Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Marges de liberté
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 12 à 18 avril 2006, numéro 606

 

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Nulle part ailleurs

Prison . Le centre de détention d’Al-Qatta est unique en Egypte. Regroupant 143 prisonniers condamnés à des peines légères, il propose à ces hommes d’exercer différentes activités qui leur servent parfois de projet de vie. 

Marges de liberté 

Des jeunes qui sont en train de cultiver la terre où le vert a remplacé le sable au cœur même du désert, sur le chemin d’Al-Khatatba, sur l’autoroute Le Caire-Alexandrie. D’autres récoltent des mandarines qui ont l’air fraîches et saines. Une chose étrange, tous ces jeunes sont vêtus en bleu et sont accompagnés de gardiens avec des chiens postés dans différents endroits de ce terrain qui s’étend sur une surface de 1 570 feddans. L’espace paraît libre, mais en fait, il ne l’est pas, c’est une prison sans barreaux et la pancarte est là pour le prouver : « Prison d’Al-Qatta ». 143 détenus qui n’ont pas commis de crimes graves s’y trouvent. Il s’agit en général de simples conscrits qui ont déserté le service militaire pour différentes raisons et qui sont condamnés à des peines qui varient entre un an et deux ans et demi de prison. Ces jeunes détenus, d’une vingtaine d’années, mènent un quotidien différent dans la prison d’Al-Qatta, qui va jusqu’à changer parfois leur itinéraire et réorienter leur vie. Loin des autres criminels qui ont commis des délits de vol ou des crimes crapuleux, ces prisonniers passent leurs journées à exercer diverses activités au sein de la prison qui s’étend sur une surface de 1 570 feddans, dont 560 ont été bonifiés et transformés en terre agricole par les mains des prisonniers et leurs dirigeants. Des projets d’élevage de bétail, de volaille0s et de lapins, des ateliers de fabrication de carreaux et bien d’autres permettent à ces prisonniers de pratiquer une tâche utile. A ceci s’ajoutent des salles de sport et une bibliothèque. Les illettrés reçoivent même des cours d’alphabétisation.

Apparemment, tout va très bien dans le meilleur des mondes possibles, si l’on juge la situation. De toute façon, c’est bien mieux qu’une vraie prison pour ces malheureux. Voire pendant toute la journée, le détenu d’Al-Qatta se sent tout à fait libre. A 15h, retour à la réalité, c’est l’heure où il regagne les cellules, situées au centre de cet immense espace.

A voir les condamnés poser des engrais organiques, surveiller l’irrigation, essayer de détecter les maladies, tandis que d’autres font des tâches plus faciles, comme celle de tailler ou récolter, donne l’impression que l’on est dans une exploitation agricole. Des mangues, des agrumes, des oignons, du raisin, des olives, tout pousse ici. Les produits servent à ravitailler en aliments les autres prisons comme celles de Wadi Al-Natroun, Al-Qanater, Borg Al-Arab et Tora. D’autres récoltes sont vendues dans le cadre d’expositions des produits des prisons. D’ailleurs, tous les produits sont naturels, cultivés sans insecticides ou produits chimiques.

Les détenus agriculteurs sont classés, comme l’explique Medhat, officier agronome qui surveille leurs activités, selon leurs compétences et leurs connaissances. Mahmoud Ibrahim, agronome chargé de la formation des détenus, ajoute que certains, essentiellement paysans et possédant une certaine connaissance, « exercent les tâches les plus spécialisées et nous aident à la formation de leurs collègues. A l’exemple de Khaled qui possède un terrain à Gharbiya et qui semble être un expert », dit-il.

Khaled, qui a fui le service militaire afin de prendre soin de son terrain, le regrette aujourd’hui. Cependant, le fait de pouvoir exercer son métier d’agriculteur allège ses peines. Voire, il a acquis à travers des échanges d’expériences des connaissances dont il n’avait jamais entendu parler. « J’ai gagné en expériences qui vont être profitables dans mon domaine. Savoir comment lutter contre les maladies des poires, les différentes manières de tailler correctement le raisin », raconte Khaled.

Les histoires et les expériences humaines au sein de la prison d’Al-Qatta ne manquent pas. Des jeunes issus de familles moyennes ou démunies qui appartiennent aux différents gouvernorats, certains ont des diplômes techniques tandis que d’autres n’ont pas poursuivi leur éducation.

Au beau milieu d’un amoncellement de mandarines, fruit de la saison, des détenus en bleu qui ne possèdent pas beaucoup d’expérience poursuivent la récolte. Ahmad, vendeur, et Mohamad Fathi, menuisier de Ménoufiya, expliquent qu’ils ont aujourd’hui des connaissances sur la culture du raisin, de l’oignon et de la mandarine. Et Ahmad assure que bien qu’il ne s’intéresse guère à l’agriculture, ces quelques mois en prison lui ont fait changer d’avis et de métier. « Je m’occuperai de notre terre en rentrant dans notre gouvernorat », explique Khaled, qui n’est pas le seul à décider de réorienter son train de vie.

Une exploitation animale

Autre endroit, autre scène, mais toujours à Al-Qatta. Une ferme de production animale comprenant différentes activités. Un vaste endroit divisé en plusieurs compartiments pour les veaux, les moutons, les chevaux, la volaille et les lapins. Des jeunes en bleu font le va-et-vient dans la ferme. Un détenu donne à manger à un cheval, un autre présente de l’eau à un veau et un troisième prend soin des moutons. Même durant la parturition d’un des animaux, ils donnent un coup de main à l’officier vétérinaire qui est là pour leur formation. Des projets productifs qui ont attiré l’attention de certains détenus, comme l’explique l’officier. Nous leur apprenons l’élevage et ensuite, nous vendons les mâles et prenons soin des femelles. « Environ 5 détenus, ignorants, et qui n’avaient pas de quoi s’occuper, ont bien appris la technique et une fois sortis de prison, ils ont créé leurs propres projets d’élevage. Ils m’appellent de temps à autre pour demander conseil », explique l’officier.

Diaa, un autre détenu de 21 ans, semble très intéressé par l’élevage des lapins, lui qui confie avoir déserté le service militaire par irresponsabilité. Mécanicien, il décide de changer de métier après huit mois vécus avec les lapins, pas moins de 5h par jour. « Au début, ils m’effrayaient mais avec le temps, je me suis habitué à prendre soin d’eux. J’ai appris comment les nourrir, les traiter en cas de maladies et comment les préserver pour reproduire, surtout qu’un lapin accouche chaque mois. Avec seulement 120 L.E., on peut avoir un couple de lapins comme noyau d’un projet très rentable dont le gain atteint 5 000 L.E. par mois », explique Diaa qui confie avoir acquis le sens de la responsabilité durant cette période de prison.

Les récalcitrants

Et si certains sont pris par les activités qu’ils exercent, d’autres ne sont pas prêts à beaucoup apprendre. Ils gardent toujours le sentiment que l’on est dans une prison et attendent impatiemment le jour de la libération. Tel est le cas de Hamada, mécanicien originaire de Minya. Il fait le va-et-vient dans la ferme pour exercer quelques tâches secondaires, mais il refuse le métier. « Je n’élèverai pas de bétail, je veux retourner chez moi et exercer mon propre métier », insiste-t-il.

Avoir l’opportunité d’exercer son métier en prison permet parfois de donner au détenu la force de supporter une peine légère, il est vrai, mais qui n’est ni plus ni moins qu’une privation de liberté.

Mohamad Hassan, un marbrier, passe la journée à exercer son métier. Lui et ses collègues se chargent de travailler les pièces de la prison ou de faire une production vendue dans des expositions. « Je passe mon temps à exercer mon métier contre un salaire de 3 L.E. par jour. Une somme qui me permet quelques approvisionnements de la cantine. Un moyen d’alléger le fardeau de ma famille qui vient me visiter en portant des provisions », explique Mohamad.

Différentes activités qui permettent aux détenus un déplacement surveillé tout au long de la prison. Si certains travaillent, d’autres passent la journée à jouer des matchs de football ou handball ou à faire de la gymnastique. Hanafi, Hicham, Khalil et Mohamad Hassan passent leur temps à jouer au ping-pong après avoir préparé leur petit-déjeuner à la cafétéria. Ils admettent que cette prison est singulière avec une marge de liberté et des activités à exercer. Et les responsables d’Al-Qatta assurent que cette prison créée dans les années 1950 a été au début une prison qui abrite les criminels ordinaires, mais dans les années 1980, elle s’est spécialisée pour accueillir les conscrits qui ont fui leur service militaire et qui sont un excès de la prison militaire. « Ici, les détenus qui purgent des peines ne dépassant pas les trois ans sont traités différemment et ne sont pas mélangés avec des criminels. Ce qui argumente qu’aucun détenu n’a essayé de fuir malgré la liberté de déplacement », explique-t-il.

En avant vers les cellules

Et avant 15h, les prisonniers sont priés de laisser le lieu de travail. Les agriculteurs quittent la plantation et même le travail dans la bonification de 200 nouveaux feddans, à ajouter à l’espace vert, comme l’explique l’officier agronome qui espère que toute la surface de la prison sera transformée en terre agricole par les mains des prisonniers qui se succèdent. Les anciens apprennent la technique aux nouveaux et la terre se met au vert. A un moment précis, chaque prisonnier doit retourner à sa cellule. Et des groupes de détenus se déplacent tout au long de la prison en se dirigeant vers le bâtiment qui comprend 4 pièces servant de cellules. Il y a aussi une cafétéria, une mosquée, une classe d’alphabétisation et une bibliothèque où le détenu peut emprunter des livres pour les lire dans sa cellule. Des livres d’histoire, de littérature, de sciences et de religion, selon les goûts. Abdel-Hay, originaire de Kafr Al-Cheikh, titulaire d’un diplôme technique et qui a déserté son service militaire pour passer plus de temps avec sa famille et son nouveau-né, essaye d’alléger sa souffrance en lisant des livres de religion. « J’ai bien appris la leçon. C’est grâce à Dieu que je suis dans une telle prison où je peux avoir des activités qui me soulagent jusqu’au jour où je pourrais retrouver ma fille », confie Abdel-Hay. Il est temps de retourner à sa cellule, alors il emprunte le livre d’interprétation du Coran qu’il lisait. Demain, le scénario se répétera et chaque détenu retrouvera son activité. Certains pensent au travail de demain, d’autres ne pensent qu’au jour de la libération. Pour eux, c’est quand même et malgré tout une prison.

Doaa Khalifa

 




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