Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Contre le couteau
  Président Salah Al-Ghamry
 
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 Semaine du 6 au 13 décembre 2006, numéro 639

 

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Nulle part ailleurs

Excision. Le Centre des causes de la femme a recours à des représentations théâtrales pour sensibiliser la population aux méfaits de cette pratique. Reportage à Minya où l’excision reste trés présente.

Le théâtre contre le couteau

Minya,
De notre envoyée spéciale —

Une agitation inhabituelle règne dans le modeste palais de culture d’Abou-Qorqas (une municipalité dont plusieurs villages dépendent), dans le gouvernorat de Minya, en Haute-Egypte. Un groupe de jeunes âgés entre 18 et 25 ans affluent portant des pancartes où est écrit « La chasteté ne résulte pas de l’excision, la chasteté est une éducation et un mode de pensée », « L’excision n’est pas une justification pour blesser la femme ».

Mission importante et pas facile pour ces jeunes venus du Caire avec pour but de sensibiliser les gens à travers une pièce de théâtre, facile à comprendre, écrite et interprétée par eux. Ce sont des bénévoles qui militent dans le cadre d’une ONG, le Centre des causes de la femme.

« Comment les villageois vont-ils accueillir notre pièce ? Réagiront-ils à notre message ou feront-ils la sourde oreille ? Aurons-nous de la crédibilité dans une région où l’excision est encore courante ? ». Autant de questions qui trottent dans la tête de ces jeunes, venus sensibiliser les spectateurs et lutter contre cette pratique horrible (ablation du clitoris et parfois d’une partie des petites lèvres qui forment le capuchon clitoridien). C’est à travers les campagnes d’information au Centre des causes de la femme qu’ils ont appris les conséquences graves de l’excision pouvant même entraîner la mort et c’est ce qui a déclenché leur combat.

La troupe fait irruption dans la salle. La réalisatrice Hanaa Zaki, directrice du bureau Roaya et spécialiste qui a supervisé le projet, et son assistant Hani Khaïri sont à la recherche du personnage principal : « Où est Dounia ? Que tout le monde se prépare à la répétition, et vous les garçons commencez à monter le décor, dépêchez- vous, le spectacle doit commencer dans quelques minutes ».

Très vite, les affiches de la pièce sont placardées sur les murs. Dounia, même titre que le film, réalisé par Jocelyne Saab et interprété par Hanane Tork et qui traite de l’excision aussi. Juste une coïncidence comme l’expliquent ce groupe de jeunes amateurs, qui confient n’avoir pas entendu parler de ce film. Pour eux, il s’agit là d’une représentation d’un genre nouveau. « La pièce a été jouée à deux reprises cette année dans des quartiers populaires du Caire tels que Boulaq Al-Dakrour et Ard Al-Liwa, à Guiza, et nous avons décidé de répéter l’expérience dans le gouvernorat de Minya », explique Khadiga Al-Taher, coordinatrice au centre. Et cette fois, ce sont de modestes villageois qui vont assister à la représentation.

Femmes et hommes, vêtus de djellabas et coiffés de turbans, attendent qu’on les autorise à entrer dans la salle de spectacle.

Peu avant que le spectacle ne commence et au sein d’un modeste décor d’école de filles, Hani ne cesse de donner les mêmes conseils durant la répétition : « Je veux de la concentration, rien ne doit vous troubler même si une dispute se déclenche dans la salle. Le trac ne doit pas vous effrayer car une fois sur scène, il passera. Parler à voix haute comme si parmi le public se trouvait une femme sourde d’oreille, assise au fond de la salle ».

Et les jeunes comédiens, convaincus par la cause, déploient des efforts extraordinaires pour mener à bien leur mission. A savoir faire comprendre les effets néfastes de l’excision et à travers leur ligne dramatique en cassant tous les arguments qui poussent les gens à exciser leurs filles. Et ce, à travers l’histoire d’une élève, Dounia, dont la mère, enseignante, veut à tout prix l’exciser. La pièce traite la question de cette pratique qui ne se justifie pas du point de vue religieux ni même scientifique. Et ce en citant des exemples d’expériences traumatisantes des filles excisées qui en ont gardé de graves séquelles.

Et même si les jeunes commettent quelques bévues par manque de professionnalisme, Hani, assistant du réalisateur, ne se montre pas trop rigoureux. Le spectacle est sur le point de commencer et les villageoises semblent être impatientes car elles ne sont pas autorisées à rester longtemps absentes de chez elles, comme l’explique Harbi Farhane, responsable de l’ONG de développement de la femme à Abou-Qorqas, Ressalet nour et qui, avec l’accord des autres membres d’ONG féminines, ont invité la troupe Hamsa à venir présenter sa pièce à Minya.

En connaissance de cause

Le rideau se lève pour donner l’opportunité à ces jeunes, et particulièrement aux filles qui, pour la plupart, sont passées par cette expérience traumatisante, de transmettre leur message en 25 minutes. S’appuyant sur de nouveaux arguments, elles se révoltent contre ce geste de rasoir intolérable et sanctionné par la loi. Et une vive émotion se lit sur le visage de Dounia, dont la mère enseignante veut à tout prix l’exciser, reflétant ainsi l’expérience réelle et pénible de l’actrice Chaïmaa qui ne veut plus que d’autres filles en soient les victimes. Quant à Nadia, qui joue le rôle d’une autre enseignante, elle rejette cette pratique et ne cesse de répéter : « Je n’arrive pas à croire qu’une mère puisse couper une partie du corps de sa fille, de briser son âme et ses sensations à vie ».

Une vérité partagée par les filles qui jouent dans la pièce et qui sont passées par cette expérience horrible, sous prétexte que leurs parents craignent qu’elles ne dévient « du droit chemin ». Traumatisées, elles veulent éviter à leurs filles de passer par là. Dalia, mariée et mère d’une fille de 6 ans, confie avoir des problèmes conjugaux à cause de l’excision que sa mère lui a fait subir à l’âge de 13 ans, alors qu’un médecin le lui avait formellement déconseillé. « Aujourd’hui, j’essaye de sensibiliser mon entourage et mon voisinage pour lutter contre cette pratique qui n’est pas imposée par la religion et porte atteinte à l’intégrité physique et morale des femmes », explique Dalia, diplômée d’un institut technique et qui a insisté à poursuivre ses études universitaires après le mariage. Les garçons aussi qui étaient pour l’excision, un geste lié à l’hygiène et la chasteté comme on leur a appris, ont changé d’avis après l’expérience du bénévolat au Centre de la femme. Ahmad Abdel-Salam, habitant du quartier de Boulaq Al-Dakrour, explique que ses idées ont complètement changé même s’il a adhéré au centre par coïncidence. « J’ai appris que la chasteté de la fille n’est ni sensuelle ni physique mais commence plutôt par la façon de penser et la manière dont elle a été éduquée », explique Ahmad, qui a décidé de ne jamais se marier avec une fille excisée. Très convaincu, il s’est emporté contre son père qui veut exciser sa petite sœur. Il a même poussé plus loin allant jusqu’à le menacer. « S’il insiste à l’exciser, je préviendrai la police. J’ai appris que cette pratique est sanctionnée par la loi ».

La coterie des grands-mères

Une prise de conscience que ces jeunes essayent de transmettre à travers leur pièce aux villageois d’Abou-Qorqas. Et le drame semble avoir remué le couteau dans la plaie chez les filles excisées à Ezbet Abou-Azzouz et Al-Fawariga, qui ont gardé de mauvais souvenirs de cette expérience sanglante de la lame de rasoir de la sage-femme.

Des hémorragies, des douleurs indescriptibles et des effets secondaires qui restent à jamais gravés dans la mémoire. Mahassen, 20 ans, confie, les larmes aux yeux, que si elle avait été au courant que l’excision n’était pas une obligation religieuse et qu’elle n’avait aucun lien avec la chasteté de la fille, elle se serait révoltée. « Je n’aurai jamais accepté de subir cette pratique », réagit avec une vive émotion, celle qui a été excisée à l’âge de 13 ans.

Fatma et Amal, deux autres villageoises émues, assurent que ce n’est pas facile de rayer du jour au lendemain cette tradition, surtout que les femmes âgées, autrement dit les grands-mères, sont restées fermes en ce qui concerne l’excision, c’est une honte pour elles de ne pas exciser une fille, et ce sont elles les plus influentes dans les familles. « Il faudra du temps pour que cela change », explique Fatmen citant l’exemple d’Amal, grand-mère qui rejette l’idée d’exciser sa petite-fille mais qui craint la réaction de sa grand-mère paternelle. Une fermeté qui a poussé une des villageoises, âgée et au visage grave, de dissimuler son jeu en réclamant quelques sous pour convaincre ses enfants de ne plus exciser leurs filles !

Pauvreté, ignorance et tradition contre lesquelles il faut lutter pour enrayer cette tradition, comme l’assure Harbi Farhane, tout en ajoutant qu’il y a un taux important d’analphabétisme et d’élèves qui font l’école buissonnière dans les villages d’Abou-Qorqas parmi les filles. Cependant, il semble que les choses ont commencé à bouger. Et la question n’est plus un tabou.

Des jeunes ont commencé à prendre conscience. Abdel-Qader, 32 ans et qui a une fille de 6 mois, dit qu’il réfléchira avant de l’exciser tandis que Salah avance l’argument que cette pratique est parfois faite à l’insu de l’homme, absent de la maison, il peut se trouver devant le fait accompli. Il n’ose pas avouer s’il est pour ou contre l’excision. Tradition oblige.

Carrément la pièce tire à sa fin, où les élèves de l’école manifestent leur refus de l’excision de Dounia. Et l’assistance est émue par les slogans lancés pour soutenir Dounia et la sauver de cette mutilation. Le rideau se baisse annonçant la fin de la pièce, mais pas la fin d’une tradition de se refiler le couteau de mère en fille. Cependant, il y a eu une prise de conscience comme l’affirme Nora, membre d’ONG, qui lutte contre la violence de la femme à Minya. Et les jeunes comédiens, pris par la cause, ont tenu à tâter le pouls des spectateurs. Ils n’ont pas oublié avant de prendre le départ pour Le Caire de demander l’avis des villageoises et même des activistes des ONG féminines sur la pièce et même sur l’excision. Harbi et Nora, couple qui s’intéresse à la cause, assurent que dans un gouvernorat où le taux d’excision dépasse les 90 %, déjà c’est un pas en avant que femmes et hommes ont commencé à débattre du sujet, à se poser des questions et à réfléchir. Et d’ajouter : « Les villageoises d’Abou-Azzouz nous ont demandé d’organiser un colloque avec l’intervention d’un homme de religion et d’un médecin, de confiance, pour discuter de cette pratique ancestrale », ajoute Harbi, qui essaye avec son équipe d’exploiter l’occasion en citant les cas de femmes qui ont perdu la vie ou n’ont pu se marier à cause de l’excision. Et Chaïmaa qui a joué le rôle de Dounia, rendue confiante par cette expérience, assure que sans doute, les choses vont changer. « Nous avons changé d’avis, c’est à notre tour de sensibiliser et lutter contre cette pratique abominable pour que la dounia (monde) de la fille soit plus belle », conclut Dounia, ou Chaïmaa, qui espère, comme les autres membres de la troupe, faire une tournée dans différents gouvernorats avec la pièce.

Doaa Khalifa

 




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