Viagra. La version égyptienne est finalement disponible sur le marché. Pourtant, le prix élevé du produit local constitue un obstacle majeur à sa commercialisation et favorise le trafic de son substitut importé.

La pilule couleur locale s’avale mal

« Viagra disponible à 6,5 L.E la pilule », c’est ce qu’affiche une publicité placée à l’entrée d’une pharmacie du quartier de Madinet Nasr. Cette publicité est là depuis une semaine, date de la mise en vente de la pilule égyptienne. « Depuis, la pharmacie a reçu de nombreux clients qui veulent se renseigner sur la différence entre le viagra égyptien et les substituts importés. Le problème est que la majorité ne sont pas conscients qu’il s’agit d’un médicament et non pas d’un aphrodisiaque », explique Alaa Ahmad, propriétaire de la pharmacie. Alaa ne dispose dans sa pharmacie que de trois boîtes de viagra local, histoire de voir la tendance avant d’acheter en grandes quantités. Il ajoute que le ministère de la Santé a distribué à toutes les pharmacies une brochure indiquant les conditions de vente de la « pilule bleue » et les sanctions prévues pour les pharmaciens contrevenants. Le ministère a souligné notamment que le viagra ne doit être vendu que sur ordonnance médicale. Parallèlement, la vente du viagra importé a été strictement interdite. Conformément à la loi 32-75, tout pharmacien qui vend des médicaments considérés comme dangereux sans ordonnance médicale risque un an d’emprisonnement et une amende qui varie entre 500 et 2 000 L.E. « On s’attend à ce que le ministère organise des campagnes d’inspection pour s’assurer que toutes les pharmacies respectent ces règlements », explique Alaa.

Dans une autre pharmacie, au centre-ville, les mêmes publicités annonçant l’arrivée du viagra local sont affichées. Le propriétaire de la pharmacie affirme qu’il n’y a pas un vrai engouement de la part des citoyens pour le viagra égyptien. Il n’a dans sa pharmacie qu’une seule boîte. Lui, non plus, ne pense pas que la pilule égyptienne fera l’objet d’une forte demande. « Le prix du viagra égyptien a suscité la déception des consommateurs. Le sachet qui contient 4 pilules est vendu à 26 L.E, tandis que le sachet du viagra importé qui contient 5 pilules est vendu à 12 L.E », souligne ce pharmacien qui a préféré gardé l’anonymat. « D’autre part, ajoute-t-il, dans le cas du viagra fabriqué à l’étranger, la marge de profit est plus grande, elle peut atteindre jusqu’à 50 % du prix, étant donné que ces pilules entrent clandestinement dans le pays sans passer par la douane. Alors qu’avec le produit égyptien, le profit ne dépasse pas les 20 %, sans oublier les impôts ».

En effet, le viagra trafiqué provient principalement de la Grèce, de la Syrie, de l’Inde et des Etats-Unis. Le plus en vogue est le viagra américain. Selon les chiffres du ministère de la Santé, la pilule bleue coûte aux Egyptiens 600 millions de L.E tous les ans. Certaines familles lui consacrent un budget mensuel variant entre 180 et 300 L.E.

Pour faire face au marché noir du viagra, le ministère de la Santé a décidé depuis 1997 de produire la pilule localement. Finalement, le ministère a réussi à obtenir sa fabrication sous licence étrangère. Mais apparemment, cette bonne nouvelle ne réduira pas la contrebande du viagra étranger. Presque tous les jours, les médias annoncent une saisie d’une cargaison de viagra trafiqué.

Sarwat Bassili, propriétaire d’une firme pharmaceutique, estime que la pilule locale ne pourra pas rivaliser avec celles importées. Selon lui, il s’agit en premier lieu de la façon de penser des Egyptiens qui « ont le complexe des produits étrangers toujours estimés de meilleure qualité ». C’est donc cette demande du viagra étranger qui encouragera les trafiquants à persévérer, estime Bassili.

Le système de contrôle mis au point par l’Organisme des douanes a amené les contrebandiers à user d’un nouveau stratagème : dernièrement, ils ont commencé à cibler les cargaisons des grandes compagnies commerciales pour les y infiltrer.

De leur côté, les responsables du ministère de la Santé essayent de s’expliquer. « 6,5 L.E la pilule n’est pas un prix élevé. Le problème, c’est que les Egyptiens ne sont pas conscients qu’il s’agit d’un médicament assez particulier. Une dose exagérée peut causer des crises cardiaques fatales », assure Ahmad Adel, ministre adjoint de la Santé. « C’est pour protéger les citoyens contre une utilisation anarchique de ce médicament que le ministère lutte contre les trafiquants », assure-t-il. Les Egyptiens n’ont donc qu’à y faire confiance .

Marianne Youssef