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La vie mondaine
Gulpérie Efflatoun-Abdallah dédie sa nouvelle inédite, écrite en français, à la mémoire du cheikh Ahmad Yassine, symbole de la résistance palestinienne. L'héroïne, Khaoula, a été témoin des accords de Madrid et d'Oslo. Et puis, son rêve se brise sur le mur de séparation.

Khaoula

Un poète du VIIIe siècle a écrit : « Le suicide est dans son acte définitif et ultime une dénonciation de la plus profonde et grande générosité de cœur ».

Celui qui se dépouille de sa vie accomplit un acte dont les plus généreux sont incapables.

Elle marchait le précieux serré dans ses bras, freinant son envie de courir. Il ne fallait pas se faire remarquer de la sentinelle qui arpentait les parties du trottoir défoncées par les tanks. Le cœur battant, elle arriva devant leur maison dont il ne restait que des murs branlants et poussa la porte entrouverte. Un bruit de voix l'accueillit. Trois mois déjà que les forces israéliennes avaient détruit leur village ; seuls les murs de quatre maisons avaient vaillamment résisté au poids des bulldozers. La plupart des habitants vécurent sous des tentes, et d'autres plus chanceux furent accueillis selon l'antique tradition d'hospitalité arabe par les rares voisins dont les logis avaient été épargnés. Ainsi, les parents de Khaoula avaient hébergé trois familles. Trois générations, trois grands-pères, deux grands-mères, leurs filles dont plusieurs étaient enceintes, leurs maris et leurs enfants dont l'âge s'échelonnait de vingt-sept à un an. Quinze Palestiniens solidaires dans le malheur qui partageaient tout avec les parents de Khaoula et ses frères. Ils apprirent à vivre ensemble, à s'entraider, et les femmes à aider à mettre au monde les enfants qui rallieraient peut-être un jour les rangs de la résistance. La porte d'entrée de la maison s'ouvrant sur la salle de séjour, les femmes et leurs enfants s'y installèrent pour former un rempart en cas de rafle. Les hommes se réservèrent les deux chambres du fond. La coexistence de cette grande famille, faite de nombreux désagréments qu'ils avaient appris à surmonter, était somme toute harmonieuse. Pour tous, l'incertitude du lendemain planait sur eux sans qu'ils en parlent, la disparition d'un mari ou d'un fils faisait couler des larmes et la douleur se trouvait partagée, apaisée. Un lien de solidarité très fort les unissait tissé du but sacré vers lequel convergeaient leurs cœurs et leurs âmes : recouvrir la libération de la Palestine.

« Salut à vous ! », lança la jeune fille sans s'arrêter. Elle passa sous l'arc formé par les crêtes de deux pans de murs qui s'appuyaient l'un contre l'autre au-dessus du couloir, témoin singulier de l'irruption des soldats qui recherchaient ses deux frères plus jeunes qu'elle ; dix-huit et seize ans. N'ayant aucune nouvelle d'eux depuis deux mois, sa mère et elle se doutaient qu'ils avaient rejoint l’Intifada. Khaoula se glissa au travers de l'étroite ouverture du cagibis qui avait échappé à la hargne des forcenés. Elle y rangeait les objets inutiles, dont une valise contenant de vieux vêtements. Ceux du père foudroyé par une crise cardiaque quelques jours avant la naissance de son dernier-né. Ceux des deux aînés, dont la veste grise que portait Mohamad quand il avait été mitraillé ; troué de balles, le tissu gardait encore les traces noires de sang séché. Elle déplia la veste, y coucha doucement l'objet, la replia pour le recouvrir avec une étrange tendresse. De son frère cadet assassiné en prison et jeté dans la fosse commune, il restait quelques chemises et le costume neuf qu'il devait porter pour ses noces, Khaoula et sa mère s'étaient désistées du costume en faveur d'un membre de leur nouvelle famille. Restait enfin un vieux pantalon au bleu délavé que Hussein avait oublié en partant pour Naplouse le lendemain de ses vingt ans. Il leur avait envoyé un mot à la naissance du dernier de ses frères, et puis plus rien, le silence.

La naissance de Khaoula dix-huit ans auparavant avait été accueillie par des youyous de joie. Le père et ses quatre fils avaient accouru auprès de l'heureuse mère pour admirer la nouvelle venue. Alors que l'aîné frappait des mains, entraînant le père et ses frères dans une danse endiablée, le bruit d'une fusillade retentissait au loin. Signe prémonitoire ? Ils s'arrêtent, attendirent, immobiles un instant et reprirent leur danse. Le soir, la famille organisa une fête pour cette naissance tant attendue. Et Khaoula fut une petite fille choyée, entourée d'affection. Son père et ses frères se relayaient pour la veiller et plus tard pour la conduire à l'école. Ils lui apprirent aussi à réprimer ses peurs. Sa grand-mère la prenait dans ses bras, chantonnait une chanson en la berçant pour la calmer. La petite fille adorait la vieille dame qui avait toujours une histoire à raconter. Assise en tailleur sur le vieux canapé, Oum Moustapha se pliait aux injonctions des enfants de la tribu dont Khaoula faisait partie. Contes fantastiques, légendes ou histoires vécues, Oum Moustapha savait accrocher son jeune auditoire auquel souvent se mêlaient des aînés. La fillette et ses camarades apprirent ainsi l'histoire de leur pays, son partage inhumain. « Tout le monde n'est pas méchant, disait-elle en hochant la tête, il y a des hommes qui n'acceptent pas l'injustice … La haine est stérile, ne la laissez pas dessécher vos cœurs ». Elle riait doucement devant les yeux écarquillés, les lèvres en formes d'O. « Alors, s'il y a de bons juifs ? Pourquoi nous tuent-ils ? Explique-nous grand-mère … ».

Khaoula grandissait dans les bruits de guerre. Avec les pertes successives de son père et de ses deux frères, et un peu plus tard celle de sa chère grand-mère, la fillette découvrit ce que la mort avait d'inéluctable. Les uns après les autres, le sens des mots occupation, résistance, libération, destruction, humiliation, dignité, colère, vengeance, défi pénétrait, imprégnait insidieusement son être. A plus d'une reprise, elle avait défoulé sa colère en rejoignant ses jeunes frères et leurs camarades pour lancer des pierres contre des soldats israéliens qui essayaient d'abattre leurs oliviers. L'absurdité de penser à l'avenir commençait de l'habiter, projets et rêves se bousculaient en elle pour avorter au bout d'un couloir sombre dont elle ne parvenait pas à trouver l'issue. Chaque jour lui offrait son pesant de morts, et les hommes de bonne volonté avec leurs promesses ne réussissaient pas à vaincre les monstres implacables qui abattaient leurs maisons, volaient leurs terres, détruisaient tout sur leurs passages et n'hésitaient de tuer leurs enfants avec la plupart des Palestiniens, Khaoula avait misé sur les accords de Madrid, puis d'Oslo. Mais il avait fallu déchanter. Repousser une fois de plus l'espoir. Rien n'avait changé. Pour traverser les zones qui permettaient d'entrer en Israël, y chercher du travail, il fallait obtenir le laissez-passer magique qui offrait aux chômeurs l'occasion de gagner quelques sous ; on partait à l'aube pour travailler, et on rentrait chez soi le soir tard épuisé. Et maintenant, il y avait ce mur de séparation que l'on élevait tout le long des frontières d’Israël. Un haut mur qui empiétait sur leurs champs dont la superficie avait déjà bien diminué quand les autorités les saisissaient en faveur des nouveaux colons. Avec ce mur de la honte, les Palestiniens se trouvaient dans une vaste prison !

Lentement, Khaoula, qui avait été une brillante élève à la faculté, perdait tout intérêt pour ses études ; devenir avocate lui paraissait un but dérisoire. Qui aurait-elle défendu ? Un malheureux résistant qu'un tribunal s'empresserait de condamner à la prison en faisant fi de ses plaidoiries ?

Elle sortit du cagibis et se résigna à s'asseoir sur le matelas taché de sang. Elle devait attendre le coucher du soleil avec la faim qui lui tiraillait l'estomac, elle n'avait rien mangé depuis la veille. Après les funérailles, hébétée, elle s'était laissé conduire par Oum Ahmad jusque chez elle. La grande salle aux meubles défoncés, aux chaises disloquées qui avaient assisté au massacre s'était remplie de voisins, et Khaoula avait reçu leurs condoléances. Assises en tailleur par terre, les femmes avaient évoqué les événementsde la veille et la jeune fille avait écouté avidement ; c'était un miracle qu'elle y avait échappé. Un miracle pour qui ? Pour Khaoula avec ses dix-huit ans, avec ses yeux dont les larmes avaient tari, pour Khaoula que le sourire avait abandonnée ? Khaoula, qui était tombée au fond de l'abysse ? Ils avaient fait irruption hier matin, surprenant sa mère qui allaitait son fils alors que Khaoula était sortie chercher du pain et du lait. Après avoir terrorisé les habitants qui s'étaient tapis dans les coins, ils s'étaient acharnés sur sa mère, l'avaient battue, insultée, pour la contraindre à avouer où se cachaient ses fils, de « dangereux terroristes ». Le mutisme de sa mère qui protégeait son bébé de ses bras, l'attitude fière de son visage, les avaient provoqués. Ils s'étaient mis à démolir les quelques meubles qui avaient échappé à l'incursion précédente. Ils s'étaient alors jetés sur sa mère, l'avaient éventrée et pour parachever leur crime, ils avaient porté un coup de crosse à la tête du nourrisson. Les pleurs et les gémissements avaient accueilli Khaoula à son retour. Les femmes l'avaient entourée, l'avaient serrée dans leurs bras. Comme elles essayaient de cacher les corps étendus sur un matelas recouvert d'un drap blanc, Khaoula, qui les avait aperçus, se dégagea du bras qui entourait ses épaules et s'agenouilla pour les caresser. Les femmes se turent. Elles la regardaient avec respect et compassion. Elles portaient la même douleur, la même peur du lendemain. Et celles qui pouvaient encore pleurer laissaient couler leurs larmes devant cette jeune fille dont le lot était encore plus lourd que le leur. Elles ne s'étonnaient pas de voir que les yeux miel restaient secs. Agenouillée devant le matelas, Khaoula priait à voix basse sans se lasser de caresser la masse blanche sculptée dans l'immobilité du néant.

Démunie de tout, elle avait tenu à suivre les funérailles, les yeux rivés sur les corps recouverts du drapeau palestinien, le grand et le petit si absurdement petit avec ses trois mois de vie, une bien courte vie pour toutes les espérances dont sa mère et elle l'avaient paré. Elle avait marché derrière eux. Elle aurait tellement aimé la présence de ses frères auprès d'elle. Mais Hussein, Ziyad et Amr avaient disparu dans les obscurs méandres de la résistance et elle ne savait pas comment les prévenir. Elle se trouvait devant l'énormité d'une solitude irréversible. Elle ne voyait plus au bout de son chemin qu'une issue. Ce fut alors qu'elle prit sa décision. Habitée par une certitude qui infusait dans tout son corps une force neuve qu'elle ne se connaissait pas et lui donnait une joie acide, elle attendit la fin des funérailles. Elle parvint à se faufiler à travers la foule et se pressa vers le bâtiment où siégeait une cellule de l'OLP. Elle se présenta et se porta volontaire. Evaluant le poids de sa détresse et de son abnégation, ils renoncèrent à la dissuader. Sans un mot, ils lui remirent l'objet de mort. Elle sourit alors, doucement, découvrant le goût de la fierté.

Khaoula défit le chignon qui pesait sur son cou et secoua ses cheveux libérés de la barrette qui les serrait ; des cheveux châtain clair, épais, soyeux. Elle s'étendit et ferma les yeux ; il lui fallait oublier sa faim et attendre le coucher du soleil.

Khaoula, avec ses dix-huit ans, était vide de rêves, d'avenir. Seule la désespérance l'habitait.

Jalons

Gulpérie Efflatoun-Abdalla

Egyptienne d'éducation française, elle a publié en France un recueil de poèmes chez Pierre Seghers et des nouvelles dans diverses revues, entre autres Les Temps Modernes, Les Lettres Françaises. Son œuvre la plus récente est une trilogie publiée par les éditions L'Harmattan en 2002 : Gulpérie- La Ballade des geôles- D'une Mort à l'autre.
 

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