al-Sammane, son fils, et 14 bouchers qui l’ont soutenu dans sa décision. Un massacre qui a eu lieu après la prière du vendredi et qui a causé la mort de 24 personnes, membres de différentes familles. Deux ans plus tard, le héros de l’histoire meurt traqué par la police. Mais cela n’a pas calmé les esprits. En 2007, la famille Ragueh, l’une des plus grandes au village, décide à son tour de se venger. Elle se procure des armes et s’organise pour la vendetta. Le frère de Eid sera tué, son fils et sa femme blessés. Une initiative qui a poussé d’autres familles qui ont une vendetta contre les Réhim à les suivre. « Se venger est une chose qui revient cher. La famille n’a pas seulement besoin d’acheter des armes, mais aussi de verser les honoraires des avocats lors des procès. Ce sont les plus riches qui subviennent aux besoins des familles qui ont perdu un membre influent ou ont quelqu’un en prison. D’autres qui n’ont pas les moyens évitent de rentrer dans le jeu. Cependant, l’initiative de Ragueh semble avoir ouvert la voie aux familles moins riches », explique Ibrahim Abdel-Réhim.

Un héritage pesant

Selon une étude effectuée sur la société de Haute-Egypte, la vendetta occupe une place importante dans l’esprit des gens. Et bien que la vengeance soit prohibée par l’islam, le poids de la tradition semble être le plus fort. Le deuil fait partie intégrante de la vie de l’individu, au point qu’une femme saïdie est capable de porter le noir toute sa vie, surtout si elle a perdu un fils ou un mari. Et c’est elle qui élève et pousse ses enfants à la vendetta. Malgré le progrès dans le domaine de l’éducation en Haute-Egypte, le phénomène n’a pas connu de recul, au point qu’il existe, d’après Eatimad Salmane, avocate, des conseils de réconciliation dépendant du ministère de l’Intérieur dans chaque village. Le niveau d’éducation apporte rarement une prise de conscience à cet égard. « Ce sont parfois même des membres instruits de la famille, qui cogitent sur les méthodes de la vendetta, qui forment ce qu’on appelle l’aile militaire. Ils planifient et choisissent le moment propice. Quant aux riches, ils financent la vendetta », lance un sociologue qui a requis l’anonymat. D’après Salmane, la vengeance a ses règles les plus cruelles. On choisit le meilleur pour le descendre afin de provoquer le maximum d’affliction à sa famille. Et lorsqu’il s’agit de tuer pour se venger, les assassins sont souvent les enfants ou les frères du défunt. C’est souvent l’entourage du père qui participe, alors que celui de la mère reste hors du jeu.

Beaucoup de choses entrent dans un contexte qui favorise la persistance de cette coutume ancestrale. Entre autres la possibilité de prendre le maquis. Mais cela dépend de la situation du village par rapport à la montagne ou les villes. Plus on est près de la montagne, et plus la vengeance devient la responsabilité de tous. C’est-à-dire que le ou les tueurs peuvent s’abriter longtemps dans ces lieux désolés qui sont les ravins et grottes montagnards. Si on est à proximité de la ville, la présence de la police et de la loi rend les choses difficiles, de quoi limiter l’action aux plus proches.

Cela dit, certaines règles éthiques ou convenances sont respectées : il est interdit de se venger sur une femme ou sur un enfant. Et si une femme est tuée, sa mort équivaut à deux hommes. Quant à l’enfant, il n’est qu’épargné provisoirement. Une fois grandi, il sera soit l’assassin au service de sa famille, soit la cible de la famille adverse. On n’échappe pas à son destin quand on appartient à cette aire culturelle faisant de la vendetta un point d’honneur qui dépasse tous les autres.

La loi de l’hospitalité atténue parfois les choses : on ne peut tuer celui qui reçoit des hôtes.

Evidemment, c’est tout un système où ce sont les interprètes de la tradition qui légifèrent. Une tradition qui, en, quelque sorte, rend ces hommes en dehors de tout autre système. Ainsi un jugement de la cour n’apaise-t-il jamais la famille qui a perdu un des siens. Elle doit attendre des années durant jusqu’à ce que l’inculpé purge sa peine pour l’abattre à sa sortie de prison.

Fin du cycle ou répit provisoire ?

Un héritage culturel très pesant. Et qui a sans doute rendu difficile la mission du maire Magdi Abdel-Sattar, 46 ans. Aujourd’hui, sa maison a retrouvé son calme après quatre mois de dures négociations. C’est lui qui a pris l’initiative de la réconciliation. « Ce fut une mission difficile, presque impossible. Convaincre 19 familles à oublier toutes ces victimes semblait être de l’utopie. Mais il a fallu me lancer dans l’aventure et pour la sécurité de tous, il me fallait faire cet effort ». Accompagné d’un groupe de jeunes gens, il a fait le tour de toutes les maisons pour essayer de convaincre les personnes influentes dans chaque famille. Les moyens et les intérêts que va tirer chaque famille sont variés. « Alors qu’on a expliqué aux uns que la vengeance pouvait entraîner leur famille à l’extermination, on a expliqué aux autres l’impossibilité matérielle pour eux de poursuivre le système », dit-il. Avec une troisième catégorie, il fallait opter pour autre chose afin de la convaincre. A la famille Ragueh, qui se considérait en droit de se venger, on lui a expliqué qu’elle mettait en danger ses enfants. Parce qu’en fait, la parité n’existe pas. Il n’y a pas de match nul dans cette terrible tradition. Mais la chose qui semble avoir calmé les esprits, c’est que les auteurs des assassinats sont tous morts. « Personne dans le village n’a du sang dans les mains. Une chose qui a calmé la famille Réhim. Pourtant, je ne peux garantir la tranquillité si l’assassin du dernier massacre n’écope pas d’une lourde peine. Le verdict du tribunal pourrait déclencher la fureur une autre fois », confie Ibrahim Abdel-Réhim. Après de longues négociations, les 19 familles et les Réhim ont accepté de participer au conseil coutumier dans la maison du maire. Chaque famille a fait le choix de ses représentants et a signé qu’elle respectera les décisions du conseil. « Chaque famille a signé un chèque d’un demi million de L.E., promis la vente de sa maison et son départ de la campagne au cas où l’un des siens ne respecterait pas les décisions », dit Ibrahim Abdel-Réhim qui a été honoré pour tous ses efforts par le gouverneur. Et d’ajouter : « Avant que la famille ne signe, il a fallu parler avec les gamins de 14 et 15 ans pour garantir que cette nouvelle génération ne cause pas de problèmes ». D’autre part, le choix des membres du conseil coutumier a été aussi un autre défi et toutes les familles ont dû l’accepter. Des personnes pieuses et respectables, issues de villages voisins. Et après des séances qui ont duré des jours et des nuits dans la cour de la mairie, le verdict a été prononcé. Celui de présenter les 18 linceuls aux familles, mais sans verser le prix du sang. Celui-ci est fixé selon la tradition à 100 000 L.E. par tête. Verser un tribut pour 67 personnes signifie débourser 6 millions 700 mille L.E. « Faut-il ruiner tout le monde et vendre nos maisons pour cette réconciliation, surtout que beaucoup de familles n’ont pas les moyens de payer une telle somme ? Cette condition était la plus importante pour accepter le verdict ». Paix ou armistice ? Difficile à prévoir. Et l’on espère qu’un jour, on ne se réveillera pas sur un bain de sang. Les traditions ont parfois la vie tenace. Les arracher de l’esprit exige toute une révolution. Et ici, on ne parle que d’un seul village. Mais là, c’est une autre histoire.

Dina Darwich

 




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