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La vie mondaine
Roman . Vivant à Paris depuis 1972, la romancière et poète libanaise Khouri-Ghata a déjà reçu plusieurs prix littéraires, dont le prix Apollinaire pour Les Ombres et leurs cris et le prix Mallarmé pour Monologue du mort. Son dernier livre, Le Moine, l’Ottoman et la femme du grand argentier, vient de paraître chez Actes Sud.

Regards croisés

Paris,
De notre correspondante —

Le Moine est un roman picaresque, simple à première vue, mais éminemment subtile et délicieux, une fois abordés les différents épisodes du récit. Récit du voyage initiatique du jeune moine trinitaire Lucas, parti à la recherche de la fugitive Marie, femme d’un grand argentier de Palestine et amante d’un seigneur ottoman, Jaafar. Le périple de Lucas lui fera traverser une Europe en pleine secousse, agitée par l’insurrection et la révolte. Abolitionnistes et nationalistes s’étripent vaillamment et de concert, les uns pour une idéologie réformiste, les autres pour sauvegarder l’Inquisition. Madrid est une ville éventrée où Lucas ne s’attardera pas dans son trajet vers le sud et le Maghreb : « Il hait les moines qui tuent au nom de la religion, hait les soldats qui massacrent au nom de l’ordre », écrit la romancière. Il rencontre quand même Goya, le grand peintre espagnol, dans une auberge, espagnole aussi, qui lui fait découvrir le visage de celle dont il suit la trace et que l’artiste a peint quelque temps auparavant. Le moine tombe immédiatement et irrémédiablement amoureux de la femme, son initiation commence plutôt douloureusement, comme il se doit. Il continue son chemin, traverse la Méditerranée à la découverte des villes mythiques de l’Orient : Fez, Tlemcen, Oran, Alger : « Deux climats différents s’opposent à travers le détroit de Gibraltar, l’hiver sur l’Europe, l’été sur l’Afrique. Deux mondes différents se regardent par-dessus un bras de mer. D’un côté les églises, les palais, les rues dallées, de l’autre les minarets, les ruelles en terre battue, les maisons en pisé », écrit Khouri-Ghata. Phrase ô combien d’actualité, quasi prophétique des rapports, tour à tour, de fascination et de rejet qui sous-tendent les relations entre ces deux mondes. Des relations que l’écrivain va décortiquer tout au long du livre, donnant une peinture des deux cultures d’une justesse chirurgicale, sans jamais tomber ni dans l’orientalisme ni dans l’anti-occidentalisme. Une foule de personnages et de situations souvent rocambolesques amènent le jeune initié à la connaissance de plus en plus profonde des Arabes, de l’islam, mais aussi des femmes et du sexe. Il rencontre l’astrologue Amirzaman, fiancé de la Lune et ennemi invétéré de la femme. Occasion pour Lucas de discuter de la condition féminine avec un cadi et un cheikh avec qui il partage un moment de prière dans une mosquée où il invoque la Sainte Vierge. Il découvre le plaisir avec Amina, une veuve, et fouille les nécropoles avec les ouvriers de Briha, où il entend pour la première fois parler des invisibles et des malaykas (anges en arabe).

Lucas est comme une éponge qui absorbe tout, son innocence et l’œil tout neuf qu’il porte sur le monde donnent une dimension toute de fraîcheur et d’épiphanie au récit. Omar Khayyam, Djalaleddine Rumi, Halaj, sont cités pêle-mêle. Lucas découvre le soufisme au travers d’un Français converti à la branche spirituelle de l’islam, Sidi Alphonse de Breteuil. Rappel que le mot soufisme provient du mot arabe « souf », ou laine, Halaj ayant été cadreur de mouton. Il est impressionné par les soufis qui ne se privent pas de se « colleter » avec Dieu et par la lévitation des derviches tourneurs qui « se vident de toute pensée pour que leurs âmes puissent s’élever vers Dieu ». L’un des épisodes les plus exquis et les plus significatifs du livre est la rencontre de Lucas avec le cheikh Ahmad Daabous dans une cellule de prison. Ce dernier ayant été arrêté parce qu’il avait fait faire l’appel de la prière par un âne. En effet, soupçonnant les fidèles de dormir à l’heure de la prière, il a voulu éprouver leur hypocrisie en laissant un âne faire son travail de muezzin. Il les avait d’ailleurs confondus car personne n’avait remarqué le subterfuge à part un homme qui avait vu la tête de l’animal dépasser du minaret. Dans la cellule, l’imam explique les préceptes de l’islam à un Lucas subjugué, et insiste sur la différence révélatrice de la représentation de Jésus dans les évangiles et dans le Coran. Il lui fait comprendre sa propre religion et la nature de Jésus avec un éclairage nouveau. Lucas dira plus tard que c’est grâce à cet homme qu’il a le mieux compris l’islam, une religion « faite pour le confort de l’homme, son bien-être ».

Le récit abandonne ensuite Lucas épuisé et dans le doute le plus amer, pour suivre Marie jusqu’en Turquie où elle se rend en compagnie de Yakout, une esclave noire, pour retrouver son amant. La fin est tragique pour tout le monde. Un livre écrit de main de maître, qui révèle au lecteur, au travers d’un langage truculent et d’archétypes mythiques de personnages, toutes les subtilités de la civilisation arabo-musulmane tout en faisant des parallèles tout à fait éclairants entre les civilisations arabe et européenne et leurs religions respectives.

Maya Al-Qalioubi
 

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