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Critique littéraire . Spécialiste de Zola, Henri Mitterrand a été l’un des principaux orateurs du colloque international sur « L’Ecriture de l’Histoire » qui s’est tenu à l’Université du Caire.

« Si on veut une histoire complète, il faut utiliser les techniques du romancier »

Al-Ahram Hebdo : Votre contribution à la conférence s’intitule « Espaces de l’Histoire et espaces du roman ». Ces espaces peuvent-ils selon vous se recouper ? Comment ?

Henri Mitterrand : Ma contribution porte sur le traitement des lieux et de leurs caractéristiques par les historiens et par les romanciers. Je ne suis pas historien, mais j’ai cru pouvoir remarquer que l’Histoire s’intéresse en priorité au récit des événements, à la politique suivie par les personnalités et que souvent elle n’a pas le temps ou la curiosité d’observer de près les conditions géographiques, topographiques, paysagères, les conditions de vie quotidienne des populations. Je me suis donc dit qu’il pourrait être intéressant de montrer que le roman, au contraire, prend volontiers en compte l’enquête sur les lieux, ne serait-ce que pour les besoins de la mise en scène. Le roman essaie de rendre compte au plus près du vécu des personnages. Il y a une répartition des tâches entre l’Histoire et le roman de ce point de vue. Je crois que si on veut faire une histoire complète d’un peuple, d’une collectivité ou même d’un groupe — ce qu’on appelle la micro-Histoire — il faut utiliser des techniques qui sont celles du romancier. On aurait tort de se passer de l’apport des romanciers quand on veut reconstituer des existences passées. D’autre part, si le roman a cette sorte de supériorité sur l’Histoire, c’est peut-être aussi parce qu’il est un art et qu’il a pour fonction de toucher le public. Il y a une espèce d’aspect pictural dans l’écriture romanesque qui fait que nécessairement on va s’intéresser aux lieux et aux espaces.

— Vous êtes en France « le » spécialiste de Zola. Pourquoi cette exclusivité ? Et après quarante ans de recherches, qu’avez-vous trouvé qui vous conforte dans votre choix ?

— D’abord, ce n’est pas une exclusivité, je me suis intéressé à beaucoup d’autres romanciers des XIXe et XXe siècles. Vous savez, comme ça se passe à l’université, on finit par cultiver son grand mort, le mien c’était Zola. Quand j’étais lycéen, je l’ai lu avec beaucoup de plaisir, comme beaucoup de jeunes encore maintenant. Après l’agrégation, je me suis rendu compte que c’était un massif encore très peu exploré. Il y avait des monceaux de manuscrits, de dossiers de travail à la Bibliothèque Nationale qui restaient à inventorier et à étudier. On m’a proposé à ce moment-là de faire l’édition des Rougon Macquart de la Pléiade. C’est vrai que dans ces années-là, il y a quarante ans, les spécialistes de Zola se comptaient sur les doigts d’une main. Maintenant, on a formé d’autres générations et il y a des professeurs d’université, hommes et femmes, qui font des travaux admirables inspirés par la critique nouvelle. Finalement, Zola a émergé comme un écrivain de très grande importance aux yeux de la critique, ce qui n’était peut-être pas le cas encore il y a cinquante ou quatre-vingts ans, où il passait pour un romancier populiste, misérabiliste. L’apport des sciences humaines modernes a complètement dépoussiéré la figure, l’a enrichie : la psychanalyse, la psychologie, la critique nouvelle, etc.

— Vous avez voulu discuter le naturalisme, qui n’est pas pour vous un simple reflet de la réalité, mais une construction des signes ...

— La tradition pédagogique et même une grande partie du discours de la critique professionnelle continuent à présenter Zola comme une espèce d’imitateur, de disciple appliqué, mais pas toujours très intelligent, du discours scientifique de son temps. Il s’agit d’idées qui malheureusement traînent encore, mais qui ne répondent plus au point de vue actuel. Zola en est responsable, dans une grande mesure. Puisqu’il avait forgé lui-même cette conception du naturalisme comme roman de stricte observation, de documentation, d’expérimentation même. Cela s’explique par le fait qu’à l’époque, le modèle idéal du public était le médecin. Il fallait que le romancier soit comme le médecin des âmes. Il ne voulait surtout pas passer pour un conteur, il a donc censuré cet aspect de son génie et il a joué sur l’autre. Maintenant, tout en conservant le thème du naturalisme, on l’enrichit de toutes sortes de facteurs, qui n’ont pas grand-chose à voir avec une application bête de la curiosité scientifique ; on assume y compris tout l’aspect impressionniste de nombreuses pages naturalistes de Zola. On s’est aperçu que derrière la représentation des personnages et des situations, on retrouvait des figures et des structures archaïques, ressemblant plus, ou au moins autant, aux héros mythiques de la tragédie grecque qu’à des personnages banals d’aujourd’hui. Il y a donc un naturalisme que je dis anthropo-mythique chez Zola.

— Les positions de Zola et ses écrits appellent à se battre pour la République et lui ont valu d’être inculpé « pour incitation à la haine et au mépris du gouvernement ». Au-delà de Zola, comment voyez-vous le rôle de l’intellectuel, son rapport au pouvoir ?

— C’est une question qui dépasse de beaucoup les préoccupations strictement professionnelles d’un historien ou d’un critique, une question aux frontières du politique et du philosophique. C’est peut-être un atavisme zolien, mais je partage assez les positions de Zola lui-même, qui considérait de manière dialectique que d’une part l’intellectuel ne doit pas rester étranger aux débats politiques, à l’évolution des idées sociales, des doctrines qui visent à une certaine amélioration de la société. Il n’était pas révolutionnaire, au sens immédiatement politique du terme. Il n’était pas marxiste, encore qu’il ait connu, d’une certaine manière, la pensée marxiste. Il n’était même pas socialiste au sens où quelqu’un serait le militant d’un parti, mais il connaissait très bien Jaurès et à la fin du XIXe siècle, il disait : « chaque fois que je travaille, je me rapproche un peu plus des idées socialistes ». Zola était donc très attentif et très désireux de voir apparaître des lois en faveur des travailleurs, surtout des lois sur l’éducation, les lois syndicales. Mais d’autre part, il exigeait absolument la liberté de l’intellectuel. Quand ses amis républicains, même de la gauche républicaine, prenaient des positions moralisantes sur la littérature, il partait en guerre contre eux. Ce sont les gambettistes qui, en 1877-78, ont écrit les pages les plus sévères sur l’Assommoir, parce qu’on reprochait à Zola d’avoir défiguré la classe ouvrière. Il a écrit des pages sanglantes dans Le Figaro en 1880 contre ces politiciens qui étaient pourtant représentatifs de ses idées, mais dont il estimait qu’ils trahissaient la République, parce que la République c’est le régime de la liberté, y compris sur le plan intellectuel .

Propos recueillis par Dina Heshmat
 

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