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La vie mondaine
Festival international du film du caire. Par son discours insistant sur les années de plomb du règne de Hassan II, Zakéra moetaqala (Mémoire en détention) de Gilali Ferhati a fait événement.

Traumatismes du temps présent

Sans exagération ni cynisme, ce film témoigne de la vitalité de la puissance d’un cinéma singulier qui cherche à comprendre l’époque douloureuse des années 1970, dites « années de plomb » du régime de Hassan II, les années de silence qui les ont suivies et enfin l’avènement de l’espoir avec le vent de liberté qui souffle actuellement sur le Maroc. Celui-ci institue le retour sur le passé avec l’aval d’associations de droits de l’homme. « Les Marocains ont besoin de savoir ce qui est advenu de leurs concitoyens, morts ou portés disparus dans des prisons que nul ne peut visiter », affirme Gilali Ferhati.

A partir d’un poème d’amour, trouvé dans une boîte en carton abandonnée en place publique et lue par une adolescente, nous cheminons vers un centre de détention. On y voit Mokhtar (Gilali Ferhati), un prisonnier attelé à la tâche du jardinage. En apesanteur, au-dessus du sordide, telle est la première partie du film, étonnante de quiétude. Nulle adversité, nul élément perturbateur. Entre la première et la seconde partie du film, Zobeir, un jeune détenu pour raison politique, fait le raccord. Il se penche sur le cas de Mokhtar devenu amnésique et cherche à lui restituer sa mémoire. « Un homme sans mémoire est un homme mort », lui dit-il. Zobeir fait rire les prisonniers par le mime qu’il maîtrise, rugit parfois de douleur et sue de peur parmi les bruits hostiles. Voulant connaître le passé de son père mort en détention, il est confiné à son tour derrière les barreaux. Libéré de prison, Mokhtar se remet aux initiatives de Zobeir qui l’accompagne pour chercher des personnes qui l’ont connu autrefois. Promené de la sorte dans le sillage contemplatif des deux hommes, le film accumule des documents bruts : le Centre de détention de Moulay Al-Chérif, réputé des plus redoutables, d’où personne ne sort indemne, la manifestation des étudiants à la télé disséminés par force, la maison d’où les compagnons de Mokhtar ont pris la fuite avec leurs tracts éparpillés à l’arrivée de la police, et enfin l’école où enseignait Mokhtar et d’où il a été enlevé pour être incarcéré sous les yeux ahuris de Zahra, sa bien-aimée. Les scènes sont marquées, cependant, l’écho du hors-champ baignant dans la quiétude ne se soustrait pas à ce principe fondamental de brusqueries dans une toile végétale qui encadre les déplacements de Mokhtar et Zobeir. Quand résonnent les coups, les bruits de torture, ils ne le font que réduits à presque néant par le contrepoint d’un cadre large sur un paysage champêtre ou une forêt placide. C’est la continuation du silence, de l’amnésie où sévit Mokhtar par d’autres moyens. Les lettres lyriques qu’évoque Zahra, qui enquête sur sa détention au retour de son exil, déferlent comme une négation de cet état brutal d’amnésie, de cette nuit où Mokhtar s’enfonce. Il y a peu de dialogues pour une concentration sur ce qui est montré. Tout passe dans le regard absent de Mokhtar mais qui s’intensifie progressivement. Car c’est le voyage de l’esprit de Mokhtar de la nuit à la lumière, aux couleurs qui correspondent à l’agencement de son esprit, la mise en ordre de sa pensée.

Mokhtar, ancien détenu, et Zobeir, jeune perdu, s’avancent sur les traces de la mémoire d’un pas délesté du poids du romanesque, délié du fil du récit. Là est l’élan de la déambulation qui fait passer du Maroc des années de plomb, de la folie des détentions arbitraires au paysage paisible d’une prison déserte où Mokhtar recouvre la mémoire. La séquence où Zobeir mime un acte de torture à cet endroit, s’abat comme un salut céleste sur Mokhtar. Jusque-là, il était réduit à l’état de légume et ne retenait pour son cadre de vie que les traces de souvenirs sommaires : le bruit d’une porte qui claque, l’image d’un sol humecté où on traîne son corps, l’odeur d’un soupçon de poudre de craie aux doigts, l’odeur du sang qui coule de son nez lors de crispations névrotiques, le parfum d’une plante dont il caresse les racines. Or, le voilà qui retrouve sa mémoire. Le geste de Zobeir simulant la douleur a sinon l’apparence du vrai, du moins sa force. Sa présence brute fait contrepoids à l’évanescence de Mokhtar. Et voilà que celui-ci recouvre sa véritable identité de militant, de soldat qui a bondi dans un autre plan comme un fauve, voulant étrangler Zobeir qui l’a accusé de délation. Il a toujours été ce soldat. Il réalise qu’il doit abandonner son enveloppe physique de légume et ses souvenirs pour se libérer de l’emprise de la souffrance. La mémoire s’est ainsi formée.

Amina Hassan

 
Trois questions à
Mohamad Al-Ahmad, membre du jury du Festival et dirMohamad Al-Ahmad, membre du jury du Festival et directeur de l’Organisme du cinéma syrien.

Al-Ahram Hebdo : Pourquoi, contrairement aux éditions précédentes du Festival, le cinéma syrien n’est-il pas représenté cette année ?

Mohamad Al-Ahmad : Nous avons pensé à proposer le film Taht al-saqf (Sous le plafond), première œuvre du cinéaste Nedal Al-Dabas, en cours d’achèvement, à la compétition du festival. Mais vu le délai de participation et la nécessité de disposer de temps suffisant pour le bon bouclage du film, nous avons choisi d’annuler sa participation. Et puis finalement, la présence syrienne se concrétise en ma participation en tant que membre du jury du festival. Un fait qui me fait grand honneur.

— Mais où en est le cinéma syrien aujourd’hui ?

— Il y a trois ans, nous produisions un film tous les deux ans. Aujourd’hui, l’Organisme du cinéma syrien produit trois films par an. Sans la prise en charge totale du financement des films syriens par l’Organisme du cinéma, ils n’auraient pas vu le jour. C’est le seul organisme d’Etat dans le monde arabe qui favorise son propre cinéma par cette mesure. Depuis les années 1980, la production cinématographique a chuté en Syrie, comme en Egypte et d’autres pays arabes. Les producteurs privés préfèrent investir leur argent dans la production de feuilletons pour la télé qui sont rentabilisés rapidement. Ils estiment que les recettes des films s’étalent sur plusieurs années de diffusion et entraînent des déficits importants. D’où leur concentration sur les feuilletons.

— En quoi consiste la mission de l’Organisme du cinéma syrien dont vous êtes le directeur ?

— Notre souci n’est pas qu’un film rapporte beaucoup. Nous misons sur la qualité et non la quantité des films que nous produisons. Notre conviction est que la culture doit protéger l’art en laissant une large marge à l’expérimentation. Bien que nos films soient peu nombreux, ils rapportent tout de même des prix prestigieux partout dans les festivals et les manifestations cinématographiques où ils passent pour leur qualité artistique et leurs sujets qui puisent leur inspiration dans le patrimoine tout en le réactualisant. De même, nous veillons à la rénovation de nos salles de cinéma et de celles des exploitants privés pour leur assurer un bon accueil et une bonne diffusion sur les grands écrans avec l’appui des ministères de l’Economie et des Finances. Nous pensons à ce train augmenter nos productions dans les années à venir .

Propos recueillis par
A. H.

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