Vers où se dirige l'Iraq ?

Hassan Abou-Taleb

Directeur de rédaction des Dossiers Stratégiques

Avec l'escalade des agressions israéliennes au Liban, l'intérêt médiatique s'est quelque peu détourné des événements qui se déroulent dans d'autres pays arabes. La Somalie et l'Iraq traversent tous deux des moments difficiles. En Somalie, les tribunaux islamiques se sont emparés de nouveaux emplacements géographiques à l'heure où le gouvernement transitoire a subi un coup dur. En effet, plus de la moitié de ses membres ont présenté leur démission en protestation contre la faiblesse du gouvernement et son incapacité de réaliser une réconciliation nationale globale. Quant à l'Iraq, il se trouve face à des choix difficiles d'autant plus que de nombreux indices indiquent que le pays se dirige vers une guerre civile acharnée.

La guerre civile est un état où les principales composantes de la société entrent en lice dans des affrontements ouverts. Ce, en conséquence de la faiblesse de l'autorité centrale et de l'absence d'un organisme capable de maîtriser le conflit social et politique, et d'assurer la sécurité des citoyens. Le fait qui pousse chaque communauté à revenir à ses appartenances d'origine, qu'elles soient géographiques, ethniques ou confessionnelles. C'est ainsi que toute la société entre en lice dans des affrontements ouverts pour obtenir davantage de profits aux dépens des autres communautés ou du moins pour préserver ses intérêts. Dans la plupart des cas, les guerres civiles s'accompagnent d'une ingérence étrangère de la part de forces régionales ou internationales. La situation se complique davantage lorsque l'ingérence étrangère prend la forme d'une occupation manifeste qui suscite la division des citoyens du même pays, comme c'est le cas en Iraq depuis près de trois ans et demi.

La situation en Iraq semble extrêmement compliquée à cause de la diversité des sources de violence. D'une part, la violence s'adresse aux forces d'occupation qui, à leur tour, ripostent par des actes de violence de large envergure. D'autre part, la violence est exercée par des groupuscules religieux contre les forces d'occupation, contre les Iraqiens qui coopèrent avec elles et aussi contre certains Iraqiens pour des raisons ethniques. Une partie de ces groupuscules ne sont pas iraqiens alors que d'autres appartiennent à des organisations et partis religieux iraqiens dont la majorité est chiite et la minorité sunnite. Le conflit s'accentue de jour en jour entre ces organisations. Leur principal objectif n’est pas les forces d'occupation mais les Iraqiens qui appartiennent à d'autres confessions que ce soit pour les tuer ou pour les terroriser et les obliger à se déplacer vers d'autres régions. Le fait qui mènera à une répartition géographique selon des fondements confessionnels. Ainsi la division du pays deviendra-t-elle chose évidente.

C'est ainsi que les sunnites quittent les régions du sud à majorité chiite et que les chiites qui vivaient dans les milieux sunnites quittent aussi leurs habitations. Ce phénomène dangereux est aussi apparu à Bagdad où les milices de l'armée d'Al-Mahdi dirigées par Moqtada Al-Sadr exercent différentes formes de violence et de terrorisme contre les sunnites qui se sont trouvés contraints eux aussi à former des milices populaires pour protéger leurs régions.

Selon les déclarations du secrétaire d'Etat à la défense américain, Donald Rumsfeld, les tensions confessionnelles font désormais partie du quotidien iraqien et les forces américaines vont changer leurs plans si les choses deviennent incontrôlables. Cependant, Rumsfeld n'a pas dévoilé les grands traits de ces plans. Les Etats-Unis œuvreront-ils à étrangler la sédition confessionnelle ou bien laisseront-ils l'Iraq couler ? Les rapports promulgués par les Centres de recherche proches de l'Administration américaine révèlent que l'Iraq s'est effectivement divisé selon des bases confessionnelles, que la répartition géographique confessionnelle est devenue évidente et qu'il faut trouver une stratégie d'issue rapide afin de protéger les soldats américains pour ne pas s'impliquer dans une guerre civile évidente. Dans ce même contexte, l'ambassadeur britannique, dont le mandat a expiré en Iraq, a présenté un rapport au ministre britannique des Affaires étrangères dans lequel il a déclaré que les tensions confessionnelles en Iraq sont devenues incontrôlables. Il a aussi conseillé à son pays de réfléchir sérieusement à ce qu'il fera dans le cas du déclenchement d'une guerre civile officielle en Iraq.

Le gouvernement de Maliki avait déclaré que son principal objectif était d'améliorer la sécurité et de réaliser la réconciliation nationale globale. Mais après trois mois, les résultats sont toujours déplorables. Le fait qui a poussé le président américain à décider, il y a trois semaines lors de la visite de Maliki à Washington, l'envoi de nouvelles forces américaines en Iraq pour aider le gouvernement iraqien à assurer la sécurité. Ces plans, semble-t-il, ont aggravé la situation sécuritaire. En effet, le nombre de morts a atteint 1 889 personnes le mois dernier, dont 50 % n'ont pu être identifiées et ont subi des tortures avant d'être tuées.

Les évolutions en Iraq sous l'occupation et en l'absence d'une forte volonté destinée à réaliser la réconciliation nationale globale basée sur la solidarité pour mettre un terme à l'occupation indiquent que les choses s'aggravent. Ce qui se passe aujourd'hui en Iraq est une guerre civile non déclarée entre les dirigeants des grandes forces politiques. Il est certain que l'occupation américaine est à l'origine de cette situation. Ces dirigeants, qui ont accepté de coopérer avec l'occupation, assument une grande partie de la responsabilité historique de la perte de leur grand pays. C'est comme s'ils n'avaient pas lu l'Histoire et n'avaient pas compris que la guerre civile ne profite à personne, si ce n'est les ennemis historiques.

L'Iraq est un grand pays. S'il entre dans une guerre civile, ce sera une catastrophe. Cette guerre entraînera de profondes mutations sociales et politiques qui s'étendront certainement aux pays voisins. Le grand paradoxe est que l'Iraq regorge de capacités humaines et politiques ainsi que de grandes références religieuses qui peuvent jouer un rôle important dans la préservation de l'Iraq et de son unité. Cependant, il souffre de la présence d'une élite politique à l'horizon limité, d'une occupation impérialiste qui lève des slogans brillants mais qui exerce les pires atrocités. Il souffre aussi de groupuscules aux appartenances inconnues qui exercent la violence avec un esprit sadique. Après trois ans et demi d'occupation américano-britannique, l'Iraq se dresse face à l'inconnu. Il a perdu la volonté de construire une société cohérente pour un avenir meilleur. Le plus triste est que certains dirigeants iraqiens s'attachent à la violence, attisent les feux de la sédition confessionnelle, posent les fondements de la division de l'Iraq et planifient pour le pire en se basant sur des forces étrangères qui ne connaissent que leurs propres intérêts et qui se préoccupent peu de l'intérêt de l'Iraq.