Al-Ahram Hebdo,Invité | Dominique Vidal
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 21 à 27 juin 2006, numéro 615

 

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Invité

Ecrivain français spécialiste du Moyen-0rient, co-auteur notamment du livre Les 100 clés du Proche-Orient (2003), Dominique Vidal analyse la politique arabe de la France.

« L’Europe punit les Palestiniens pour avoir mal voté »

Al-ahram hebdo : Pensez-vous que la politique française actuelle au Proche-Orient est en mutation ?

Dominique Vidal : Oui. Les signes d’inflexion de la politique française se sont multipliés depuis 2004, même fin 2003. La première chose, c’est le silence sur la répression en Palestine. Auparavant, ce que les Israéliens appellent les « exécutions ciblées », les bombardements aveugles sur les populations à Gaza et en Cisjordanie, en passant par les arrachages d’oliviers, toutes ces formes d’oppression de la part de l’armée israélienne étaient dénoncés régulièrement par la France, au plus haut niveau. Deuxièmement, une coopération extrêmement étroite, non seulement entre les deux pays, mais entre les ministères, est en train de se développer. C’est ici qu’intervient l’affaire du tramway, qui donne à la politique française un aspect un peu schizophrénique. D’un côté, la France continue, jusqu’à nouvel ordre, de considérer les quartiers juifs de Jérusalem Est comme des colonies de peuplement illégales. D’un autre côté, deux entreprises françaises, dont l’une était étatique il y encore pas longtemps, construisent un tramway entre Jérusalem Ouest et deux colonies juives illégales. Mais il y a eu pire. Nicolas Sarkozy, le ministre de l’Intérieur, a invité son homologue israélien, venu en France, d’après le quotidien Haaretz, avec le ministre de la Sécurité, juste après la révolte des banlieues, en décembre dernier, pour expliquer comment ils avaient écrasé la révolte des citoyens arabes d’Israël au moment du début de l’Intifada. La commission Hoor avait désavoué le comportement de l’armée, de la police, et la chaîne des directives qui avaient été données. Or, voilà que, tout à coup, cette répression des Palestiniens d’Israël devient un modèle que les ministres israéliens viennent enseigner à notre police en France. Là, on est vraiment dans un seul côté d’une manière particulièrement choquante.

— Comment expliquez-vous cette inflexion ?

— On dit souvent, en particulier dans les pays arabes, que les dirigeants français ont des préoccupations politiciennes et sont prêts à aller rechercher les voix où elles se trouvent, y compris parmi les juifs français. Mais la thèse selon laquelle les juifs français voteraient en fonction des positions sur le Proche-Orient est absurde. Les juifs, comme les autres, votent d’abord sur des préoccupations françaises. De toute façon, cette préoccupation politicienne existe. Il serait absurde de la nier, d’autant qu’Israël a mené ouvertement du temps d’Ariel Sharon une campagne sur le thème « La France est un pays antisémite », à partir de la réalité d’agressions anti-juives en France, mais en occultant qu’il y avait au moins, et aujourd’hui d’ailleurs plus, d’agressions anti-arabes, anti-musulmanes ou anti-Noirs en France. Il s’agit donc d’une campagne diffamatoire, qui a des relais en France. Ainsi, le président du CRIF (Conseil Représentatif des Institutions Juives de France), Roger Guckerman, a ouvertement exprimé, pour la première fois en 2005, qu’il y a une contradiction entre la volonté du gouvernement français de lutter contre l’antisémitisme et la politique qu’il mène au Proche-Orient. Cette volonté de peser sur la politique française a joué un rôle, cela me paraît évident, surtout après les campagnes mises en œuvre par les Israéliens et leurs inconditionnels en France, qu’ils soient juifs ou non. Il s’agit d’un problème politique complexe, qui ne se réduit pas aux dimensions religieuses ou ethniques.

— Pensez-vous que les intérêts économiques jouent un rôle dans le changement de la politique française au Moyen-Orient ?

— Je dirais qu’on ne peut pas comprendre l’infléchissement de la politique française avant, pendant et après la visite d’Ariel Sharon, en juillet 2005, qui a été le tournant, historiquement, si on ne restitue pas cet infléchissement dans le changement des rapports franco-américains. Après la guerre d’Iraq, où la France avait pris la tête de l’opposition mondiale, on a eu l’impression que le pouvoir français a abandonné la mission qui était la sienne pendant la guerre symbolisée par le face-à-face entre Villepin et Colin Powell au Conseil de sécurité. Une série de signes ont été donnés aux Etats-Unis, indiquant la volonté de la France de se rapprocher de Washington. On a eu ce que je viens de dire sur le Proche-Orient. Mais aussi le fait que la France ait pris l’initiative de la résolution qui a accompagné le printemps de Beyrouth, mais qui a aussi permis aux Etats-Unis d’exercer une pression considérable sur le régime de Damas. Plus récemment, la France est passée d’une attitude de médiation avec l’Iran à une attitude de pointe dans la pression sur l’Iran. Ces dernières semaines, il semblerait avéré que la France ait accepté d’être co-signataire d’un projet de résolution, mentionnant le chapitre 7, c’est-à-dire la possibilité d’une intervention militaire contre l’Iran. Enfin, plus George Bush est en faillite en Iraq, plus l’opinion américaine le condamne — même pas un tiers d’opinions favorables — , et plus la France se tait sur l’échec de l’opération iraqienne. En Afghanistan, la France est très active aux côtés des Américains. On a vraiment l’impression d’un tournant pro-américain. La politique extérieure française, notamment proche-orientale, a toujours été le fait d’un pouvoir extérieur fort. Or le pouvoir semble éclaté entre Matignon, l’Elysée, le Quai d’Orsay, ce qui joue certainement un rôle dans le tournant pro-américain et pro-israélien. Dans ce contexte, les pressions, dont celles du Grand Capital, ont beaucoup plus de résultats. Les grandes entreprises françaises en veulent au président de la République, car la croisade contre la guerre d’Iraq a coûté cher au Capital. Les marchés se sont restreints pour la France en Iraq et dans tout le Golfe, car les Etats-Unis ont exercé une pression efficace.

— La France ne s’est pas démarquée après les élections législatives en Palestine, qui ont vu la victoire du Hamas. Qu’en pensez–vous ?

— Après l’élection du Hamas, l’Europe s’est laissé pendant deux mois le temps de réfléchir. La France a été dans ce sens. Mais au moment où l’Union Européenne (UE) décide de suspendre l’aide aux Palestiniens, la France vote cette suspension. C’était scandaleux, pour trois raisons. D’abord, c’est une décision criminelle. 30 % de gens sont au chômage en Palestine, près de 50 % vivent en dessous du seuil de pauvreté, 1 million de gens dépendent du salaire des fonctionnaires. On punit les Palestiniens pour avoir mal voté, alors qu’on leur a demandé de voter, et qu’ils l’ont fait de manière démocratique.

Deuxièmement, c’est absurde. Les sondages faits depuis les élections indiquent que les Palestiniens n’ont pas voté pour la charte du Hamas, ni pour la destruction d’Israël, ni pour la relance des attentats terroristes. 86 % des Palestiniens disent vouloir un réel processus de paix avec Israël, digne, tenant compte de la volonté populaire des Palestiniens. Troisièmement, c’est une décision contre-productive. Les positions du Hamas sont ce qu’elles sont, mais de nombreuses raisons militent en faveur d’une évolution du mouvement, subitement en charge du gouvernement, à condition de lui donner cette possibilité. On ne peut pas, comme l’a fait l’UE, poser des exigences au Hamas, et pas à Israël.

Si on demande au Hamas de reconnaître Israël — je crois qu’il faut reconnaître Israël si on veut négocier avec lui — , il faut demander à Israël de reconnaître l’Etat palestinien, ce qu’Israël n’a jamais fait. Rabin avait reconnu l’OLP, pas l’Etat palestinien. Je crois qu’on a raison de ne pas accepter de formes d’attentats terroristes contre Israël, mais alors il faut aussi demander à Israël de ne pas se livrer à du terrorisme d’Etat. Quand on bombarde Gaza, quand on exécute les gens sans aucune base légale, c’est du terrorisme. Quand on demande au Hamas de reconnaître les résolutions de l’Onu, la Feuille de route, il faut aussi demander à Israël de respecter ces mêmes résolutions, la Feuille de route. La moindre des choses, c’est de présenter au Hamas des exigences symétriques à celles demandées à Israël.

Le vote de la France en faveur de la suspension de l’aide était donc absolument inqualifiable, d’autant plus qu’une semaine plus tard, le président de la République déclare, au Caire, que la France est contre la suspension de l’aide. Schizophrénie ou Alzheimer ? Une semaine encore après, il reçoit Mahmoud Abbass à Paris et invente avec lui un mécanisme pour contourner la décision européenne. Mais ce mécanisme — le Fonds Spécial de la Banque mondiale — existait déjà. Il y a un tournant mais aussi une difficulté à l’assumer. Ce genre de va-et-vient ne peut durer longtemps. On est dans une période où la France doit définir clairement sa politique.

— Le débat idéologique actuel autour de la marginalisation de la population issue de l’immigration, et plus largement autour de l’islam et du voile, n’est peut-être donc pas un hasard ...

— La question des jeunes issus de l’immigration, arabe ou africaine, préexiste à la question de l’islam et à celle du voile. Il y a en France des processus de ghettoïsation de longue date, avec toutes les discriminations par rapport à la formation, la santé, le travail. Cela existe bien avant que certains hommes de droite ne s’émeuvent sur les voiles. Quand j’étais lycéen, beaucoup de petits juifs portaient une kippa et certaines jeunes filles catholiques avaient de grandes croix, très ostentatoires. Ça ne posait de problème à personne. C’est quand il y a eu un voile que ça a posé problème.

Certaines réactions renvoient au passé colonial, et aux réactions racistes. Mais ce n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel serein. Il y a une crise sociale générale aux quartiers populaires et une crise post-coloniale, au sens où les enfants de l’immigration vivent des discriminations particulières, et enfin une crise de représentation car tous les mouvements qui ont existé dans les années 1983-84 n’existent plus, la gauche a quitté les quartiers, et l’altermondialisme n’y est pas. Cette cocotte-minute a explosé en novembre dernier. Et, pour des raisons françaises et internationales, il y a eu une focalisation sur l’islam. En France, si Claude Imbert, directeur éditorialiste du journal Le Point a pu écrire « Je suis un peu islamophobe », il y a deux ans, il n’aurait pas pu écrire « Je suis un peu anti-arabe », ce n’est pas correct.

Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas de racisme anti-arabe. Mais ça ne s’exprime pas, on laisse ça à l’extrême droite. Islamophobe, ça passe. D’autant que joue le deuxième aspect, la campagne menée par les Etats-Unis, qui à partir du 11 septembre ont déclaré la guerre au terrorisme, le terrorisme c’est l’islamisme, et l’islamisme c’est l’islam et l’islam, c’est les musulmans. Petit à petit, on est en guerre avec quiconque va de près ou de loin à une mosquée, pratique le Ramadan ou porte le voile. Cette focalisation a été dommageable d’un triple point de vue. D’abord, parce que ce n’était pas un problème. Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de faire une loi pour 50 ou 60 filles qui insistaient pour garder leur foulard. Je ne dis pas qu’il fallait accepter, je n’en sais rien. Ensuite, la loi a provoqué une remobilisation de l’opinion où tout se mélangeait, l’extrême droite avec une tradition anti-arabe extrêmement violente, qui date des guerres coloniales, notamment celle d’Algérie. La droite traditionnelle avec un mélange habile de racisme anti-arabe camouflé et de propos laïques théoriques — la laïcité qui ne tient pas compte de la réalité sociale. Et les gens de gauche qui, au nom d’un idéal laïque, ont participé à cette campagne.

Enfin, alors que tout ça s’est fait au nom du droit des jeunes musulmanes à ne pas porter le voile — et je suis pour ce droit — on a oublié que les principales victimes seraient les jeunes filles, chassées du système scolaire et repoussées soit vers un système communautariste, soit dans les bras de parents obscurantistes ou de groupes islamistes. De tous ces points de vue, l’affaire du voile est profondément négative.

Dina Heshmat

 




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