Le poète d’origine soudanaise Mohamad Al-Faytouri chante la liberté individuelle et nationale en mariant le sacré et le profane, le désert et la ville. Dans ces vers, extrait de son recueil Charq al-chams, Gharb al-qamar, il retouche la modernité par des brins d’univers soufi.

 

L’est du soleil, l’ouest de la lune

 

Il n’y a dans le jasmin

que les pleurs

Pour des anges qui s’enlacent recueillis dans mes miroirs

Alanguis dans les cierges des cantiques

Une table des violettes de mon âme

Et j’ai un horizon de cigognes

Qui élance ses piliers barbares autour de moi

Si la nuit entre dans la nuit

Me couvre dans les ténèbres une lune morte

Et me quitte une forêt dans la torpeur de midi

Mes piliers sont la forêt tropicale

La lune morte …

Les créatures dont les spectres se multiplient

Sous ma fenêtre …

A chaque fois que vacillent dans les cavernes profondes

Les vagues de minuit !

 

Monologue 2

 

Voici que l’heure est venue

Toi qui délaisse l’être dans l’être

Voici que l’heure est venue

Tu es seul, et tes arbres blancs

Sont comme les rues désolées esseulées

Dans l’hiver des manteaux et des chapeaux

Les rebonds résonnent dans les traces de l’eau

Et les images païennes sont aspirées par le vent derrière toi

Et le temps élimé est captivé entre deux pôles

 

***

Tiens la certitude …

Car tu es le voile qui t’a voilé le secret

Et ces soleils qui se sont embrasés

Dans les coupoles colorées

Se sont enflammés de toi avec toi !

 

Monologue 3

 

Pareille à la veuve des noces

L’abeille dorée a drapé ses cils

 

Et elle est tombée une pluie fine

Dans les pleurs des branches

 

***

Il n’y a dans le jasmin que les pleurs

Et dans le salon de la dame du cœur il y a une fontaine

Et un troubadour triste

Comment donc s’exhale le parfum de ma fleur de lys

Dans les jardins de ce soir d’automne !

Et les mots devenus confus dans la crainte de Dieu

Comment effleurent-ils leur offrande ?

Ma passion me ressemblait, elle unissait les ailes

            après la rencontre

Je ne suis pas devenu parfait dans son adoration

Et c’est pour cela que je me suis éteint sans consentir

 

***

Brise-toi … Et je me suis brisé

Enflamme-toi … Tu t’enflammes ou tu illumines

La voix m’est venue

Le rite s’accomplit lorsque l’affection devient une perle

Dans la bouche du feu

J’ai dit : — Et le témoignage de ma passion

Il a dit : — Ton embrasement

J’ai dit : — Et ma passion ?

Il a dit en répandant son émerveillement sur mon visage :

Ton embrasement dans l’objet est plus près de l’objet

Et la passion c’est de ne pas fléchir

 

Monologue 4

 

Un fleuve, alors ablutionne-toi ô toi qui fais tes ablutions

L’exemple de l’être adorateur est d’apparaître

Et peut-être l’eau arrivera-t-elle ou n’arriverait-elle pas

Et l’étendue est une étoile qui dans l’étendue voyage

Alors abreuve-les de toi tu t’embrases dans leur âme

Et marche sous leurs murs, tu atteindras la perfection

 

Rabat, 1985

 

Prières

pour la patrie

Un peu de ce qu’a tracé le sang prodigué

Et les blessures et la longue lutte

Tu es l’horizon, partout où s’étend l’horizon

Tu es le front et le diadème

Et disparaissent ceux dont les casques cachent la lumière

            du siècle

Et tu ne passes pas

Et trahit qui trahit

Et demeure haut ton beau visage majestueux

Et te chante qui chante

Et se prosterne dans tes salles de prière sa gloire et le déclin

O toi qui es le Tout … et l’Absolu

Et la grandeur de Dieu

Et les miracles … et l’impossible

Vois-tu tes adorateurs

Comment la passion a flétri leurs corps

Et comment il s’est métamorphosé

Comment se réveille le martyr de la mort

Comme s’il n’était jamais mort

Et vit l’homme tué

 

Comment perce la rosée d’une terre

Et se dessèche une terre

Une génération se sacrifie

Et naît une génération

Cela c’est toi

Ni les tambours dont les battements t’ont happé

Ni le tambourinage

Ni l’encens des applaudisseurs

Ni le désespoir de ceux qui doutent en toi

Et la charlatanerie

Ni le Croisé ne va revenir

Avec sa flotte … ni la flotte de guerre

Ni la chanson des hommes efféminés

Ni la vision de l’aveugle Judas

Et ni Israël

Cela c’est toi … Toi

Celui qui fait blesser le silence

De son épée tirée du fourreau

Tu es celui qui fait venir du désert une lumière

Au moment où succèdent les ténèbres

Un Arabe

Ses linceuls sur ses épaules sont témoins

De la certitude de la renonciation

Entrant dans la relation de la mort à la mort

Comme les saisons pénètrent les saisons

Courroucé, les songes lui brillent plein les yeux

Une lampe dans chaque regard

 

***

Et la quiétude est soufflée par des vagues

Et traverse les yeux des marines

Un rêve pesant

Il n’y avait que son ombre alors qu’il empiétait sur les

            remparts

Il se distord debout et fléchit

Pourquoi t’es-tu rendu lent ? A dit la terre

Détone … Sois comme tu ne l’étais pas

Car tu es le prophète

 

***

Et des piliers se sont abîmés

Qui étaient naguère

Au lieu de l’existence

Ce jour-là la princesse Beyrouth s’est embellie en silence

Et de nobles larmes ont coulé

Et le Liban a souhaité si seulement n’avaient pas dilapidé son

            héritage

Le sectaire et le fou

Car le prophète martyr est un enfant du Sud

Pétri des souffrances de son peuple

Et le prophète martyr s’est abandonné au sommeil

Et dans ses deux mains,

Le Coran et l’Evangile

 

***

Ce jour-là les cercueils ont couvert les ciels de l’Amérique

Et la stupeur les a assombris

Car ce que les cercueils ont cueilli

C’est l’occupant en son arrogance et le collaborateur

 

***

Ce jour-là un homme a dit

Ô Palestine nous avons combattu …

Et les résistants sont peu

Sauf que les enfants naissent chaque jour

Et nous vaincre est impossible

Damas, 1983

 

Traduction de Suzanne Laqani

 

 

Mohamad Al-Faytouri

Né en 1930 à Alexandrie, Mohamad Al-Faytouri a longtemps vécu en exil dans différents pays arabes, tout en restant très marqué par le Soudan, son pays d’origine. La langue prend chez lui une importance primordiale en tant que véhicule de la culture arabo-musulmane.

Arabe, il se revendique également Africain, célébrant dans ses poèmes son identité soudanaise.

Il paraît être donc au confluent de plusieurs cultures se rejoignant, faisant une unité entre elles, défiant ainsi un particularisme outré, sans sombrer dans une vision nivelée et faussement unitaire.