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La vie mondaine
Premier prix Sawirès pour la nouvelle des jeunes, Hayssam Al-Wardany vacille entre l’univers fictif et réel. Dans son recueil Gamaat Al-Adab Al-Naqess (Le Cercle de la littérature manquante), il entraîne le lecteur, par ses jeux de miroitement, et en fait un véritable complice.

Un petit cercle vicieux

En cherchant dans mes vieux papiers, je retrouvai cet extrait se rapportant à la période durant laquelle je m’intéressai à l’écriture :

Je passerai par la porte vitrée de la faculté, alors qu’elle se tiendra, à l’extérieur. Elle s’avancera sûre d’elle-même, vers moi. Devrais-je me sentir triste pour que grande soit la surprise ? Elle sera vêtue de sa robe noire qui galbe, en douceur, son corps laissant voir ce triangle de pureté à la naissance des seins. Je me dirigerai vers la gauche, en faisant quelques pas et en aspirant une profonde bouffée de ma cigarette. Je lancerai un regard spontané à celle qui viendra vers moi, puis, subitement, je resterai cloué sur place. C’est son sourire que je remarquerai en premier. Ensuite, j’élèverai le regard pour rencontrer ses beaux yeux. Et alors, le temps de quelques instants, J’aurai les membres engourdis à cause de la surprise.

Elle s’approchera de moi et me touchera la main.

— J’avais une petite course, j’ai pensé venir te voir.

— ...

Je fus envahi par la nostalgie en me souvenant de cette période de ma vie. J’eus un sourire aux lèvres en me revoyant en train d’écrire ce passage. Il ressemblait à un rêve de par l’emploi du futur comme outil de narration. Artifice que connaissent parfaitement ceux qui s’adonnent à la littérature. Le texte était rempli de concepts romantiques qui vivaient leur âge d’or à cette époque, comme le fait de fumer, la tristesse, la robe noire, la surprise. Je pus aussi reconnaître également certaines phrases qui me confortaient dans l’idée que j’étais un écrivain professionnel alors que je les rédigeais. Des phrases comme : qui galbait son corps en douceur, une profonde bouffée de ma cigarette, J’élevai jusqu’à …, engourdis à cause de la surprise. Je pensais à tout cela avec beaucoup de bonheur et d’émoi, malgré une grande honte.

Je me souviens encore clairement de cette jeune fille et comment sa bonne humeur et son sourire m’avaient séduit. Grande de taille, l’allure sportive avec d’épais cheveux bouclés et des dents très blanches. Cela faisait longtemps que nous nous connaissions. Nos deux naissances — qui n’étaient espacées que de quelques mois —avaient eu lieu à un moment de grande amitié entre nos parents respectifs. Ce qui permit plus d’intimité entre les deux familles nucléaires qui multiplièrent les rencontres entre elles et les séjours à Alexandrie. Gamins, nous portions, tous les deux, les mêmes vêtements que nos mères s’échangeaient lorsqu’ils devenaient trop étroits pour l’un d’entre nous. Ceci n’ayant rien à voir avec la classe sociale, puisque tous les deux, nous appartenions à la classe moyenne des débuts des années prospères de 1970.

Plusieurs années plus tard un ami écrivait :

A travers la narration, tu peux te débarrasser des instants douloureux de ta vie. Tu peux également couper ces instants et les rapporter à une personne inconnue dont tu tairas le nom. Il est probable également que cette personne n’ait jamais existé. Une personne imaginaire. Tu agiras ainsi pour pouvoir en parler avec moins de douleur ou pour les relater avec autant de liberté que tu voudras. Tu éprouveras peut-être une certaine gêne en en parlant et les personnes intelligentes comprendront que cela te concerne. Mais qu’importe ? L’essentiel est que la narration se fasse le moins douloureusement possible.

C’était l’introduction d’une de ses nouvelles qui décrivait les sentiments d’un homme souffrant de profonde solitude. La nouvelle vacillait entre rêve et réalité en essayant d’éclairer plusieurs facettes de la personnalité de cet esseulé. Ainsi, on retrouvait le héros dans un passage sursautant à cause d’un cauchemar dans lequel une cigarette lui avait brûlé la poitrine, pour ensuite découvrir au réveil que cela s’était réellement passé. Une autre fois, il était au lit avec une femme aimée qui se transformait en prostituée masochiste ayant les mêmes traits que la jeune fille qu’il aimait depuis longtemps en silence. Il éjaculait prématurément et la femme le jetait hors du lit en envoyant un chien à ses trousses. La nouvelle se terminait par une scène imaginaire, celle d’un train entrant en gare.

Bien que n’ayant pas trop foi en l’interprétation psychologique de la littérature, je trouve que le texte de cet ami éclaire ce que j’avais moi-même écrit.

Je fus très séduit lorsque je la revis à l’université, alors que je ne l’avais plus vue depuis les années d’enfance. J’écrivis alors ce naïf extrait au moment où je faisais des efforts insurmontables pour essayer de me rapprocher d’elle.

L’amitié qui avait lié nos pères s’était affaiblie. Le mien avait passé de longues années de travail à l’étranger pour nous permettre d’avoir une meilleure qualité de vie, alors que son père à elle s’était laissé prendre par d’étranges projets dont le dernier en date était celui d’un four pour cuire l’argile.

J’allais souvent rendre visite à son père en me justifiant de cette ancienne amitié qui avait lié les deux familles. Je prenais plaisir à écouter ses discours et ses idées sur la vie et étais heureux de pouvoir rencontrer sa fille. J’avais l’impression qu’il était habité d’une légère démence.

Lors de l’une de ces visites alors que j’étais installé sur mon fauteuil favori — un petit fauteuil étroit couvert de fines lames de bambou — en train de siroter le thé qu’elle m’avait préparé dans un pot en poterie, jouissant du soleil de l’après-midi qui, à travers la large fenêtre me baignait les épaules, je l’écoutais me raconter son match de la veille. Elle m’expliquait comment elles avaient remporté la victoire alors qu’elles étaient sur le point d’essuyer une défaite éminente grâce aux trois buts qu’elle avait réussi à asséner. Je suivais avec intérêt ses propos malgré le peu de connaissance que j’avais du basket-ball. Elle se mit ensuite à me parler de l’ambiance gaie et bruyante créée par les supporters qui ne sont, en fait, que d’autres joueurs venus les encourager.

Son père était assis sur le fauteuil en face du coussin sur lequel elle était installée. Son mince corps dissimulait une partie du tableau qu’elle avait dessiné enfant. Le père m’offrit une cigarette tout en poursuivant ses propos, il m’expliquait qu’à l’intérieur de tout morceau d’argile se trouvait un point précis qu’il suffisait de presser pour que la boule s’ouvre à vous, dégageant ses sillons et ses marques et alors seulement on pouvait la modeler comme on le désirait. Chaque morceau d’argile possédait son point propre. D’ailleurs, l’on savait qu’une main sensible et entraînée pouvait mieux découvrir ce point déterminé. Cela devenait possible, mais la chose n’était jamais aisée ni acquise d’avance. C’était là une réflexion sur le métier de potier, mais également une allusion indirecte à l’art et à la créativité, propos par lesquels nous avions débuté la conversation. J’appréciais cette allusion et fit un signe affirmatif de la tête. Elle attendit, tout en cachant son ennui jusqu’à ce qu’il ait terminé ses propos, puis elle affirma qu’elle devait sortir en soulignant néanmoins qu’elle avait apprécié ma compagnie. Après avoir donné un baiser à son père, et alors qu’elle était sur le point de partir, elle ajouta qu’elle découcherait sans doute chez une amie.

Je n’avais pas réussi à jouer le rôle du jeune homme riant et ouvert que je pensais lui plaire. Mes propos étaient en réalité secs et dépourvus de tout sens d’humour. Sans doute, reflétaient-ils ma vie vide de grands événements. Pourtant, les propos qu’elle tenait me paraissaient quelque peu futiles bien que captivants. Mais ce que j’appréciais le plus, c’étaient les discussions avec son père. Toutefois, elle savait, avec tac, se montrer calme face à mes échecs successifs. Elle m’écoutait attentivement puis gentiment déclarait qu’elle était fatiguée ou qu’elle avait quelque chose à faire.

En fin de compte, je pris la décision de ne plus la contacter parce qu’elle m’avait longtpromis de le faire pour fixer un rendez-vous pour sortir, ce qu’elle ne fit jamais — sans raison plausible —me laissant en proie à l’attente. Je vécus la situation comme une profonde blessure affligée à ma dignité et la taxait de stupide orgueilleuse.

Aujourd’hui, en réfléchissant à ce qui s’est passé réellement et à la nouvelle que j’avais entrepris de rédiger alors, je m’aperçois qu’elle aurait certainement abordé mon sentiment de solitude et mon besoin d’amour. Je pense que je lui aurais collé le visage de cette prostituée masochiste qui devait d’abord être tirée par les cheveux, recevoir de nombreuses gifles avant de se retrouver au lit, sanglotant de douleur et de plaisir à la fois.

Traduction de Soheir Fahmi

Hayssam Al-Wardany

Il est né en 1971. Il a obtenu un diplôme d’ingénierie. Il appartient à la génération des jeunes écrivains des années 1990 qui se sont annoncés contre les tabous, et qui sont allés à la recherche d’une écriture qui s’intéresse aux détails, à la vie intrinsèque des objets et aux besoins du corps, la seule réalité qu’ils contrôlent.

Il vient de recevoir le premier prix Sawirès de la nouvelle pour les jeunes (30 000 L.E.), pour son recueil Gamaat Al-Adab Al-Naqess (Le Cercle de la littérature manquante), publié en 2003 aux éditions Merit. Il préface ce livre, qui marque une maturité de l’écriture, par un essai qui a la force d’un manifeste où il étale sa vision de la littérature : (La littérature manquante serait entre autres celle qui conteste les fins d’une œuvre, et qui refuse de donner une logique factice à ce qui est marqué par la dispersion et le manque de toute logique). Résidant actuellement en Allemagne, il travaille à l’édition de la radio allemande DW. Il avait déjà publié en 1995 un premier recueil Khotout Ala Dawaër (Des Lignes sur des cercles), chez Charqiyat, avec cinq autres écrivains de sa génération

 

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