Al-Ahram Hebdo, Littérature | Le huitième pendu
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 26 décembre 2007 au 1 janvier 2008, numéro 694

 

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Littérature

Lauréat du prix Al-Oweiss pour le roman, avec le Libanais Elias Khouri,  Youssef Al-Charouni dépeint dans cette nouvelle, Al-Moedam al-samen, extraite du recueil Al-Ochaq al-khamsa (les cinq amants, 1954), les profondeurs de l’âme humaine dans un style sans pitié, incisif.

Le huitième pendu

C’était un vendredi. Mahgoub avait passé la matinée entière à une tâche qu’il avait accomplie avec intérêt et enthousiasme. Il était sorti dans la cour et s’était retrouvé devant une colonie de fourmis. Il l’avait recouverte d’eau, tout en observant les tentatives des fourmis pour se sauver. Il éprouvait un plaisir étrange à cette soudaine découverte. En balayant la cour du regard, il se rendit compte qu’elle était pleine de colonies de fourmis, plus ou moins grandes, jaunes ou noires. Il passa la matinée entière à emplir des bols d’eau et à les verser sur les colonies de fourmis en observant comment elles tentaient de se sauver. Lui trouvait un plaisir épuisant à leur bloquer toutes les issues de sauvetage.

En réalité, cette activité ne retenait qu’une part superficielle de son attention. Au fond de lui-même, la terreur le disputait à la tristesse.

Hier, il était au tribunal. Comme d’habitude, il lançait à voix haute, solennellement : « La Cour » ! C’était le signal d’entrée pour le corps des juges. Ensuite, il écoutait les jugements qu’ils émettaient contre les voleurs, les drogués, les assassins, les prostitués, les rebuts de cette société. Depuis que Mahgoub travaillait comme huissier au tribunal, la société sécrétait du pus, sans interruption, tous les jours. Tous les jours, depuis cinq ans. La société avait du génie dans ces sécrétions. Jamais Mahgoub n’avait vu passer deux cas semblables. Toujours, la sécrétion était d’un genre nouveau, étrange, terrible. Sans interruption.

Hier — pour la septième fois cette année —, il avait entendu une condamnation à mort. Entendre cette sentence ne signifiait pour lui qu’entendre quelques mots de la bouche du juge. Mais, hier seulement, il s’était rendu compte qu’il aurait pu être à la place du condamné à mort et qu’il pouvait toujours devenir le huitième.

Le condamné avait trente-deux ans — à peu près le même âge que lui. Vif et timide, il avait les traits fins. Son nez était délicat comme celui d’une fille, et ses yeux miels fouillaient les recoins de la salle comme s’ils étaient à la recherche d’un sauveur dans son malheur. C’était la cinquième et dernière audience pour cette affaire. Les indices prouvant le crime du jeune homme étaient accablants.

Le mari était entré, alors que ce jeune était en tête-à-tête avec sa femme. L’homme faillit l’étrangler, mais le jeune se saisit d’un poignard qu’il avait sur lui au cas où, et poignarda l’homme jusqu’à ce qu’il meurt. Les voisins accoururent aux cris de la femme, terrorisée pour son mari et son amant, et virent de leurs yeux le jeune donner les derniers coups de poignard au mari. La femme raconta tout. Le jeune tenta d’abord de nier, mais finit par avouer. De toute façon, ses vêtements étaient tâchés de sang, ses empreintes étaient sur le poignard, et il y avait des témoins.

Mahgoub se souvint de son rendez-vous avec Hosniya l’après-midi du même jour. Que se passerait-il si son père les surprenait ? Peut-être serait-il la huitième personne à entendre, debout dans la cage, la sentence le condamnant à mort de la bouche du juge ?

Quand il se réveilla de sa sieste, sa vieille mère était en train de se quereller avec le vendeur de radis. Rien de nouveau pour lui. Il entendait ça tous les jours, dans Harat Al-Zarayeb, entre sa mère, les voisines, et les vendeurs de radis, de foul et Sett Oum Hassan, la vendeuse de falafel à l’extrémité de la hara. Mais ce jour-là, il prêta une attention particulière à la discussion entre sa mère et le vendeur de radis. Sa mère voulait acheter six bottes à dix millièmes, mais le vendeur, en colère, insistait de sa voix rauque pour les lui vendre à douze millièmes. Sa mère argumentait en disant qu’elle achetait au prix de gros. L’homme insistait pour vendre chaque botte à deux millièmes, quelle que soit la quantité qu’il vendait. Cette discussion provoqua en lui divers sentiments contradictoires, qui s’ancraient dans des profondeurs noires, obscures, sans fond. Un sentiment de dégoût et de mépris, qui pouvait aller jusqu’au crime, face à l’humidité de la hara, sa saleté, la boue qui s’y amoncelait, les mouches agglutinées sur les nez, les yeux et les bouches des enfants, les disputes interminables à l’intérieur et à l’extérieur des maisons, le cauchemar qui nouait depuis toujours son estomac et son âme.

Il se rappela son rendez-vous avec Hosniya. Cela faisait plus d’une semaine qu’il rêvait de ce rendez-vous, et des mois qu’il s’y préparait. Les hommes pour lui se divisaient en deux groupes : les hommes qui avaient des femmes et les hommes sans femmes. Cela le tourmentait de se savoir faire partie du deuxième groupe. Il aurait préféré être privé de nourriture pendant une nuit, vivre des mois entiers de foul, de falafel, de radis. Tout le monde mange. Mais cette faim sexuelle était éternelle. Les gens n’étaient pas égaux devant elle. Il se souvint de la condamnation à mort de la veille.

Mahgoub passa devant Sett Oum Hassan, et remarqua qu’elle avait accroché au-dessus d’elle une vieille pancarte sale sur laquelle était inscrit : « C’est une bénédiction de Dieu ». Une odeur de falafel lui chatouilla les narines. Quant à elle, elle était occupée à rouer son fils Mohamad de coups rapides et successifs, tandis que l’enfant hurlait et râlait à chaque coup.

Il continua à avancer de hara en hara et d’impasse en impasse, jusqu’à ce qu’il arrive à la rue principale, où il s’arrêta pour attendre le tram. Il s’emplit les poumons de l’air lumineux, sec, s’emplit les yeux du spectacle des filles douces et élégantes.

Quand le tram arriva, bondé, il se suspendit à ses marches, et traversa la foule des passagers jusqu’à se retrouver en première. Il n’y avait là qu’un homme corpulent en veste blanche, chauve, avec au-dessus du front une petite boule de chair. Il poussa la porte vers la deuxième classe, et se trouva une place dans la foule. C’est alors que se produisit un miracle. Un gros monsieur, tout en sueur, se leva, et Mahgoub s’installa à sa place. Il se retrouva à côté d’une jeune fille mince, au visage voilé, dont l’un des bras était nu. Sous la mélaya noire, elle était blanche, douce, molle. Mahgoub sentit la tiédeur et la fraîcheur de la chair à ses côtés. Il se mit — prudemment — à frayer un chemin à son bras à côté du sien, jusqu’à ce qu’ils soient collés. La jeune fille ne déplaça pas son bras. Mahgoub fut rassuré : elle acceptait cette promiscuité, ce qui ajoutait à son plaisir sensuel celui, heureux et secret, de la victoire.

De l’autre côté, il y avait un jeune homme dont le bleu de travail était tâché d’huile. Il lisait avec intérêt le journal du soir. Le contact du bras de la belle voilée ne l’empêcha pas de lire le journal à sa manière, comme tous les matins. Il glissait le regard vers les gros titres du journal que lisait la personne assise à côté de lui ou debout devant lui dans l’affluence du tram. (…)

Il se reprit quand il vit la jeune fille à côté de lui se lever et quitter le tram, et quand une dispute s’éleva entre le contrôleur et l’un des gars du quartier. Enfin, il descendit du tram pour rejoindre Hosniya. Il commença à sentir son besoin d’enthousiasme pour continuer à avancer. Il avait quitté la rue principale, spacieuse et épuisante, et traversait à nouveau des impasses. Il fut pris du désir de rebrousser chemin et de retourner à la cour, verser de l’eau sur les colonies de fourmis pour les noyer. Mais cette fois-ci, l’eau serait chaude. Il sentit qu’il était impatient d’aller chez Hosniya, puis de rentrer pour faire sa nouvelle expérience et observer ses résultats effrayants. Malgré cela, il continua à marcher. Il passa devant Am Ali, le père de Hosniya, occupé à réparer une paire de vieilles chaussures, installé à sa place habituelle, près de la cloison en bois. (…) Cette fois-ci, il le dévisagea attentivement. C’était un homme chétif, à la barbe drue, aux cheveux blancs. Il pouvait le tuer si jamais il le surprenait avec Hosniya. Il fut repris de ce sentiment de dégoût, de mépris et de haine, puis ressentit une frustration, énorme, effrayante — de celles qui peuvent provoquer n’importe quel crime et n’importe quelle folie.

Il la vit debout sur le pas de la porte, arborant un large sourire ; il lut le désir dans ses yeux, et sur son visage la douleur, la pauvreté, la frustration. L’entrée de la maison dégageait une odeur de saleté écœurante. Hosniya nettoyait le parterre avec un bout de papier. Elle avait les cheveux abondants et soyeux, et, tandis qu’elle était penchée à récurer le sol, apparut l’arrondi de son derrière, ferme dans son vêtement rouge déchiré. Hosniya l’accueillit. Il vit passer devant lui des images de la ville éblouissante. Il l’installa à côté de lui, lui raconta l’histoire de la veille, la condamnation à mort qu’il avait entendue, comme s’il voulait lui faire peur. Mais elle se rapprochait de lui, ardente, implorante, pour qu’il l’embrasse.

Cela faisait cinq ans qu’il avait ce genre d’aventures. Jamais il n’avait senti qu’il avait obtenu une femme. (…) Rien n’évoluait pour lui, rien ne changeait, rien ne bougeait. Cela faisait cinq ans qu’il était huissier, et il n’avait aucun espoir de devenir quelque chose de mieux dans les jours à venir. Haret Al-Zarayeb, avec sa boue et ses mouches, les disputes de ses habitants depuis cinq ans, ou plutôt depuis une histoire dont il ne savait pas quand elle avait commencé. Il continuait à serrer dans ses bras des corps comme celui de Hosniya dans la nuit, loin des regards, comme les criminels et les voleurs. Il n’avait ni maison ni enfants comme les autres. Il tournait, tournait, sans avancer ni évoluer.

Hosniya continuait à essayer de le caresser ; il regarda ses yeux fatigués, douloureux, vit le désir battre devant lui dans son corps. Il se rappela l’eau chaude qu’il verserait sur les colonies de fourmis dans la cour à Haret al-Zarayeb. D’un geste rapide et violent, il la serra dans ses bras et lui appliqua un baiser sur le front, avant de sortir en courant.

Traduction de Dina Heshmat

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Al-Oweiss couronne la littérature

A la 10e édition du prix culturel du Sultan Al-Oweiss, le prix du roman est allé conjointement à l’Egyptien Youssef Al-Charouni et le Libanais Elias Khouri. Dans le domaine de la poésie, le poète primé fut le Marocain Mohamed Benis, et dans la critique Abdelfattah Kilito et Hécham Jéït. Ces lauréats annoncés la semaine dernière sont sélectionnés parmi 1 000 candidats. Youssef Al-Charouni, né en 1924, est primé pour sa longue carrière comme l’un des pionniers de la nouvelle égyptienne et arabe, de même que pour ses contributions au roman et au théâtre. Al-Charouni a réussi pendant son itinéraire qui remonte à plus de 50 ans à capter les profondeurs des tensions de l’être contemporain. Parmi ses œuvres : Al-Ochaq al-khamsa (les cinq amants, 1954), Ressala ila emraa (une lettre à une femme, 1960), Akher al-onqoud (le dernier-né, 1982), Al-Karassi al-mossiqiya (le jeu des chaises musicales,1990). L’œuvre complète a été publiée en deux tomes en 1992.

 

 




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