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« J’ai vu Nasser dans mes rêves »

Par Mohamed Salmawy
Notre éminent homme de lettres Naguib Mahfouz nous a transportés dès 1999 dans le monde de ses rêves qu’il a choisi comme source d’inspiration pour les petits contes qu’il écrit actuellement et qu’il a appelés Rêves de convalescence. Maître Mahfouz affirme que la formule de rêve qu’il a choisie à ces précieuses courtes perles n’est pas un simple cadre littéraire, mais ce sont des rêves que Mahfouz a réellement vus en songe. Et qu’une fois réveillé, il les enregistrait en y ajoutant la touche de sa fameuse plume.

Dès que les maisons d’édition leur est parvenue l’information sur la nouvelle œuvre de notre Prix Nobel de littérature, elles se sont empressées de la publier. La toute première a été la version française publiée par la maison d’édition Le Rocher, suivie par l’anglaise éditée par l’Université américaine du Caire, jusqu’à ce qu’enfin Dar Al-Chourouq ait pris l’initiative de publier la version originale l’année dernière.

Tels que je les avais définis dans l’introduction de la traduction française, les rêves de Mahfouz ressemblent beaucoup aux poèmes japonais haïku. Ce sont des poèmes extrêmement concis qui ne se composent que de deux ou trois paragraphes mais qui projettent un contenu humain que l’on trouverait rarement dans les romans. Dans ses rêves, Mahfouz atteint un degré de concision et de concentration inhabituelles aux nouvelles arabes qui ont tendance à s’attarder trop sur les détails et la narration.

Ceci d’une perspective artistique. Quant au contenu, les Rêves expriment une vision philosophique qui transcende les événements du quotidien. Elles reflètent une dose de « sérénité » que l’écrivain ne connaît qu’après une longue expérience qui lui permet d’atteindre cette sagesse qui se dégage de chaque mot. De ce point de vue, les Rêves de Mahfouz ressemblent aux quatuors de Beethoven qui s’éloignent du tumulte de ses neuf symphonies pour nous présenter dans une extrême simplicité la sagesse de la vie, exprimée seulement par 4 instruments à cordes.

J’ai demandé au Maître comment lui viennent à l’esprit ces rêves et comment il les rédige. Il m’a dit que ce sont effectivement des rêves qu’il voit en songes et qu’il enregistre pour s’en souvenir dès qu’il se réveille. « J’introduis des changements à chaque rêve en rajoutant ou en supprimant quelque chose pour les transformer en une œuvre littéraire au sens propre du terme », a-t-il dit.

— N’importe quel rêve peut-il se transformer en une œuvre littéraire ?

— Bien sûr que non. Il y a des rêves que je mets de côté bien que je me souvienne bien de leurs détails parce qu’ils ne peuvent pas être adaptés en œuvre. Et il existe d’autres rêves que j’essaye de transformer, mais je n’arrive pas à les soumettre aux principes littéraires, c’est pourquoi je les écarte.

— Quel est le rêve qui vous préoccupe ?

— Après un instant de silence, Mahfouz m’a confié : « J’ai vu le défunt leader Gamal Abdel-Nasser en songes en train de me donner du pain noir qui est la spécialité de la Haute-Egypte et il m’a demandé de le manger en me regardant avec des yeux lucides ».

Le Maître reprend son silence pour contempler le vide devant lui et je n’ai pas voulu l’interrompre jusqu’à ce qu’il se décide à parler : « C’était un rêve fort que je ressens au fond de moi-même, mais je ne sais pas quoi en faire. Je voudrais le rédiger mais je suis incapable de l’adapter. C’est plus fort que moi ».

J’ai attendu pour voir s’il m’avait tout dit sur ce rêve, puis je lui ai demandé : — Devez-vous contrôler vos rêves pour pouvoir les soumettre à votre plume ?

Il a répondu immédiatement :

— Bien sûr. Le rêve pour moi c’est la matière brute de travail. Au cas où je n’arrive pas à le modeler, je ne l’approche pas.

— Le grand écrivain russe Tolstoï disait que souvent il se réveille sur une idée qu’il recherchait en vain avant de dormir. Pensez-vous que certains de vos rêves sont une sorte de réponse émanant de l’inconscient à ce qui vous préoccupe dans l’éveil ?

— Peut-être, mais ceci n’est pas valable pour tous les rêves. Il existe des rêves qui n’ont aucun lien avec mes méditations en temps d’éveil, alors que d’autres n’en sont que le prolongement.

— Dans mes Rêves de convalescence, vous avez atteint un singulier état de sérénité. Aujourd’hui, au moment où vous fêtez vos 94 ans, quel est le secret de votre vitalité et de votre amour pour la vie ?

— La sagesse signifie que l’homme sait les limites de chaque tranche d’âge en n’essayant pas de les dépasser.

— Mais vous défiez toujours votre état et vous parvenez toujours à dépasser ces limites. La preuve en est ces rêves à travers lesquels vous avez réussi à surmonter l’obstacle de ne pas pouvoir fréquenter les gens comme vous le faisiez avant.

— Le fait d’être conscient de ses limites ne signifie pas le retrait de l’arène, mais il faut faire avec pour garantir mon existence. C’est ce que j’essaye de faire.

— Vous écriviez vous-mêmes les rêves depuis que vous avez commencé à les rédiger en 1999. Mais vous avez commencé seulement cette année à les dicter.

— C’est vrai. Lorsque je les écrivais, j’avais l’occasion d’introduire des changements. Ainsi, je les réécrivais plusieurs fois avant d’arriver à la formule finale. Mais j’ai eu mal à la main. C’est pourquoi j’ai commencé à les dicter pour la première fois de ma vie. Dans le passé, j’étais surpris de voir Taha Hussein dicter ses romans. Pour moi, le processus de l’écriture fait partie intégrante de la créativité, comme si le stylo était mon sixième doigt sans lequel je ne pouvais écrire. Mais l’homme s’adapte à la réalité. Et voilà qu’après des années, je me trouve obligé de dicter. Je veux dire que j’ai réalisé les limites qui ne me permettent plus d’écrire avec ma main et je les ai approuvées. C’est pourquoi j’ai passé à la dictée pour ne pas arrêter l’écriture.

— Le grand romancier Ihsane Abdel-Qoddous m’avait dit une fois qu’il envoyait immédiatement le premier jet à l’imprimerie parce qu’il savait bien que s’il le relisait, il y introduirait des changements. Relisez-vous ce que vous écrivez ou bien la première dictée est la dernière version ?

— N’oubliez pas qu’Ihsane était également journaliste et il a écrit plusieurs de ses nouvelles pour les publier dans sa revue. C’est pourquoi il travaillait sous la coupe de l’imprimerie, comme c’est le cas avec tous ceux qui travaillent dans les journaux. Quant à moi, j’ai la liberté d’introduire des changements. Si vous consultez ma toute première version, vous mourrez de rire.

— Je sais que vous ne gardez jamais vos brouillons.

— Oui, je les déchire une fois que je parviens à la dernière version. Quand il s’agit de rêves, le processus est plus difficile, parce que j’opère des changements dans mon esprit jusqu’à ce que j’arrive à la dernière version. Il faut ensuite que je m’en souvienne clairement pour la dicter. C’est pourquoi je dois les apprendre par cœur. Parfois, Hag Sabri qui me rédige les rêves s’absente pour une raison ou une autre, je dois alors les garder en mémoire pour les lui dicter quand il arrive un peu plus tard.

J’ai souhaité à notre grand écrivain Joyeux anniversaire et je lui ai dit que d’habitude ce sont les invités qui offrent des cadeaux à celui qui fête son anniversaire. Mais moi je vous demande de nous offrir un cadeau : le dernier-né de vos rêves .

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