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Naguib Mahfouz a écrit ces cinq dernières années plus d’une centaine de textes très courts, des « rêves » où se croisent éléments de son vécu et créations d’une imagination féconde. L’Hebdo en publie des extraits inédits en français tout au long du mois de Ramadan.

Rêves de convalescence


Soixante et onzième rêve

Du temps de ma jeunesse, la plus belle chose dont je me souvienne est un ami à nul autre pareil. Il avait un sens de l’humour rare, une élégance de la répartie sans égale, une créativité époustouflante dans le jeu de mots et le calembour, une verve incomparable de conteur et il ne rechignait jamais quand il s’agissait de chanter, de danser ou de pratiquer toute autre forme de distraction. Ainsi, il nous avait toujours procuré du plaisir jusqu’au jour où il fut choisi pour occuper une fonction importante, connue dans notre pays pour être une fonction illustre et respectée. Nous en conçûmes de l’appréhension et ne tardâmes pas à constater que nos craintes étaient justifiées quand il nous annonça qu’il avait pris la décision de changer du tout au tout sa manière de vivre. Personne d’entre nous n’osa discuter la chose avec lui et nous acceptâmes sa décision comme une fatalité divine. A partir de ce jour, quand il nous arrivait de le rencontrer à l’occasion, il nous saluait d’un air auguste qui nous laissait perplexes et nous affligeait. La relation avec lui perdit de sa chaleur et s’effilocha au point d’être presque rompue. Nous n’entendions plus parler de lui qu’à travers les bulletins d’information traitant des changements d’affectation et des promotions. Nous commençâmes à feindre l’avoir oublié au point que nous l’oubliâmes effectivement ou presque. Le temps passant, nous le perdîmes de vue jusqu’au jour où le destin voulut que nous le rencontrions de manière imprévue, quand le pays commémora sa nouvelle fête nationale et que nous sortîmes pour participer à l’allégresse générale. La musique cuivrée retentissait et les tambours battaient pendant que s’avançait le défilé avec à sa tête la revue militaire suivie de celle de la police derrière laquelle arrivaient les voitures des dignitaires. C’est à ce moment-là qu’apparut notre vieil ami, mais sous un jour que nous n’aurions jamais pu imaginer. Nous le vîmes chevauchant un âne. La magnificence de son costume d’apparat jurait avec la monture sur laquelle il défilait et il déclenchait l’hilarité de la foule dès qu’il apparaissait.

Seulement, pour dire la vérité, il ne regarda ni à droite ni à gauche et ne se départit pas d’un poil de son allure auguste et respectable.


Soixante-douzième rêve

La vieille demeure d’Abbassiya s’était remplie de tous les frères et sœurs au jour convenu pour rendre visite à la mère. On me demanda, pour le repas, de commander du poisson préparé chez le célèbre poissonnier d’Abbassiya. Je partis illico au restaurant et passai la commande. Comme toutes les tables étaient occupées, je m’assis à celle qui se trouvait tout juste après la porte d’entrée, car c’était la seule qui était libre. Peu après, une femme dans la soixantaine, accompagnée d’une jeune fille dans la vingtaine, vint s’installer à la même table. Le serveur apporta les plats commandés par la dame et, contrairement à la coutume, celle-ci m’invita à partager le repas avec elle et son accompagnatrice. Et moi, contrairement à mes habitudes, je répondis à son invitation et me mis à manger en silence. Le serveur ne tarda pas à m’apporter ma commande enveloppée dans un paquet que je pris et me retirai de la table sans excuse ni remerciement. A ma sortie du restaurant, je vis mon défunt ami A. CH. Je fus vraiment content de le voir et, par excès de courtoisie levantine, lui offris le paquet qu’il s’empressa de saisir avec avidité, sans piper mot, avant de disparaître dans l’entrebâillement d’une porte et referma celle-ci derrière lui. Je fus surpris par son comportement, mais je n’avais d’autre solution que de retourner dans le restaurant de poisson et de repasser commande. J’y retournai donc et passai une nouvelle commande, au moment où le serveur apportait les desserts sucrés commandés par la dame et la jeune fille. La dame m’invita de nouveau à me joindre à elles, ce que je fis sans hésitation. Pendant que j’étais attablé, la dame me dit qu’elle voulait aller à la rue Bein Al-Sarayat, mais ne savait pas comment s’y rendre. Je lui proposai de l’y conduire volontiers et nous marchâmes tous les trois dans la rue d’Abbassiya. Nous fîmes connaissance en nous remerciant mutuellement et la discussion tourna autour de sujets tellement variés que je ne me rendis pas compte que nous avions passé la rue Bein Al-Sarayat. J’oubliai également le repas commandé au restaurant ainsi que ceux et celles qui m’attendaient dans la vieille demeure d’Abbassiya.


Soixante-treizième rêve

Je me trouvais dans la vieille demeure sise à Abbassiya, et j’étais apparemment de mauvaise humeur. Aussi, rien n’échappait à ma critique, ni la peinture des murs, ni le bois du parquet ni même le mobilier, jusqu’au moment où me parvint, de l’autre bout de l’appartement, la voix de ma mère qui me disait, avec un ton doux et gentiment railleur, qu’il était temps pour moi de me trouver un nouvel appartement qui pourrait me plaire … Je passai ensuite dans une autre époque et un autre lieu et me retrouvai dans un hall plein de pièces et de personnes. Son aspect rappelait celui des services gouvernementaux, et ceci se confirma avec l’arrivée de mon défunt collègue H. A qui m’informa que le ministre m’avait demandé. Je me dirigeai sur-le-champ vers le bureau du ministre et demandai à être reçu et je pus entrer. Je vis que le ministre était d’une jovialité inhabituelle et il me dit qu’il avait rêvé que je critiquais la Révolution et son leader, et que cela lui avait déplu. Je lui répondis que j’étais inconditionnel des principes de la Révolution et que je ne lui étais nullement opposé, seulement je voulais qu’elle soit parfaite et qu’elle évite les écueils et les revers. Puis de nouveau je me retrouvai dans une autre époque en un autre lieu avec moi, jeune garçon me promenant sur la place Beit Al-Qadi. Un ami de mon âge vint me trouver pour m’inviter à assister au mariage de son grand frère. Il m’informa que son frère avait invité Saad Zaghloul à venir honorer et bénir le mariage et que le leader politique avait accepté l’invitation et promis d’y être. Ma surprise fut grande et je lui dis que Saad Zaghloul était non seulement le grand leader de la nation, mais qu’en plus il en était le chef du gouvernement. Je rétorquai à mon ami que les membres de sa famille n’étaient pas des proches de Saad Zaghloul et n’avaient pas été de ses compagnons de lutte. Il me répondit que Saad était effectivement le leader de la nation et qu’il avait beaucoup d’affection pour les petites gens et que j’allais voir. Le jour convenu je me présentai à la fête du mariage dans la ruelle Kormoz et mon ami me conduisit dans une grande pièce où je vis Saad Zaghloul, dans sa tenue d’apparat, discutant longuement et riant avec eux. Je fus ébahi de ce que je vis et j’en fus profondément marqué


Soixante-quatorzième rêve

Les demeures des voisins, de l’autre côté de la rue, avaient été remplacées par un grand stade rempli de soldats britanniques qui y chantaient et dansaient pendant que nous les regardions avec un mélange de stupeur et de perplexité avant de les voir se déployer dans notre rue et les ruelles adjacentes. Nous avions alors discuté du problème et étions tombés d’accord que la solution était de déménager. Comme nous ne sommes pas parvenus à trouver une maison, nous nous sommes contentés d’un appartement dans un grand immeuble et nous n’avons économisé aucun effort pour le rendre habitable. Mais à peine avions-nous commencé à goûter à quelque repos bien mérité que nous percûmes un bruit de grattement comme celui que produisent généralement les souris et cela a suffi à nous contrarier. Et, avant même d’avoir pu réfléchir à ce qu’il y a lieu de faire, nous entendîmes frapper à la porte d’entrée. En ouvrant la porte, je vis un groupe d’hommes armés de gourdins qui se présentèrent comme des locataires de l’immeuble et dirent être à la recherche d’un cambrioleur qui seentré dans notre appartement. Ils entrèrent alors en force dans notre appartement et se dispersèrent dans les différentes pièces, créant un vacarme insupportable. Mais ils ne tardèrent guère à annoncer qu’ils n’avaient pas réussi à mettre la main sur le cambrioleur. Puis ils quittèrent les lieux après avoir tout mis sens dessus dessous. Et pendant que nous étions là, à échanger des regards pleins de désarroi et de colère, nous entendîmes de nouveau le bruit de grattement. J’explosai alors de colère et dis :

— Que ce soit une souris ou un cambrioleur, je n’ouvrirai pas la porte.

Traduction de Djamel Si-Larbi

Des rêves qui défient la mort

Le Nobel égyptien écrit à partir de la fin 1999 (suite à une longue convalescence après l'attentat qui l'a visé en 1994) une série de rêves intitulée Ahlam fatret al-naqaha (Rêves de convalescence) et publiée dans le magazine hebdomadaire Nisf Al-Dounia. Après avoir erré parmi les différentes formes de la narration, Mahfouz étonne toujours par ses talents renouvelés à jamais. Il sort de la scène romanesque pour écrire de courts récits qu'il appelle lui-même « des contes courts aussi petits que la paume de la main que les généreux appellent nouvelles ». L'écrivain se libère du pouvoir de l'univers réel et nous plonge dans sa quête d'un monde onirique, oscillant entre la sagesse du connaisseur et l'innocence du rêve bon enfant. Ainsi, ces récits ne sont pas uniquement sujets à l'analyse psychanalytique du texte littéraire ou à celle de l'interprétation des rêves, mais on y découvre également un monde fantastique et mythique.

La première partie de ces révélations littéraires, qui s'étend sur 55 rêves, a été traduite chez l'édition Le Rocher en 2001. Nous publions pendant le mois de Ramadan la seconde partie inédite en français.

 

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