Moyen-Orient : vers de nouvelles alliances ?

Bassam Bounenni

Chercheur tunisien en géopolitique

L'Iran n'a jamais été plus clair : les activités nucléaires se poursuivront. Fort des bonnes nouvelles en provenance du Liban, Téhéran s'est permis de crier victoire. Les mollahs sont certains que la vraie victoire sur le front libanais ne sera pas militaire mais plutôt politique. Et, dans d'énormes proportions, également psychologique. Cependant, la quiétude dans laquelle s'est soudainement retrouvée l'équipe du président Ahmadinejad a été gâchée par la position prise par le trio Riyad - Amman - Le Caire. Considéré comme l'allié traditionnel de Washington au Moyen-Orient, ce trio a dénoncé une bataille aventurière, l'imputant au Hezbollah, et surtout une ingérence étrangère et destructrice, en allusion au rôle joué par Téhéran dans le schéma catastrophique qui se dessine actuellement au Liban. Mais, le problème libanais n'est que l'arbre qui cache la forêt.

De l'Iraq aux Territoires occupés, en passant par la nouvelle poudrière libanaise, le bras de fer entre le trio arabe et le géant persan est plus qu'apparent. La pomme de discorde entre les deux blocs revêt plusieurs formes.

Premièrement, il y a un véritable choc de civilisations au sein du monde musulman, entre sunnites et chiites. Vieux de plusieurs siècles, ce choc est plus que jamais perceptible, les intérêts et les tendances des deux blocs étant contradictoires.

En effet, l'actuel leadership iranien, héritier d'une Révolution au sens propre du terme, a redoré le blason du chiisme en tant qu'alternative à la dictature et à la tyrannie, vécues par les Iraniens sous le règne du Shah et sous les premières années de la République islamique. Innovation technologique, poids politico-diplomatique sur la scène internationale et renouveau culturel, tel est le bilan de la première année du pouvoir d'Ahmadinejad.

Dans la foulée, le président iranien demeure fidèle à l'essence anti-américaine de Téhéran de l'après-1979. Ce qui s'oppose aux intérêts du trio sunnite, allié traditionnel des Etats-Unis dans la région et, par apposition, d'Israël.

Le choc entre chiites et sunnites s'est notamment accru suite à la percée des mollahs en Iraq, après l'invasion américaine en 2003, invasion qui a mis un terme à plusieurs décennies de règne sunnite et a permis aux chiites, majoritaires, d'accéder aux plus hautes sphères du nouveau pouvoir.

La donne a encore changé après l'assassinat de l'ancien premier ministre libanais, Rafiq Hariri, et le retrait des troupes syriennes du Liban. En effet, les pressions internationales — et plus particulièrement américaines — sur Damas ont accéléré un plus grand rapprochement entre le régime alaouite et Téhéran. Au grand dam du triangle sunnite.

Ce jeu de cartes a donné, au lendemain des derniers événements, un schéma quasi final : un premier pôle avec pour membres l'Iran et la Syrie ainsi que deux antennes, l'une au Liban — le Hezbollah — et l'autre dans les Territoires occupés — le Hamas.

Dans le second pôle, on trouvera l'Arabie saoudite, l'Egypte et la Jordanie avec deux antennes également, toujours au Liban, le camp Hariri, et dans les Territoires occupés, le Fatah.

Le premier pôle jouit d'un soutien russe, alors que le second est d'obédience américaine. Mais, ce schéma peut-il survivre ? En effet, la confrontation entre le camp de Téhéran et celui soutenu par Washington a fait que le premier soit considéré par l'opinion publique arabe — pourtant majoritairement sunnite — comme le porteur de l'espoir de la « nation », l'espoir de la confrontation, justement. Car, aux yeux de millions d'Arabes, il est grand temps de mettre un terme à l'état de « ni guerre, ni paix ». Aussi, faut-il préciser que l'essentiel des masses arabes optera — par défaut — pour le camp de Téhéran, l'autre camp étant l'allié du « Grand Satan américain ».

La reconfiguration de la région et la résolution finale et globale de tous ses maux passent essentiellement par une prise de conscience de ces nouvelles alliances. L'équilibre des forces est, certes, du côté du triangle sunnite. Mais, les masses sont plus du côté de Téhéran et de ses alliés. Et, même si l'on claironne ici et là que la rue arabe est inexistante, il n'en est pas moins vrai qu'une opinion publique arabe, à la fois cultivée et révoltée, est en train de se former. Non sans prendre en considération les secousses qui frappent la région.