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La vie mondaine

Descendants de Pachas . Ils vivent à l’ombre du souvenir de leurs pères. Ils ont connu le faste d’une vie douce et insouciante et les soubresauts de l’Histoire. Survivants d’un temps révolu, ils se sont adaptés au fil des ans, mais avouent vivre en autarcie. Portraits.

La vie en flash- back

Dans sa maison spacieuse et majestueuse située à Guiza, tout est conçu avec goût. Du décor, en passant par les moindres gestes d’accueil, c’est le raffinement total. Kawsar Abaza nous reçoit dans l’un des salons de l’appartement avec un sourire timide. Mais dès que nous avons commencé à évoquer les souvenirs, elle a donné libre cours à son talent de narrateur. Elle est la fille du célèbre pacha Ibrahim Dessouqi Abaza, ministre des Transports puis des Affaires étrangères entre les années 1930 et 40. « Lorsque le roi a décoré mon père en lui décernant le titre de pacha, je n’avais que 7 ans. Le titre en tant que tel n’a rien ajouté à la famille encore moins à mon père. C’était une reconnaissance de la valeur et du poids politique qu’il a joué. Aucun pacha n’a eu ce titre par coïncidence. Ce sont généralement des personnes qui ont fait quelque chose pour leur patrie. Et ce sont ces personnes qui ont donné de l’importance à ce titre et non pas le contraire », explique non sans fierté Kawsar Abaza. Certaines anecdotes restent gravées dans sa mémoire. Elle confie avoir tout appris de ce père dont les principes sont à saluer. « Je me rappelle qu’un jour il avait refusé de toucher des primes pour son voyage à Paris, alors qu’il était parti pour entamer des négociations avec le gouvernement français. Il avait même refusé de s’installer dans un hôtel cinq étoiles pour rester avec le groupe qui l’avait accompagné et qui n’avait pas les moyens de loger dans un tel hôtel de luxe ».

Les Abaza sont l’une des plus grandes familles d’Egypte, ayant des liens de mariage et de parenté avec d’autres familles de pachas tels que les Badrawi, les Noqrachi et les Abdel-Aziz Ismaïl. Kawsar, elle-même, est l’épouse du Dr Ahmad Ismaïl, fils du Dr Abdel-Aziz pacha. Son frère, Chamel Abaza, a choisi d’épouser Safiya, la fille de Noqrachi pacha, premier ministre d’Egypte dans les années 1940 et président du parti Al-Ahrar al-dostouriyine. Leurs biens au Caire et leurs terres à Zaqaziq, dans le Delta, ne se comptent pas. « La somptueuse maison de la famille située à Abbassiya accueillait les poètes, les politiciens et les pachas d’Egypte. Ils se réunissaient pour discuter et tenir des salons culturels. Les femmes aussi se retrouvaient pour papoter au premier étage », se rappelle Kawsar.

Aujourd’hui, elle reçoit son frère Chamel et son épouse Safiya, venus d’Alexandrie pour suivre sur CNN le débat Bush-Kerry avant les élections présidentielles américaines.

La politique semble toujours les intéresser même si celle-ci a été un jour un facteur déterminant qui a bouleversé leur vie. Après la Révolution de 1952, les terres agricoles et les biens immobiliers d’Ibrahim Dessouqi Abaza ont été saisis suite à la loi de la réforme agraire permettant de confisquer tous les biens immobiliers ou autres des pachas de l’époque. Le slogan adopté par la Révolution était la distribution « équitable » des biens. Une révolution qui n’a laissé que de l’amertume dans le cœur des Abaza. Une amertume que les années n’ont pas réussi à gommer. « Quand on s’accapare de tous tes biens sans raison, tu restes toute ta vie taciturne », confie Kawsar.

Une déception qui leur a fait perdre tout sentiment de sécurité au point de vivre en ghetto. « Nous entretenons des rapports amicaux avec les familles d’autrefois. Celles qui ont vécu le même désastre que nous. Nous nous sommes repliés sur nous-mêmes », avoue-t-elle. Son frère Chamel n’a pas voulu abdiquer. Cet expert dans le commerce du coton a préféré manifester sa révolte en publiant un livre où il aborde ses mémoires du temps de la Révolution. Un livre qui a soulevé la controverse au sein de la famille, qui regroupe toutes les tendances politiques, y compris des Nassériens.


Sur les ruines du palais d’Alexandrie

Chez les Abani, l’amertume n’a plus de raison d’être. C’est peut-être dû au fait que Samia est la petite-fille de Mahmoud pacha Al-Dib. Le nombre des années qui la séparent du temps de son grand-père ont peut-être effacé ce sentiment de rancœur. Mais c’est aussi son aptitude à pouvoir pardonner et s’adapter à une nouvelle vie qui fait sa force. Pourtant, sa famille compte plusieurs pachas : Mahmoud pacha Al-Dib son grand-père, Mohamad pacha Al-Abani, l’oncle de son père, qui fut ministre de la Défense durant 19 ans au début du siècle dernier, et Hussein pacha Serry, l’oncle de son mari. Samia, qui éprouve de la nostalgie pour ses origines, a gardé en souvenir quelques photographies classées dans un album, l’unique témoin de cette époque. « Voici notre palais d’Alexandrie transformé après la Révolution en faculté des beaux-arts. C’est dans ce palais construit par un architecte italien que le mariage somptueux de mes parents a eu lieu. Je me souviens des moindres détails du décor des pièces. La salle à manger, les statues à l’entrée, la grande cheminée en marbre et les immenses miroirs suspendus sur les murs. Nous avons mené un style de vie marqué par le faste, nous avons fréquenté les écoles françaises. On ne manquait de rien. Une dizaine de serveurs, de cuisiniers et de chauffeurs étaient à notre disposition », se rappelle Samia.

Avec les années, Samia a dû s’adapter à sa nouvelle vie. Aujourd’hui, entourée de ses trois enfants et de ses six petits-enfants, elle est comblée.

De la belle villa qu’elle occupait à Alexandrie, elle habite actuellement un appartement à Doqqi. « On a dû vendre la plupart du mobilier de style français et distribuer beaucoup de meubles à la famille avant que les officiers ne viennent les saisir », ajoute-t-elle. Mais, en se comparant à d’autres familles de pachas, elle se sent plus chanceuse. « Il est vrai que notre palais a été confisqué, mais nous n’avons pas été mis sous résidence surveillée, de même que nos proches. Nous nous déplacions librement ce qui nous a un peu sécurisés », poursuit-elle.

Pourtant, elle n’a pas réussi à oublier le beau palais où elle a vécu une belle enfance. Il y a dix ans, Samia a voulu voir comment est devenu ce palais qui a appartenu un jour à sa famille. Mais, elle a constaté qu’il a perdu de son faste. Les rideaux ne sont plus là, les fenêtres sont abîmées, le parquet a perdu de son éclat et le jardin est envahi par des petites bâtisses qui servent d’amphithéâtres pour les étudiants.

Mais le plus déconcertant est lorsqu’elle entend de son balcon ce titre de « pacha » « utilisé aujourd’hui à tort et à travers pour désigner des personnes qui n’ont rien de commun avec les pachas d’autrefois ». A chacun donc sa définition du titre. Pour Mahmoud Mahfouz, il s’agit surtout d’une multitude de valeurs et d’éthiques. Fils de Mohamad pacha Mahfouz et petit-fils de Mahmoud Khachaba, cet homme originaire de la Haute-Egypte a une toute autre vision de la Bachawiya, une vision surtout pratique et qui n’utilise pas ce titre pour en tirer profit. « Le pacha dans cette région d’Egypte diffère du stéréotype qu’on a des pachas originaires du Delta. Dans mon village à Assiout, mon père devait répondre aux besoins des paysans, être à leur disposition à tout moment et sa maison était grande ouverte à tout le monde. Porter le titre de pacha ne voulait pas dire être arrogant ou vaniteux, mais avoir un sens de la responsabilité et de l’engagement », remarque le Dr Mahfouz. Ancien ministre de la Santé dans les années 1970, membre du Conseil consultatif et membre actif au sein de nombreuses organisations, il a compris dès son plus jeune âge qu’être fils de pacha, c’est être digne et à la hauteur de ce titre. Sur les murs de sa clinique, une photo de son père et une autre de son oncle, tous deux membres du parti Al-Ahrar al-dostouriyine et tous deux pachas, font toute sa fierté. « En observant mon père intervenir et régler des problèmes de vendetta, j’ai appris les rudiments de la justice. J’ai aussi saisi ce qui donne du prestige au pacha. Cette capacité de servir les autres, gagner leur confiance et leur respec». Une leçon qu’il tient à mettre en pratique dans l’exercice de ses fonctions. Sa clinique, située au centre-ville, accueille jusqu’à minuit des patients. Agé de 83 ans, le Dr Mahfouz a toujours de l’énergie et ne se ménage pas. Une attitude qui contraste avec le préjugé que l’on se fait d’un fils de pacha.


De la simplicité au faste

Chez les Séragueddine, tout est organisé avec minutie. Du sofragui qui vous sert en uniforme, au décor somptueux, sans oublier l’élégance de Fayza, rien ne manque au tableau. Fayza est la benjamine de Fouad pacha Séragueddine, l’un des plus célèbres pachas d’Egypte et le dernier de la liste, décédé en l’an 2000.

Ministre de l’Intérieur, puis du Transport, de l’Agriculture et enfin des Finances, mais aussi fondateur du parti d’opposition Al-Wafd, Fouad Séragueddine demeure un symbole qui a marqué l’Histoire de l’Egypte. Et si pour ceux qui l’ont connu de loin, il a marqué leur vie, pour Fayza, il s’agit non seulement d’un père exemplaire, mais aussi et surtout d’une personne idéale et d’un grand leader. « Habib albi », comme elle aime et insiste à l’appeler, les larmes aux yeux, à chaque fois qu’elle cite son nom ou qu’elle relate une de ses histoires. La ressemblance avec son père est d’ailleurs frappante. Sa carrure forte rappelle les traits de son père ; elle a même hérité de son caractère à la fois opiniâtre et doux. « J’ai toujours éprouvé de la fascination et du respect pour lui. Je devais me mettre debout dès qu’il rentrait à la maison et m’incliner pour lui faire un baisemain. Nous avons été élevés de façon rigoriste et conservatrice. Malgré la liberté qui nous était permise, il y avait des sujets tabous. Nous passions nos vacances à Paris, mais il nous était interdit de danser en public. Nous n’osions ni fumer ni boire du café en présence de mon père. Et le divorce n’était pas toléré dans notre famille », dit-elle. Aujourd’hui, Fayza, mère et grand-mère, avoue avoir hérité des principes de son père. Il n’est donc pas étrange de découvrir que les trois filles de Séragueddine ont épousé leurs cousins, les Badrawi.

Fayza a cet art de rire de ses malheurs. En se rappelant des scènes de l’arrestation de son père, de la saisie de leurs vastes propriétés et de la vente de ses bijoux personnels et des objets antiques qui décoraient leur château, un sourire triste se dessine sur ses lèvres. « C’était le seul moyen pour subsister. Nous n’étions pas prêts à mendier. Cette expérience nous a fait perdre non seulement nos richesses, mais aussi et surtout notre dignité », dit-elle. Ce n’est que vers la fin des années 1970 que la famille a récupéré une partie de ses biens. Le décès de son père a été le plus grand choc de sa vie. Quatre ans après, elle tente de suivre son itinéraire, mais à sa manière. En choisissant d’agir à l’ombre, elle a fondé un centre médical caritatif, toujours au sein du parti Al-Wafd. « Il m’a été pénible de mettre les pieds au siège du parti après sa mort. Tous les souvenirs ont surgi », conclut Fayza qui ne parvient pas jusqu’à ce jour à se séparer de l’ombre de son père.

Amira Doss
Sherin Mounib

 

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