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Saadi Al-Kaabi est un artiste iraqien de renommée qui porte en lui un désert plein de mystères et une histoire ancestrale qui se perpétue à travers l’art et la vie iraqienne, quels que soient les détours pathétiques de l’histoire de son pays. Il a exposé au Caire et exposera à Paris au cours du mois de janvier.
Celui qui parle par le silence

Des êtres humains qui se tiennent en couple ou en groupe, des hommes et des femmes sans traits et sans vêtements qui vous fixent tout en transperçant vos corps pour regarder encore plus loin, un au-delà, lointain et magique aux horizons illimités. Tous ces êtres humains qui vivent dans des temps immémoriaux, dans un espace infini mais pesant, lourd et rempli de tant de défis sont enveloppés d’un monde désertique où le jaune prévaut toujours et partout. Comme sur les fresques des temples pharaoniques et assyriens, dans leurs positions statiques, ces hommes vous parlent en silence. Dans un silence lourd de sens, ils vous disent à travers leurs reliefs, leurs corps sculptés, leurs graphismes quelque chose de mystérieux, d’effrayant, et de tellement inquiétant qu’on en a la chair de poule.

Ce ne sont que quelques impressions qui ressortent des peintures de Saadi Al-Kaabi qui se dit, en riant, avoir 140 ans alors qu’il n’en a que 70, car « pour tout iraqien chaque année pèse son double ». Et pourtant, il se dégage de la personne de ce peintre qui avoue être quelquefois profondément troublé par le dialogue qu’il entretient avec les êtres qu’il a créés une joie de vivre et une certaine juvénilité enfantine. Un bonheur de vivre tel un défi qui voudrait transcender un quotidien insupportable. Toutefois, à force de vivre des catastrophes continues et des événements sanglants, avec des pauses limitées, les Iraqiens ont appris à vivre avec les maux qui les entourent. Une philosophie que développent les pays en catastrophe pour défier l’angoisse de disparition. Lorsqu’on parle de l’Iraq, on aurait tendance à penser aux événements actuels, mais Al-Kaabi fait remonter les choses aux fondements de l’histoire de son pays. « A cause des paraboliques, le monde a pu mieux visionner les catastrophes en Iraq, et pourtant, cela dure depuis toujours. Et nous avons appris, nous les iraqiens, comme pour les fourmis qu’on écrase et qui, deux minutes après, sont secondées par de nouveaux groupements qui refont leur besogne, rapportent nourriture et bien-être à toute la communauté, nous nous enfermons derrière les portes de nos demeures pour accomplir ce qu’il nous incombe de faire en laissant à l’extérieur les intérêts s’entre-tuer entre eux, dans l’attente de jours différents ».

Saadi Al-Kaabi n’est pas un combattant violent et sanglant qui porte les armes, mais il se bat pour sa survie dans un incessant effort pour ne pas baisser les bras. A tous les moments de conflit en Iraq, il a eu un défi personnel à surmonter. Le manque d’argent à cause de la dévaluation du dinar, de l’embargo ou autres ont aiguisé ses instincts de survie. Alors que sa famille est à bout de ressources ou que son nourrisson manque de lait, il essaie de trouver des astuces. Bien évidemment, celle de l’art facile ou folklorique lui a effleuré l’esprit. Il a même essayé de le mettre en exécution : « J’ai dessiné trois tableaux que j’ai aussitôt déchirés, car j’étais certain que je ne pourrais plus être un artiste créateur. Par la suite, j’ai décidé de rester amateur et non pas un professionnel de l’art, car l’amateur est celui qui dessine ce qu’il veut ». Saadi Al-Kaabi s’en va chercher des solutions ailleurs et autrement. Il vend sa maison pour en construire une plus petite et laisser un peu d’argent de côté. Mais ce n’est pas assez, la dévaluation est telle que la quantité de dinars qu’il avait dépensés avec toute sa famille pour un voyage de rêve en Egypte ou en Asie ne suffit plus pour aller dîner au restaurant. Il doit réfléchir autrement. Un matin, désespéré, ses enfants affamés, un bout de pain à la maison, il sort, hagard, dans la rue. Il regarde les gens qui ne sont pas dans la gêne et se dit : « Tous ces gens sont plus intelligents que moi, alors que je suis l’idiot du coin. Il doit y avoir un métier bête que je peux exercer ». Il s’invente un commerce en travaillant dans la cargaison des camions pour la construction de bâtiments à travers quelqu’un qu’il retrouve à la terrasse d’un café. Mais cela ne peut durer, c’est trop fatigant, alors il ouvre un petit commerce dans une petite boutique d’une largeur d’un mètre carré sur un mètre et demi pour la vente de pièces de rechange pour voitures. Cela lui permet de continuer à vivre correctement sans compter uniquement sur sa retraite qui ne vaut plus rien.

Ainsi, il peut peindre comme bon lui semble et s’active dans des associations d’arts plastiques pour la préservation du patrimoine artistique de l’Iraq. Car Saadi Al-Kaabi reconnaît que si l’art en Iraq se porte bien, malgré tout, c’est grâce à des artistes précurseurs qui ont formé les jeunes et ont passé la main. Il voudrait également travailler dans cette direction. Les artistes dont il parle savaient parfaitement que si la relève n’était pas assurée par d’autres plus jeunes et aussi doués qu’eux, leur art resterait en manque. L’essentiel étant de guider l’autre dans sa créativité et sa différence. Dans son métier de professeur qu’il a exercé dans les écoles primaires puis secondaires avant de remplir des postes de responsabilités importants au ministère de la Culture, il essayait d’appliquer ces règles. D’ailleurs, il est conscient « que ce qu’il y a de plus beau dans les dessins d’enfants, ce sont leurs imperfections ». Malheureusement, la société et surtout l’école arrivent avec leurs lots de normalité sur ce qu’il faut ou ce qu’il ne faut pas faire pour tuer dans l’œuf ces artistes de l’avenir. Ses professeurs de dessin égyptiens et iraqiens ont été les premiers à reconnaître ses dons. « Je vivais alors dans l’image du grand artiste et je découvrais à mon entrée aux beaux-arts que ce que j’avais dessiné était bien minable », dit-il en se moquant de lui-même.

Il lui faudra, à de nombreuses étapes de sa vie, combattre cette présomption qui s’empara de lui à cause des éloges de la presse locale ou internationale et qui finirent par bloquer sa créativité. Il se souvient, avec émoi, de cette soirée assis chez lui devant son feu, broyant du noir à cause de son sentiment de dessèchement intérieur : « Sur un mur, ma femme avait encadré des articles élogieux sur mon parcours artistique. Je les contemplais, puis subitement j’appelais mon fils et lui demandais de les descendre et de les brûler dans la cheminée. Surpris, il obéit. Et aussitôt, je me ressentais renaître au fur et à mesure que ces cuirasses, qui m’avaient enfermé dans mon orgueil, étaient rongées par les feux », raconte Saadi Al-Kaabi, avec la fierté de quelqu’un qui a réussi à combattre ses démons intérieurs. D’ailleurs d’ajouter : « Je sais que je suis un bon artiste mais pas un génie ». Il se défend contre ce désir de paraître pour essayer de rester en contact avec son monde intérieur. Un monde que l’on devine riche, foisonnant et plein d’espièglerie. Au premier abord, Al-Kaabi peut sembler réservé et austère, mais semblable à de nombreux iraqiens, dès que la confiance s’instaure, une émotion profonde fait surface. Alors, il laisse poindre cet amour de vivre, raconte des expériences espiègles, se moque de lui-même et récite des poèmes.

La poésie tout comme l’art plastique ne sont-ils pas une constante de l’Iraq ? Surtout que Saadi est originaire de la ville de Néguev, ville d’art, de désert, de pétrole, de catastrophes et d’histoire. Pour lui, qui se veut un homme des racines, cette ville tisse sa stabilité intérieure. Dans sa famille, sa sensibilité artistique s’est aiguisée en écoutant ses frères réciter leurs poèmes. D’ailleurs, avec la fierté de son terroir, il acclame : « à Néguev, tout le monde est poète d’une manière ou d’une autre ». Il ajoute en riant : « Ma ville m’influence tellement que lorsque je veux dessiner la mer, c’est d’un désert qu’il s’agit. Car le désert reste mon plus grand amour ».

Alors qu’il vit à Bagdad actuellement, il aime reprendre le chemin de sa villnatale et de ses endroits perdus de l’Iraq où les hommes sont si différents. Son premier poste d’instituteur est un souvenir de bonheur : « C’était un coin perdu pour y aller tous les jours, je prenais une auto, ensuite une barque et enfin un âne. Les gens étaient si bien et c’était si calme ». On en est bien loin aujourd’hui !

Pourtant, Saadi Al-Kaabi n’est habité par les démons de l’art et ne travaille dans son atelier que lorsque sans savoir pourquoi— alors que son entourage en est conscient — il change d’humeur, perd ses repères d’espace et de temps et se laisse envahir par un défi formidable. Alors il se laisse prendre par cette frénésie de peindre pour créer des hommes qui lui ressemblent et qui, tout comme lui, ne livrent jamais leur secret d’un seul coup et qui, en silence, dialoguent uniquement avec ceux qui peuvent les écouter.

Bien que son monde intérieur foisonne dans le silence ses dialogues inaudibles, Al-Kaabi ressent le quotidien comme un lourd fardeau à gérer. Souvent, il réfléchit à la possibilité de quitter l’Iraq, à cause de ce sentiment constant de vivre dans la peur, de sortir le matin sans être sûr de revenir chez soi, en fin de journée, mais à chaque fois se pose le problème de sa petite famille composée de sa femme, de ses deux fils et de sa fille et des possibilités de séparation. De même, il lui semble difficile de vivre convenablement à l’étranger. Et comme les fourmis, il vaque à ses affaires en attendant que les temps changent et que les jours meilleurs arrivent inéluctablement. On en a vu d’autres, n’est-ce pas ?.

Soheir Fahmi

Jalons :

1927 : Naissance à Néguev.

1966-1966 : Enseigne l’art dans les écoles secondaires en Iraq.

1966-1970 : A étudié et enseigné l’art dans l’Institut de pédagogie de l’art à Riyad.

1981-1985 : Directeur de la production théâtrale à l’Institut du cinéma.

1985-1988 : Directeur de la culture artistique au ministère de la Culture.

1985-1987 : Président de l’Association des artistes plastiques.

Il a beaucoup exposé dans le monde et a reçu de nombreux prix internationaux.

 

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