Dans ce beau livre nostalgique et vibrant d’émotion Al-Mahatta Al-Akhira, Mohamed Salmawy partage avec nous les derniers jours de Naguib Mahfouz, depuis son entrée à l’hôpital le 16 juillet 2006 jusqu’à sa mort, le 31 août. Ce livre raconte avec tendresse l’effort désespéré d’arracher à la mort un être exceptionnel.

 

 

La dernière escale

 

Madame Attiyat Allah m’avait dit que la dernière fois qu’elle l’avait entendu parler avant de perdre conscience, il le faisait avec des personnes disparues de notre monde. Elle avait pu identifier le nom de Salah Jahine, grand poète du dialectal. Lorsque les infirmières l’entendirent interpeller ainsi des noms de personnes qu’il connaissait, elles essayèrent de lui parler, mais il ne leur répondit pas et poursuivit son dialogue avec ces personnes qui nous avaient déjà quittés. « Mais à présent, il ne parlait à personne ni à moi ni aux personnes disparues. Il est parti en esprit vers elles ».

Etait-ce cela l’état comateux dont on parlait dans les journaux étrangers ? Il n’avait pas recouvert ses esprits certes, mais je sentais néanmoins qu’il était encore présent avec nous et qu’il se rendait compte de ma venue à chaque fois que j’entrais dans la chambre. Il n’avait pas besoin de me saluer ni de me parler pour me communiquer qu’il savait que j’étais là et qu’il sentait tout ce qui se passait dans la chambre d’hôpital.

Dans son oreille je soufflais la nouvelle qui l’avait tant préoccupé : « C’est terminé, Monsieur Naguib. Il y aura un arrêt des combats aujourd’hui au Liban. Ils sont parvenus à un accord pour le cessez-le-feu ».

Il y a quelques années, le cinéaste international d’origine espagnole Almodovar a réalisé Parle avec elle, où il s’est fondé sur la théorie médicale qui avançait que celui qui part dans un coma perd sans doute son aptitude à rentrer en communication avec les personnes qui l’entourent au même titre que le paralysé qui ne peut bouger, sans pour autant perdre sa perception du monde ambiant. Le fait de le négliger en ne communiquant pas avec lui ne fait que confirmer encore plus sa séparation d’avec ce qui l’entoure. Pourtant, en continuant à communiquer avec lui, on pourrait contribuer à sa guérison.

Almodovar raconte l’histoire d’un infirmier amoureux d’une jeune danseuse de ballet qui baigne dans un état comateux. Il prend soin d’elle à l’hôpital. Tous les jours, il rapporte les histoires du monde extérieur qu’il lui narrait sans cesse. Ainsi, après une soirée passée à assister à un ballet, il revient lui raconter les menus détails de sa soirée, comme s’il était sûr qu’elle l’entendra. La jeune fille finit par recouvrir ses esprits et dépasser cet état comateux.

Pourrais-je réveiller le Maître avec les histoires que je lui conterais ? Il aimait beaucoup écouter les histoires qui remplaçaient un tant soit peu sa soif de littérature. Je ne l’avais jamais vu pleurer depuis, à l’exception de deux occasions. La première fois advint alors qu’il me contait la mort de Saad Zaghloul et la seconde alors que je lui narrais ma pièce de théâtre Les Chaînes, présentée en 1996 et dans laquelle le héros se met à hurler alors que les tirs de feu surgissent des deux camps antagonistes, ceux des forces de la police et ceux des groupes islamistes. La mère du jeune homme tel un animal blessé lance un cri strident le plus fort possible : « Ma patrie ! ».

Je fus surpris de voir le Maître larmoyer alors que je lui contais cette dernière scène. Il avança rapidement : « Excuse-moi, cette fin est vraiment très éprouvante ! ».

Oui, je lui parlerai comme si nous étions installés chez lui. Je lui parlerai de manière naturelle. J’aborderai des sujets dont il aurait aimé débattre s’il était alerte. J’ai passé des années à lui parler de choses qu’il ne pouvait lire ni voir. Pourquoi donc m’arrêterai-je de le faire aujourd’hui ?

Je m’inclinais sur son oreille gauche : « Le livre des Rêves de convalescence est sorti, Monsieur Naguib, et en voici la première copie venant tout droit de l’imprimerie ».

Je posai le livre devant ses yeux. Mais il n’ouvrit pas les yeux. Il me sembla qu’il s’informait sur la forme et la présentation de la couverture comme il le faisait à chaque fois que je lui rapportais un nouveau livre. Je me mis à lui en faire la description. J’ouvris ensuite le livre et me mis à tourner les pages :

Je me vis me promener dans le quartier de Abbassiya dans un univers de souvenirs. Je pensais de manière lancinante à la personne (A) qui n’était plus. Je lui demandais de venir me rejoindre près de la fontaine. Là, je l’accueillais avec un cœur vibrant de passion et lui proposais de passer la soirée au café Fichawi comme au bon vieux temps.

Avant de terminer le rêve, il me sembla qu’il souriait. Je dis : « Au fait, vous ne m’avez jamais confié qui était cette personne A ? Je ne vous ai pas demandé. Je sens aujourd’hui qu’il y avait beaucoup de choses à propos desquelles je ne vous ai pas posé de questions ». Je me dis en moi-même : Combien cette vie est déroutante ! Elle ne nous laisse jamais le temps de faire tout ce que nous voulons. Puis je continuais à lui parler : « J’aurais dû vous demander le nom de cette femme, surtout que je connais beaucoup de choses sur elle à travers ce que vous avez écrit à son propos sans citer jamais son prénom. J’ai noté qu’elle s’était mariée à une autre personne dans le Rêve 191 et je suis sûr que c’est d’elle que vous parlez dans le Rêve 144 dans lequel vous dites :

Je regardais dans les décombres du passé et je vis le visage de ma bien-aimée baigné de lumière après une absence qui s’est prolongée 50 ans. Je lui posais une question au sujet de la lettre que je lui avais envoyée depuis une semaine … ».

Je pense également que c’est d’elle qu’il est question dans le Rêve 14 où est dit au début :

J’ai fait de la marche au long de la verdure qui borde le Nil. La nuit est douce et le dialogue des cœurs qui se poursuit entre la lune et l’eau du fleuve perdure dans un bain de lumière. Mon âme s’en est allée dans le quartier de Abbassiya où suintent le jasmin et l’amour. Et la question qui harcèle mon âme de temps en temps est la suivante : pourquoi n’était-elle jamais venue me voir dans mon sommeil depuis son départ ? Au moins pour m’assurer qu’elle a existé réellement et qu’elle n’est pas une illusion de l’adolescence …

Je m’arrêtai là sans poursuivre le rêve jusqu’à son triste dénouement alors que la bien-aimée surgit au centre d’une musique bruyante. Il s’avança alors vers elle et la prit dans ses bras :

Pourtant, j’entendis le bruit d’un objet qui se brisait et je compris que la robe couvrait un néant. Un instant plus tard, la superbe tête s’abattit sur le sol et dégringola vers le fleuve. Les vagues emportèrent la tête tels des nénuphars, me laissant dans un désarroi sans fin.

Je ne voulus pas lui parler de la fin surréaliste malgré sa beauté à cause de la tristesse qui s’en dégage. Je préférais garder la conversation dans un badinage léger, celui de deux amis qui dialoguent. Je dis : « Qui était-ce cette femme A ? Etait-ce Aïda Chaddad, la bien-aimée de Kamal Abdel-Gawwad qui n’est autre que vous dans la Trilogie ? Ou était-ce une femme complètement différente dont le prénom serait Abla, par exemple ? Ou encore portait-elle un prénom peu usuel comme celui de Anbar ? ».

Puis je lui dis : « Monsieur Naguib, je pense que le Hag Sabri à qui vous avez dicté le rêve pensait que Aïn était le prénom entier de cette femme et pas uniquement la première lettre de son prénom ? Il écrivit la lettre Aïn comme on la prononce. Le livre est paru comme si cette lettre était un prénom et non pas uniquement une simple lettre ! ». Il me sembla qu’il souriait. Je dis : « Pourquoi souriez-vous ? Vous étiez-vous peut-être moqué de nous à travers cette lettre A, et le Hag Sabri, sans le savoir, a divulgué le secret ? ».

Les médecins surgirent subitement dans la chambre d’hôpital et le dialogue s’interrompit. Ils ne lui donnèrent pas le temps de me répondre. S’il l’avait fait, il aurait ri de son beau rire clair que nous n’avons pas entendu voilà plus de deux semaines. Une des infirmières qui rentra en premier dans la chambre m’entendit alors que je lui parlais. Elle me demanda désarçonnée : « S’est-il réveillé ? ». Je dis : « Penses-tu que je me parlais à moi-même ? ».

Je les laissai et sortis de la pièce. Un des gardiens me demanda : « Cela fait plusieurs jours que nous ne l’avons pas entendu. Que se passe-t-il, Monsieur Mohamed ? ». Je dis : « Une mauvaise passe qui va se terminer ! ».

Je m’installai seul dans la petite salle attenante à la chambre et lorsque les médecins firent leur sortie, je demandai : « Comment il se porte aujourd’hui ? ». Ils répondirent : « Il y a une légère amélioration ».

Traduction de Soheir Fahmi

Mohamed Salmawy

Ecrivain, dramaturge et journaliste, il a suivi des études en littérature anglaise, avant d’étudier le théâtre shakespearien à l’Université d’Oxford. Il est également titulaire d’un magistère en communication de masse de l’Université américaine du Caire, obtenu en 1975. Il vient d’être élu secrétaire général de l’Union des écrivains et hommes de lettres arabes, et il est président de l’Union des écrivains égyptiens depuis 2005.

Mohamed Salmawy est l’auteur de plusieurs ouvrages littéraires et politiques, dont il faut notamment retenir les recueils de nouvelles Al-Ragol allazi faqad zakératou (l’homme qui a perdu la mémoire) en 1983 et Concerto al-nay (concerto pour le nay) en 1988, un roman : Al-Kharaz al-molawane (les perles colorées) en 1990, transformé par la Radio égyptienne en feuilleton, et des essais politiques, dont Les Origines du socialisme britannique en 1987, introduit par Boutros Boutros-Ghali. Comme dramaturge, il a écrit une dizaine de pièces de théâtre, dont Fout aleina bokra (revenez nous voir demain) en 1983, qui a été jouée en langue anglaise au Sanctuary Theatre à Washington en 1991, Al-Ganzir (les chaînes) qui a reçu le prix de la meilleure pièce de théâtre de l’année et qui a été présentée au théâtre Le Trianon à Paris en 1996, et La Dernière danse de Salomé qui a reçu le prix du Jury au Festival de théâtre de Carthage en 1999. Plusieurs de ses œuvres ont été traduites en anglais, en français, en allemand et en espagnol.

Mohamed Salmawy entretenait une relation particulière avec Naguib Mahfouz. C’est lui qui a lu son allocution lors du prix Nobel en 1988. Il se rendait chez lui tous les samedis et est resté présent à ses côtés tout au long de ses derniers jours. Il a déjà publié plusieurs ouvrages sur le Prix Nobel, dont Naguib Mahfouz : Mon Egypte, dialogues avec Mohamed Salmawy (J.- C. Lattès, 2006).