Al-Ahram Hebdo, Enquête | Hind et Mohamad, une histoire sans fin
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 1er au 7 août 2007, numéro 673

 

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Enquête

Viol. L’affaire de la fille-mère âgée de 11 ans continue de susciter l’intérêt de toute l’Egypte. L’histoire de cette gamine, violée en pleine journée, a secoué l’opinion publique. Une opinion bien divisée, notamment dans son quartier d’Al-Khoussous, à Qalioubiya. Reportage.

Hind et Mohamad,
une histoire sans fin

« Je ne serai apaisée que si ce monstre est condamné à mort. Ce châtiment m’aidera à retrouver ma dignité et à oublier, peut-être, ce viol dont j’ai été victime », confie Hind, élève en cinquième année primaire. Le visage hagard, la mine bien triste, la petite Hind semble avoir grandi avant l’âge, mais son regard candide reflète encore toute l’innocence d’une gamine de 11 ans, malgré les rondeurs de son corps. Et dire que dix mois auparavant, elle jouait encore à cache-cache avec ses voisines. Aujourd’hui, elle est devenue maman, la plus jeune d’Egypte. Enfermée dans sa modeste maison constituée d’une seule pièce, elle n’ose plus sortir dans la rue, tellement les regards d’autrui l’indisposent. Du jour au lendemain, sa vie a été chamboulée. Souffrant d’un malaise étrange, elle a dû quitter l’école, découvrant prématurément son état de grossesse. Adieu le plaisir des vacances puisque depuis son accouchement, Hind passe des nuits blanches à calmer Mennatollah, son nourrisson, ou à lui donner le sein. Sans aucune expérience, elle ne sait comment la tenir dans ses bras et la dépose maladroitement sur le grand lit qu’elle partage avec le reste de sa famille. Sa mère la suit comme une ombre pour lui apprendre les devoirs de la maternité. « C’est difficile de réveiller une gamine plongée dans un profond sommeil et lui demander d’allaiter son bébé. Pourtant, je n’ai pas le choix. Hind est bien trop jeune pour assumer une telle responsabilité. Cela me brise le cœur de la voir souffrir », dit la mère qui essaie par tous les moyens de soutenir sa fille. Et d’ajouter : « L’accouchement a été le moment le plus difficile de ma vie. Hind criait de toutes ses forces, ne pouvant supporter toutes les douleurs. J’avais peur de la perdre et redoutais ce destin qui l’attendait ».

Quant au père, il est encore sous le choc. Il s’est enfermé tout un mois chez lui et a dû quitter son travail de peintre pour se consacrer à la cause. « Je n’arrive pas à croire que ma fille a subi un tel sort. C’est un véritable cauchemar que vit toute la famille. Ma seule préoccupation, aujourd’hui, est d’établir les droits de Hind. Mon quotidien est devenu une série de déplacements vers le bureau de l’avocat, les centres de psychanalyse pour ma fille, le dispensaire pour les besoins de la petite Menna, les rendez-vous avec les journalistes. Ma fille en a assez d’être le pantin des médias, elle veut vivre en paix et recommencer sa vie sans problèmes, ni mauvais souvenirs du passé », dit le père.

Le drame a eu lieu il y a 10 mois, alors que Hind se rendait vers un centre de jeunesse situé non loin de la maison familiale pour chercher son frère, un handicapé mental. Il était 14 heures et il faisait très chaud ce jour-là. Les rues du quartier d’Al-Khoussous, à Qalioubiya, étaient presque vides. Derrière le centre de jeunesse se trouve un terrain vague parsemé de quelques immeubles en construction. Le frère de Hind avait l’habitude d’y jouer avec ses amis. Le fantôme Mohamad Sami, un chauffeur de toc-toc (véhicule à trois roues utilisé dans les régions rurales), a fait son apparition dès que la gamine s’est engagée dans une ruelle. « Il me poussait avec sa main pour m’obliger à le suivre. Et quand j’ai refusé en essayant de crier ou de m’enfuir, il m’a menacée avec son canif », relate Hind. Elle raconte que le jeune homme avait réussi à l’entraîner vers un immeuble en construction. Ouvrant un appartement au deuxième étage, il l’a poussée violemment à l’intérieur. « Il n’y avait qu’un canapé en bois et des sacs de ciment. Il m’a insultée et m’a ordonné d’enlever mon pantalon. Ses yeux étaient rouges, comme s’il était drogué. Je me suis déshabillée en pleurant avec hystérie, puis il m’a violée. Son geste terminé, il m’a menacée, me disant que si j’osais en parler à quelqu’un, il n’hésiterait pas à me faucher avec son véhicule. Il savait où me trouver puisque chaque jour à six heures, je me rendais dans le quartier de Matariya pour aller à l’école ».

Cinq mois se sont écoulés au cours desquels Hind va souffrir psychiquement et physiquement. Elle n’est plus la petite fille pleine de gaieté et de vivacité. Dès qu’elle rentrait de l’école, elle s’enfermait dans un mutisme total et ses parents n’y prêtèrent aucune attention. Elle a commencé à perdre de l’appétit et à ressentir des malaises. Au début, sa mère pensait qu’il s’agissait de troubles pubertaires. Hind avait eu ses règles quelques mois auparavant et le gonflement de son ventre était probablement le signe d’un dérèglement hormonal. Elle décide alors de l’emmener chez un médecin. Ce dernier demande une échographie à sa fille.

Un grand choc pour la mère, qui apprend que sa fille est enceinte de 5 mois sans savoir qui est le père du bébé. Elle court porter plainte à la police. De son côté, le père tente de contacter les parents du coupable pour consommer le mariage avec la bénédiction du cheikh de la mosquée. « Le père du jeune homme, profitant de ma situation de faiblesse, n’a pas accepté ma proposition. Il pensait que j’allais me taire pour ne pas salir la réputation de ma fille », explique Mohamad Eid, père de Hind. Par le biais d’un avocat, il contacte un journaliste et décide d’ébruiter l’affaire. Aujourd’hui, il semble avoir gagné la sympathie et le soutien de toutes les associations féministes, des médias et de l’opinion publique 

Médisance et critiques

Ainsi, l’histoire de Hind et Mohamad a-t-elle réussi à défrayer la chronique et à émouvoir les habitants de la région d’Al-Khoussous. Depuis, cette contrée pauvre et privée de beaucoup de services est devenue la destination des journalistes. Or, cette large popularité dont jouit Hind ne s’observe pas clairement dans son quartier où elle fait l’objet de médisance et de critiques. Ce drame continue d’animer de vives polémiques. Les uns, attendris par la candeur et l’innocence de la petite fille, éprouvent de la compassion pour elle. D’autres se sont rangés carrément du côté de la famille du garçon qui risque la peine de mort pour avoir kidnappé et violé cette fille. Tout le monde suit attentivement les détails de ce procès. Un journal de l’opposition a publié que l’ADN du bébé n’est pas conforme à celui du père. Ce qui signifie que Mohamad n’est pas le violeur. D’autres personnes ont adopté un discours plus scientifique, assurant qu’il faut du temps pour obtenir un résultat fiable. Selon Magued Saqr, médecin, il faut trois mois pour s’assurer de sa précision et découvrir le père. Et les accusations vont bon train, taxant le jeune homme de drogué. Bien que Hind habite la région depuis 8 ans, certains prétendent qu’elle est tombée enceinte de son quartier natal, à Matariya. D’autres encore pensent que cette affaire a été montée de toutes pièces. « Comment aurait-il osé violer une fille de 11 ans pas du tout aguichante ni provocante alors que dans la rue, des jeunes filles aux accoutrements sexy auraient pu attirer son attention ? », s’interroge une mère. Une autre tranche considère la fille comme une victime facile. « Les coupables, ce sont les parents qui ont laissé leur fille de 11 ans sortir seule », reprend une voisine. Certains se posent même des questions : « Comment une mère ne remarque-t-elle pas les changements qui s’observent sur le corps de sa fille ? », lance une mère effrayée pour ses enfants. D’autres mamans sont allées plus loin en faisant passer des tests de grossesse à leurs filles pour avoir le cœur net.

Une troisième catégorie estime que cette histoire n’est qu’un moyen de gagner de l’argent ou d’acquérir de la célébrité. Pour eux, le père de Hind tente de faire du commerce aux dépens de la réputation de sa fille. « Le gouverneur lui a fourni un appartement. Il a tiré profit de sa tragédie », révèle un voisin du quartier. Cependant, tous les habitants s’accordent à dire que si la fille a connu cette expérience fâcheuse, ses parents doivent déménager pour lui donner la chance de construire une nouvelle vie.

Du côté de chez l’accusé

Autre scène, autre image, du côté de chez l’accusé. La famille de Mohamad est plongée dans une profonde tristesse. Son père attend le dénouement du procès. Ce dernier, qui exerce le métier de plombier, a perdu toute sa clientèle. « Je suis censé rentrer dans toutes les maisons, aujourd’hui, personne n’ose faire appel à mes services à cause de ce scandale. Les gens ont peur de moi et partout on m’appelle le père du monstre. Je n’arrive plus à gagner mon pain ni à payer l’avocat, censé défendre mon fils », explique le père. Quant à la mère, elle confie n’avoir plus le courage de rencontrer ses amies à la mosquée. Ses parents se sont déplacés exprès de la Haute-Egypte pour la consoler et lui porter une aide matérielle. Incarcéré, Mohamad est pour le moment privé de visite et même de recevoir de quoi manger. « Les agents de police nous ont humiliés et même insultés. Qui va nous dédommager si mon fils sort indemne de cette histoire ? Et pourquoi nous traite-t-on de cette manière alors qu’un prévenu est supposé être innocent jusqu’à preuve du contraire ? », s’interroge Sami, le père de Mohamad. « Ce cauchemar a porté atteinte à la réputation de la famille », dit la mère. Et d’ajouter, les larmes aux yeux : « Qui va oser se marier un jour avec ma petite fille de 6 ans, alors que mon fils est déjà considéré comme coupable avant même son jugement ? J’accepte la sentence à condition qu’il ait vraiment commis ce crime ».

Elle se tait un instant puis raconte qu’elle avait accompagné son fils en Haute-Egypte pour rendre visite à sa fiancée quand son père lui a téléphoné, lui demandant de rentrer immédiatement car Mohamad est accusé dans une affaire de viol. « Je suis issue d’une grande famille de Haute-Egypte, habitant un village perdu et perché sur une montagne. Mon entourage aurait pu le cacher et personne n’aurait retrouvé ses traces. Cependant, Mohamad a refusé d’échapper à son sort et a insisté pour être le lendemain à 9 heures du matin au commissariat de police. Le trajet a duré 10 heures », se lamente la mère. Il a peut-être agi ainsi pour épargner des désagréments à son père qui aurait pu être harcelé par la police. « Même s’il a réfléchi de cette manière, c’est la preuve qu’il n’est pas un mauvais garnement », poursuit la mère tout en tenant à préciser que Mohamad avait projeté de se marier au mois de juillet avec sa cousine qui, depuis ce scandale, a rompu ses fiançailles.

Cependant, Aymane Kiraa, l’avocat de l’accusé, assure que les analyses de l’ADN de la petite Mennatollah ne sont pas conformes à celles de l’accusé, ce qui le rend alors innocent et ouvre la probabilité d’un autre violeur. Mais Selon Magued Saqr, médecin, il faut trois mois pour s’assurer de la précision d’un tel test. L’avocat va plus loin, assurant qu’un médecin légiste affirme que la jeune Hind est en fait âgée de 16 ans et non de 11. De plus, quatre témoins paraîtront à la barre le jour du jugement en faveur de l’accusé. Ce qui bouleversera le procès. « Le problème est qu’aujourd’hui, les médias ont mobilisé l’opinion publique contre Mohamad, alors que je suis convaincu de son innocence. Il faut que les journalistes soient très prudents quand il s’agit de la vie d’une personne et prennent en considération les deux parties », justifie Kiraa qui croit profondément à l’innocence de l’accusé et s’est proposé de le défendre gratuitement.

Et entre deux camps sceptiques, le procès demeure une énigme et seuls les nouveaux résultats de l’ADN mettront les choses à jour. Le verdict du tribunal donnera alors son dernier mot

Chahinaz Gheith et Dina Darwich

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Nihad Aboul-Qomsane, avocate et présidente du Centre égyptien des droits de la femme, a lutté pour une modification de la loi injuste sur le viol.

« Mes observations sur le terrain prouvent que les viols sont en augmentation »

Al-Ahram Hebdo : Le procès de Hind a fortement secoué l’opinion publique. Comment le mouvement féministe égyptien soutient-il cette jeune fille ?

Nihad Aboul-Qomsane : Au départ, le Parquet avait classé l’affaire de Hind comme un harcèlement sexuel, c’est-à-dire un simple délit où la peine est moins sévère et ne va pas de pair avec les dommages causés à la petite fille et à sa famille. Aujourd’hui, et grâce à la campagne menée par les associations féministes en collaboration avec les médias, le procès va se dérouler en Cour d’assises. L’accusé risque la peine de mort. Cette petite fille a réussi à gagner la sympathie de tout le monde. Le syndicat a formé un comité d’avocats pour défendre sa cause. Le Conseil de la maternité et de l’enfance a dressé un programme pour permettre une réhabilitation sociale et psychique à la gamine. Le gouverneur de Qalioubiya a fourni un appartement à la famille pour qu’elle déménage, car la crainte est que cette petite devienne un objet sexuel. Il ne faut pas oublier qu’elle vit dans une région populaire. Mais une question se pose : Est-ce que chaque fille qui passera par cette expérience aura besoin de tous ces efforts pour garantir ses droits ?

En 1999, l’article 291 du Code pénal a été abrogé suite à une campagne de sensibilisation. Pensez-vous que c’est un pas en avant ?

— L’article 290 sanctionne tout homme qui viole une femme par la prison à vie. Et si le viol est accompagné d’un kidnapping, il risque la peine de mort. Mais dans l’article 291, on a éliminé le cas du violeur qui accepte de se marier avec sa victime. Ce qui était une double injustice pour la femme : non seulement violée, mais également obligée de faire un mariage forcé. De plus, si la femme a été violée par plusieurs personnes, la peine est annulée pour tout le monde si l’un d’eux accepte de la prendre comme épouse, alors que les autres sont en fait des criminels. Cette annulation a pu donc apaiser l’opinion publique. En 2004, on a réussi à convaincre le mufti de promulguer une fatwa visant à rendre licite l’avortement pour la fille qui a été violée, à condition que la grossesse ne dépasse pas les 120 jours.

Mais comment avez-vous dirigé votre campagne ?

— On a présenté, à travers les médias, des cas qui ont vécu cette expérience pour gagner un soutien public. Les procès étaient choquants, mais aussi très importants pour sensibiliser la société égyptienne sur la nécessité d’une loi ferme.

D’après vous, le viol est-il en recrudescence dans notre société ?

— Le dernier rapport de la sécurité générale a montré qu’il existe environ 46 000 cas de viols par an. Ce sont seulement les cas qui ont intenté un procès. D’autres ont préféré ne pas ébruiter l’affaire. Mais mes observations d’avocat sur le terrain prouvent que les viols sont en augmentation.

Alors, quels sont les moyens de lutter contre ce genre de crimes ?

— Tout d’abord, il faut que la loi soit sévère et répressive. Les mesures juridiques sont strictes et rapides. Autre chose importante : les parents ne doivent pas craindre le scandale et se rendre à la police, pour avoir gain de cause.

Propos recueillis par Ch. Gh. et D. D.

 

 




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