Al-Ahram Hebdo, Visages | Demain, le Grand Soir
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 14 à 20 février 2007, numéro 649

 

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Visages

Confronté dès son enfance à l’injustice sociale, l’économiste Gouda Abdel-Khaleq a passé sa vie à défendre ses idées de gauche. A 65 ans, il n’a rien perdu de ses principes.

 Demain, le Grand Soir

 C’est avec une parfaite satisfaction que le professeur d’économie perçoit sa trajectoire. Il mène une vie modeste. N’occupe pas de postes importants, alors que ses capacités l’y prédisposaient. Ce, en raison de ses convictions politiques.

Cependant, Gouda jouit de l’amour et du respect de tous ceux qui le connaissent : économistes, politiciens de tous bords, voisins et disciples. Il est surtout le favori des journalistes, qui s’y réfèrent pour approfondir et étayer leurs articles. Car il a toujours un plus à ajouter, une autre version de l’Histoire puisée dans sa propre expérience de militant de gauche.

Il est un homme qui met ses convictions en pratique. Son credo est que les distinctions entre les classes sociales sont injustes. Jeune, il est tombé amoureux — lui le paysan pauvre et premier de sa promotion — de la fille d’un pacha : Karima Korayem. Ils étudiaient ensemble à la faculté d’économie et de sciences politiques. Sans enfants, ils ont maintenu l’ardeur de leur amour pendant une quarantaine d’années, contre vents et marées. Ils prônent une démocratie en général, au sein de  leur intimité : lui étant marxiste et elle libérale.

La vie rude qu’a menée Gouda depuis sa tendre enfance explique sa persévérance quant au soutien des droits des pauvres. Son itinéraire justifie sa lutte contre toute iniquité sociale.

C’est l’aîné d’une pauvre famille de paysans, issu d’un petit village de Daqahliya, dans le nord du pays. « Le rêve de ma famille était de m’inscrire à l’Université d’Al-Azhar, au Caire, pour me prévaloir du statut prestigieux de prédicateur. L’admission à la plus grande université sunnite du monde exigeait la maîtrise de la récitation d’une grande partie du Coran. Mais à deux semaines du concours d’admission, j’ai eu une altercation avec un prof qui m’a précipité dans une autre voie », avoue Gouda. Il avait cherché l’explication d’un verset coranique, pour le retenir plus facilement, auprès de Sayedna (le maître de l’école coranique), qui l’a réprimandé violemment, réfutant sa demande. Cette violence l’a détourné définitivement de l’étude à Al-Azhar. « Mais je suis resté toujours un croyant fidèle et un économiste dans l’âme, maîtrisant l’arabe littéraire de manière impeccable ».

Déçu, son père a accepté qu’il rejoigne une école primaire ordinaire : « L’enseignement y était payant à l’époque. Et mes parents peinaient à assumer les frais de scolarité pendant des années. Alors, j’ai décidé de quitter l’école et de travailler pour les aider ». Il a donc travaillé trois mois durant et son absence permanente de l’école a conduit à son éviction. Cependant, il se lamentait de la vue de ses camarades insouciants, abandonnés au football, et rentrait en pleine détresse à la maison. « Ma mère, à qui je dois ma situation actuelle, a dû vendre le seul bien qu’elle possédait pour combler mon vœu de poursuivre mes études. A chaque fois qu’une porte se ferme devant moi, une fenêtre s’ouvre ailleurs. Je suis fortuné ».

En classe, Gouda était toujours premier ou deuxième. « Mon camarade Réfaat était mon émule. Mais lui, par manque de chance, a dû interrompre ses études pour travailler. Sur le plan national, je déplore la récurrence de cas semblables à celui de Réfaat par défaut de ressources. D’où la nécessité de défendre ardemment la gratuité de l’enseignement ». Et d’ajouter : « Pendant mes conférences à la fac, j’ai toujours les yeux sur ces jeunes fragilisés par leur précarité matérielle pour m’assurer qu’ils poursuivent sans déboires leurs études ».

Son discours au présent est toujours ponctué des échos d’un passé empreint d’un dur labeur. Il se souvient qu’il avait droit à se documenter sur la littérature arabe et étrangère dans la bibliothèque de l’école secondaire, un luxe dont les écoles publiques sont de nos jours privées. Il aimait notamment la littérature anglaise et a décidé de rejoindre la faculté de lettres. Mais il est tombé en cours de route sous le charme des études d’économie et de sciences politiques. « Une fois encore, la chance m’a placé sur la voie qui me sied ». A la section politique de la faculté des sciences du même nom, on dissertait trop, tandis qu’à la section des statistiques, il n’y avait pas de créativité. Il a fini donc par opter pour l’économie. Diplômé avec les honneurs, il obtient une bourse d’études en Allemagne. « C’était l’époque où je venais de célébrer mes fiançailles avec Karima, ma bien-aimée, et j’ai préféré renoncer sans regret à la bourse pour ne pas l’abandonner pendant plusieurs années ». Il privilégiait les affaires de cœur aux soucis de carrière. Un an après, un de ses professeurs l’a choisi pour une bourse au Canada et a même rempli le formulaire de candidature à sa place, sans le prévenir. Une université canadienne l’a admis, mais le responsable des bourses étrangères l’a convoqué quand il a découvert qu’il s’était désisté d’une bourse antérieure. « Je lui ai invoqué les motifs, auxquels il était réceptif. Il a donc déchiré discrètement mon avis antérieur de désistement, en me recommandant de ne pas divulguer ce petit secret ». C’est à ce moment que Karima a pu à son tour décrocher une bourse de la même université. « Voyez-vous, comment cette dialectique de part d’ombre et d’éclaircies fonctionne toujours dans mon intérêt ? », lance-t-il dans un clin d’œil et un sourire révélateurs.

Dès lors, le couple s’embarque pour le Canada pour obtenir le magistère. C’était en 1968, une année difficile pour l’Egypte, après la grande défaite contre Israël. « Le professeur qui dirigeait notre département était un sioniste extrémiste qui a multiplié les embûches pour que nous rations nos études. Cela a conduit à notre éviction de l’université ». Mais le couple refuse de baisser les bras. Habitué dès son jeune âge à contourner les travers que lui dresse le sort, Gouda accumule les tâches pour réaliser ses rêves. « J’ai aligné les emplois de menuisier, maçon, jardinier, gendarme et vendeur ambulant d’encyclopédies et Karima a travaillé dans un salon de beauté. Nous étions contraints parfois à ne pas manger pour économiser les frais de scolarité de l’université, tenus par le devoir d’achever nos études coûte que coûte ». Deux ans plus tard, les deux ont décroché leur diplôme et obtenu de même deux bourses de doctorat. « Après le doctorat, on m’a proposé un poste à l’Université que j’ai refusé, décidant de plier bagages pour ma patrie chérie ».

Les années 1970 ont porté victoire contre Israël, mais aussi une déviation de l’Etat vers l’économie du marché. Gouda, avec un groupe d’économistes gauchistes, fonde dès lors la prestigieuse Association de la politique économique et la législation, qui a été démantelée 20 ans plus tard, parallèlement à la chute de l’Union soviétique.

Gouda est resté cependant un des rares marxistes attachés à leur idéologie, et ce dans un pays qui se lance dans une course effrénée à la libéralisation économique. « Je le vois clair comme de l’eau de roche, l’Egypte fondera sa société socialiste. Le libéralisme capitaliste ne peut guère perdurer dans ce pays. C’est un cycle, les aiguilles du temps tournent. Le pendule va à droite, puis revient forcément à gauche, selon un mouvement mécanique invariable. Bien sûr, je comprends que la vie des gens n’est pas soumise à une logique mécanique, mais l’Histoire appuie également ma théorie ». Et d’ajouter : « L’exemple des pays de l’Amérique latine, qui ont adopté depuis les années 1970 et 80 des politiques économiques libérales, est probant. Ils ont purgé de leur sang la pauvreté et les inégalités qui en ont résulté. Aujourd’hui, ils ont redressé la barre en choisissant leurs élus dans les rangs de la gauche ». Tout optimiste qu’il est, il ressent en revanche une solitude amère dans les milieux académiques. « Ces dernières années, je me sens comme un martien quand je franchis le seuil de la faculté ». A sa création, la faculté d’économie et de sciences politiques regroupait, se souvient-il, une pléiade d’opinions politiques, le débat ne cessait pas entre les professeurs. Les recherches reflétaient cette variété, mais tout le monde plaçait l’intérêt public au-dessus des divergences de points de vue. Aujourd’hui, à part Gouda et Mahmoud Abdel-Fadil, qui ont tous deux dépassé la soixantaine, il n’existe aucun jeune professeur gauchiste. Gouda confesse une de ses plus grandes erreurs : « Notre génération d’économistes gauchistes n’a pas consacré le temps nécessaire à préparer le relève ». Résultat : une seule tendance domine les recherches, sans antithèse.

La gauche est en péril, aussi bien dans l’université qu’ailleurs. Gouda, membre fondateur du parti Al-Tagammoe (le rassemblement), a menacé de geler ses activités au sein du parti qui « a beaucoup dévié en s’alignant sur beaucoup de questions sur les positions du gouvernement ». Il reproche aux gauchistes le fait de passer le plus clair de leur temps à s’échanger des accusations. Ce faisant, ils demeurent divisés. « Les prémisses d’un changement s’annoncent ces temps-ci. Je vois d’un œil satisfait se galvaniser la tentative sérieuse de sceller l’union de la gauche », proclame l’invincible combattant sur un ton tranchant et déterminé.

Salma Hussein
Névine Kamel

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Jalons

 1968 : Mariage avec Karima Korayem.

1968-74 : Magistère et doctorat au Canada.

1979-81 : Expert à la Banque mondiale.

2001 : Publication de Stabilisation et ajustement structurel : Réforme ou désindustrialisation ?

2005 : Prix de la compétence de l’Etat en économie.

 




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