Al-Ahram Hebdo, Dossier | La donne Chiite
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 16 au 22 août 2006, numéro 623

 

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Dossier

Moyen-Orient . Avec le Hezbollah en première ligne contre Israël et un Iran défiant les diktats américains sur le nucléaire, les chiites deviennent le fer de lance de ce qui pourrait être la nouvelle lutte anti-impériale. Un état des lieux qui ne manque de préoccuper les régimes en place.

La donne Chiite

« Aventurisme », c’est le mot qui a ouvert la boîte de Pandore. Jamais auparavant, dans l’histoire du conflit israélo-arabe, des pays arabes n’avaient critiqué un compatriote en conflit contre l’occupation israélienne. Le Liban a beau être bombardé jour et nuit et faire l’objet d’une agression israélienne sans précédent, les capitales arabes ne se sont pas montrées avares dans les condamnations contre le Hezbollah, sans toutefois le nommer. La solidarité arabe s’écroule-t-elle en faveur d’un fossé sectaire sunnite-chiite ? L’Arabie saoudite a initié la campagne. « Une distinction doit être établie entre la résistance légitime et les aventures irréfléchies entreprises par des éléments de l’intérieur et par ceux qui sont derrière eux (...). Ces éléments exposent les pays arabes et leurs intérêts à de graves dangers sans que ces pays aient leur mot à dire », écrit l’agence de presse du Royaume. Riyad va encore plus loin, avec une fatwa d’Abdallah bin Jebrine, interdisant tout soutien au Hezbollah, « l’hérétique ».

Signe du malaise. Le visé est certes le mouvement de Nasrallah, mais au-delà, l’Iran. L’Egypte et la Jordanie suivent. Voilà que depuis la chute de Saddam Hussein en Iraq, plusieurs dirigeants arabes s’inquiètent de la montée en puissance des chiites dans la région. Paradoxalement, jamais un président iranien n’était de plus en plus populaire dans les rues arabes, comme l’est aujourd’hui, Mahmoud Ahmadi Nejad pour son défi des Etats-Unis sur le nucléaire. La popularité de Hassan Nasrallah, elle, n’est en aucun cas de nature à rassurer des régimes arabes, en grande majorité, sunnites. Les élites de la région ont été prises de cours par des portraits ou drapeaux du chef du Hezbollah et son parti dans leurs rues. Un précédent. L’épouvantail, cru anéanti, ressurgit. On redoute la formation dudit « croissant chiite » qui part de Téhéran, passe par Beyrouth et arrive à Bagdad. Fondée ou non, c’est cette crainte qui semble guider la stratégie arabe actuelle. Par un passé assez proche, au Caire ou à Riyad, on avait soutenu le régime iraqien dans sa guerre contre le pouvoir à Téhéran. Un nouveau front se dresse aujourd’hui de crainte de la remontée en puissance d’un Iran exportateur d’un militantisme chiite. Le différend sunnite-chiite existe en effet depuis l’aube de l’histoire de l’Islam, au lendemain de la mort du prophète Mahomed. Les partisans de la chiaa d’Ali préfèrent vénérer le cousin et gendre de Mahomed. La succession devrait, selon eux, se faire dans la famille du Prophète et non dans ses compagnons. La réalité géopolitique n’est pourtant pas aussi simpliste.

La nouvelle carte

L’arc chiite s’élevant dans l’est du monde arabe n’est plus un mirage. Le lien uniquement théologique entre l’Iran et les chiites arabes prend forme. Plus question de parler de l’isolation géographique des Marjeya de Téhéran.

A Bagdad, au moins, tous les pouvoirs sont entre les mains des chiites, majoritaires dans le pays, mais minoritaires dans la région, avec 25 % seulement d’adeptes. Ils sont même sortis comme les improbables vainqueurs de la guerre. Le premier ministre iraqien, Jawad Al-Maliki, et avant lui Ibrahim Al-Jaafari, sont deux cadres du parti Daawa. Ils ont tous deux eu le même parcours, et ont effectué le même exil en Iran. Et impossible de placer tous les chiites sous le même sceau en Iraq. Il y a les pro-américains et les pro-iraniens et l’entre-les-deux. Ahmed Chalabi ne peut être ainsi comparé au religieux fondamentaliste Ali Al-Sistani, et sa milice. Or, ce dernier est assez différent de Moqtada Al-Sadr et son « Armée du Mahdi ».

Pour les Saoudiens, ils sont tous dans le même paquet et le problème n’est pas entièrement théologique. Leur inquiétude devant l’islam chiite se situe à plusieurs niveaux. Le premier concerne la chiites saoudiens dans l’est du pays. Le hasard de la géographie a voulu qu’ils soient placés dans les zones où se trouvent les plus grandes réserves mondiales de pétrole et, de surcroît, qu’ils y soient majoritaires. Tout comme c’est le cas du Bahreïn, de l’Iraq et de l’Iran. Pétrole. Indispensable pour les Américains et particulièrement pour l’administration Bush. L’Arabie saoudite ne peut éluder les scénarios qui verraient sa relation avec Washington se dégrader. Les attaques qui ont visé les Etats-Unis venaient des Bin ladistes saoudiens, mais avant tout sunnites, et non de la part des radicaux, chiites. Riyad craint également la perte de son rôle clé dans la cause palestinienne. Les musulmans des territoires palestiniens sont exclusivement sunnites, mais politiquement le sens est autre. Avec le Hezbollah chiite, ils se soutiennent respectivement. Les mouvements de résistance palestinienne sont, en majorité, hébergés par la Syrie, alliée de l’Iran. Le cercle est loin d’être restreint.

Pour Le Caire, l’affaire est uniquement politique, puisque l’Egypte ne craint pas une montée en flèche de la toute petite communauté chiite. Cette scission sectaire n’est pas de mise dans le pays des pharaons (lire page 5). Lorsque le président Moubarak déclare à la télé que les chiites arabes étaient plus loyaux à l’Iran qu’à leur pays, c’est Téhéran qui est ciblé et non pas les chiites. Le Caire, qui avait accueilli le chah d’Iran au lendemain de la révolution islamique de 1979, ne tarde pas à rompre ses relations diplomatiques avec Téhéran. La rue baptisée Khaled Al-Islambolli, l’un des assassins de président Sadate, serait à l’origine des tensions. L’Egypte s’efforce alors de faire du realpolitik, C’est-à-dire que ce qui compte pour Le Caire, ce sont les relations stratégiques avec les Etats-Unis. Tout militantisme anti-israélien ne trouve plus d’écho en Egypte.

« Critiquer les chiites simplement en raison des Iraniens est assez ridicule, c’est comme critiquer les catholiques et dire qu’ils sont plus loyaux envers le Vatican qu’envers leurs propres pays », explique Amr Al-Chobaki, chercheur au Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Les Egyptiens ne veulent pas en effet céder leur rôle régional en faveur d’une puissance potentiellement nucléaire, qui est l’Iran. Les tentatives de rapprochement entre Le Caire et Téhéran ont été toutes soldées par un échec. Pas de tension vive mais pas de réconciliation non plus. L’Egypte est le seul pays avec les Etats-Unis et Israël qui n’entretient pas de relations diplomatiques avec l’Iran. Cette appréhension vis-à-vis du pouvoir chiite s’est d’ailleurs éclipsée lors de la guerre du Liban par la plus grande partie de la population arabe et même par les Frères musulmans qui se sont départis des fatwas émanant d’Arabie saoudite. Mehdi Akef, le guide spirituel de la confrérie, a voulu transcender les divisons confessionnelles et fait de Nasrallah le dirigeant de la nation arabe. Mais, selon Hossam Tammam, spécialiste des mouvements religieux et qui a contribué à plusieurs tentatives de réconciliation sunnite-chiite à travers le monde arabe, Akef « a complètement ignoré les règles d’une telle transcendance. Il aurait pu soutenir Nasrallah sans lui accorder un blanc-seing, sans baptiser un jeune chef chiite dirigeant de la nation arabe ».

Nationalisme/Sectarisme

Tout dépend de la manière dont on voit les choses. Ceux qui ont une vision politique ne craignent pas une prédominance chiite tant qu’elle s’oppose au projet américano-sioniste, mais ceux qui regardent les choses sous l’angle doctrinaire s’inquiètent plus d’une progression chiite que celle sioniste, par exemple. Une attitude qui jure avec le fait que la République islamique apparaît comme étant le seul Etat qui ose s’opposer à Israël. Elle peut ainsi, auprès des opinions, dépasser le conflit entre sunnites et chiites et se poser comme le seul défenseur du monde arabe contre Israël.

Mais, sommes-nous en train de vivre un tournant fondamental dans les relations entre le nationalisme arabe et le sectarisme religi? La crainte est vive. On ne peut pas s’aveugler et ignorer l’importance de l’Iran dans la région. Les négociations officielles des Américains sur l’Iraq d’après-Saddam se faisaient avec l’Iran. Du coup, la nouvelle Constitution ne parle pas d’un Iraq arabe mais d’un des pays fondateurs de la Ligue arabe. Nuance qui reflète certes des ambitions chiites pour ne pas dire iraniennes. Les Américains en sont bien conscients mais ne font rien outre des pressions sur Téhéran quant au dossier nucléaire et ce uniquement pour ne pas déranger Israël. Mais à part cela, une sphère d’influence chiite semble acceptée ou simplement Washington n’a pas de stratégie pour y répondre. Le premier ministre iraqien, Al-Maliki, proche de Téhéran, s’est vu réserver un accueil aux Etats-Unis jamais accordé à un dirigeant arabe.

Les deux mentors de la politique étrangère américaine, Henry Kissinger et George Schultz, signent cependant une tribune commune dans le Washington Post et l’International Herald Tribune insistant qu’il est urgent de démembrer le « croissant chiite » en formation.

Le problème est que ce croissant n’est ni un bloc, ni une alliance. On peut parler d’une sphère d’influence chiite mais l’unité de cette zone est relativement fragile. La crise actuelle offre certes des atouts à l’Iran. Téhéran a l’occasion de devenir une puissance capitale. Déjà sur le plan économique, il est le 2e producteur de pétrole, et détient les deuxièmes réserves mondiales de gaz. Son fonctionnement est plus démocratique que ses voisins arabes et son régime est stable depuis vingt-six ans. Il a une large population éduquée et une influence militaire importante. Vali R. Nasr, auteur de l’ouvrage Le Renouveau chiite : comment les conflits avec l’islam vont façonner le futur, explique dans Libre Belgique que « cette crise illustre la compétition pour un nouvel équilibre des pouvoirs au Proche-Orient. La guerre en Iraq a été l’élément déclencheur ». Il va encore plus loin en précisant que « les Etats-Unis ne peuvent plus trop compter sur leurs alliés traditionnels. Pour la première fois, leur influence a été marginalisée face à la montée de l’Iran. La donne a changé à cause de l’émergence du mouvement chiite ».

Les Arabes se méfient d’une attitude iranienne hautaine ou d’une rivalité perso-arabe qui date de longtemps. C’est la menace du militantisme chiite même si les sunnites ne craignent pas de voir la cacophonie des chants et des flagellations rituelles dans leurs zones. Ainsi, les pays arabes sunnites essayent de présenter, surtout à Washington, l’émergence du mouvement chiite comme la manifestation d’un impérialisme iranien. Cela ne sera pas viable longtemps, notamment en l’absence d’un projet arabe après la régression du nassérisme et le repli de l’Arabie saoudite sur elle-même.

Samar Al-Gamal

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Une doctrine fondée sur l’imama

Etymologiquement, le terme « chiisme » vient de chiaat Ali, c’est-à-dire le parti d’Ali. Ali était le cousin, gendre et compagnon du prophète Mohamad. Cette branche de l’islam conteste la méthode de désignation du successeur du Prophète et pense que ce droit revenait à Ali et aux autres descendants de la famille. Or effectivement, Ali n’a pris les commandes de la nation musulmane qu’à un quatrième mandat après Abou-Bakr, Omar et Osmane.

Son pouvoir sera contesté par Mouawiya Ibn Abi-Soufiane qui trahira son pacte avec lui. Ali sera assassiné en 661. Ses partisans reportèrent alors tous leurs espoirs sur ses fils Hassan et Hussein. Ce dernier refuse le pouvoir omeyyade de Mouawiya et constitue un bataillon pour une rébellion armée. Sa mort ou son martyre avec l’ensemble de sa famille et de ses partisans lors de la bataille de Kerbala en 680, marquera le début de la rupture entre les chiites et ceux qu’on nommera plus tard les sunnites. Le cœur du chiisme est dans ce massacre, d’où le culte des martyres. C’est l’origine historique des différends entre les sunnites et les chiites, qui comptent aujourd’hui quelque 200 millions de fidèles (environ 20 % des musulmans), et le reste sont des sunnites.

A part quelques différences dans les prières ou certains rites religieux, les chiites se distinguent surtout par leur conception particulière de l’autorité religieuse. Pour le chiisme, l’ère de la prophétie s’est arrêtée avec le décès de Mohamad, mais la foi et le message se poursuivent grâce aux « imams ». Ils doivent remplir un certain nombre de conditions : être instruit de la religion, être juste, exempt de défauts. Donc être le plus parfait de son temps. L’imam tire son pouvoir et sa légitimité de Dieu et ainsi, il est infaillible. Le clergé chiite a une hiérarchie qui commence par les hawzawi (apprentis), hodjate al-islam, ayatollah et ayatollah al-ozma, au sommet du classement. Ces deux dernières classes ont un statut très spécial et un grand pouvoir. Dans la philosophie chiite, toutes les réalités, de même que le Coran, ont un sens apparent et un autre caché. Et il revient aux imams d’enseigner cette vérité et d’essayer de trouver les explications à leurs successeurs et partisans.

Dans l’islam chiite, il y a quelques divisions, à savoir les duodécimains qui croient aux douze imams et qui attendent ce douzième Mohamad Al-Mahdi qui viendra pour reprendre son trône. Ensuite, il y a les ismaélites qui croient aux premiers six imams seulement et attendent leur septième imam Ismaïl Ibn Gaafar. Enfin, les zaydites, qui sont les plus proches des sunnites et eux sont d’accord sur l’idée que Ali méritait la première succession, mais ils acceptent le fait accompli. En dépit de telles divergences, ils se considèrent tous comme musulmans et confirment la présence d’un Dieu unique et que Mohamad est son dernier prophète, comme d’ailleurs l’a confirmé Hassan Nasrallah en réponse aux fatwas saoudiennes qui les ont qualifiés de khawarej et ne méritent pas être vus comme musulmans.

Karim Farouk

 




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