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Salwa El-Shawan Castelo-Branco : De la musique avant toute chose

May Sélim, Samedi, 25 mars 2023

Professeure émérite à l’Université nouvelle de Lisbonne et fondatrice de l’Institut international de l’ethnomusicologie au Portugal, Salwa El-Shawan Castelo-Branco est toujours à l’écoute des sons en provenance des divers pays.

Salwa El-Shawan Castelo-Branco

Elle profite de son actuel séjour au Caire pour redécouvrir les sons de la ville urbaine et ses différentes musiques. Puis, elle se retire pour bénéficier du calme de la gigantesque bibliothèque de l’Institut Français d’Archéologie Orientale (IFAO) et analyser tout ce qui a rapport aux sons, voix et musiques de la ville, selon une approche anthropologique. L’ethnomusicologue Salwa El-Shawan Castelo-Branco est la fille de l’un des éminents compositeurs égyptiens de musique classique, Aziz El-Shawan (1916-1993). Vivant au Portugal depuis belle lurette, elle ne cesse de mesurer les changements de la capitale et ses habitants. «  Le rythme des chansons des rues est fort et trépidant. Même quand les gens parlent entre eux, ils ont un débit très rapide. Ce n’était pas le cas auparavant », remarque-t-elle en souriant.

Professeure émérite à l’Université nouvelle de Lisbonne, au Portugal, fondatrice de l’Institut international de l’ethnomusicologie (INET) et ex-présidente du Conseil international de la musique traditionnelle (2013-2021), Salwa El-Shawan Castelo-Branco a placé le Portugal et sa musique sur la carte mondiale. Aujourd’hui, elle continue ses recherches sur la musique arabe et notamment égyptienne.

« J’effectue des rencontres avec les doyens du Conservatoire de la faculté de pédagogie musicale et l’Institut supérieur des arts folkloriques et populaires, afin de créer des coopérations entre leurs institutions et l’INET dans le domaine de la recherche sur le terrain et des archives. J’ai quitté l’enseignement et les postes de responsabilité et, enfin, j’ai le temps de reprendre mes travaux sur la musique arabe. Je suis en train de travailler sur un livre qui suit l’évolution de la musique en Egypte au cours du XXe siècle. Je lui ai donné comme titre provisoire Music, Nationalism, Cosmopolitanism & Modernity in Cairo 20th Century (musique, nationalisme, cosmopolitisme et modernité au Caire du 20e siècle). Mes recherches académiques, je les mène plutôt en anglais et en portugais. Cet ouvrage sera en anglais, mais j’espère pouvoir le traduire en arabe. Je veux aussi publier un autre livre sur mon père », indique la chercheuse qui compte dédier l’oeuvre complète de son père à l’Opéra du Caire. « Ses oeuvres originales, écrites à l’encre de chine, sont préservées à l’Université de Harvard. L’ensemble a été transformé en des données numériques. J’ai amené avec moi des copies de toutes les partitions. J’espère qu’elles seront bientôt jouées par l’Orchestre symphonique du Caire à l’Opéra. Car très peu d’oeuvres de Aziz El-Shawan sont jouées. Ses compositions sont pour la plupart méconnues du grand public », déplore Salwa El-Shawan Castelo-Branco.

Cette dernière a fait une carrière internationale à partir des années 1970. Mariée avec un universitaire portugais, Gustavo Castelo-Branco, elle s’est installée au Portugal en 1982, tout en gardant l’Egypte au fond du coeur. Ses deux enfants ont d’ailleurs des prénoms égyptiens et portugais à la fois : Laila Maria et Ricardo Ramy. « Je tenais à revenir en Egypte chaque année pour visiter la famille et entamer des projets de recherche dans le domaine de la musique arabe. Je laissais mes enfants, encore petits, avec mes parents, pour mieux me consacrer au travail. Mais après le décès de mes parents et de mon frère, j’ai passé dix ans sans y mettre les pieds, c’était difficile pour moi d’y retourner après leur disparition. Mais au bout d’un certain temps, j’étais attrapée par la nostalgie et par mes projets de recherche ».

Depuis son âge tendre, Salwa était prédestinée à devenir pianiste. « A la maison, mon père était très attiré par la musique classique occidentale, celle-ci nous entourait de partout ». En fait, El-Shawan suivait, en composant, les modèles classiques, ajoutant parfois des airs ou des instruments arabes. Et ce, afin d’imprégner ses oeuvres d’une identité égyptienne. « La musique classique a toujours été essentielle dans ma vie, mais dans ma tête, les voix d’Oum Kalsoum, de Abdel-Wahab et de Abdel-Halim Hafez résonnaient en permanence. C’étaient les voix que j’entendais tout le temps dans la rue ».

Le piano était donc pour elle un jeu spontané dès l’âge de 5 ans. « Je jouais au piano, mais à un moment donné, j’ai voulu devenir pédiatre. Puis, le piano a pris le dessus bien sûr ». Salwa ne nie pas qu’à cette époque, elle était très influencée par son père, son idole.

Après des études au Conservatoire, elle part aux Etats-Unis pour étudier le piano à l’école de musique de Manhattan, dans l’objectif de faire ses premiers pas vers une carrière internationale. « En 1972, j’ai étudié le concerto pour piano de mon père, joué autour des années 1960 par Marcelle Matta. J’ai même trouvé les moyens de le jouer avec mon professeur à Manhattan. Pendant mon séjour au Caire et avant le concert, j’ai demandé à mon père de voir avec l’orchestre si c’est possible de jouer avec eux. En jouant avec l’Orchestre symphonique du Caire, mon père était surpris de ma performance. C’était un moment merveilleux », sourit-elle. Et de poursuivre: « Un jour, j’ai assisté à une conférence sur l’ethnomusicologie à l’école de musique de Manhattan et j’ai découvert ma passion pour cette science ».

Souvent en Egypte, Salwa El-Shawan était soucieuse de comprendre les origines des mélodies musicales et leurs rapports avec le peuple, sans vraiment savoir où aller pour mieux cerner la question.

A l’étranger, elle a trouvé les réponses à ses questions. « C’était un tournant dans ma vie », lance-t-elle avec des yeux qui brillent. Elle s’est inscrite alors à l’Université de Columbia pour faire des études en ethnomusicologie, et sa thèse a porté sur la musique arabe en Egypte entre 1930 et 1970. Enthousiaste et ambitieuse, Salwa El-Shawan a voulu ainsi faire d’une pierre deux coups: effectuer des études en piano et en ethnomusicologie. « C’était exhaustif, voire quasiment impossible. Mon père m’encourageait plutôt à engager une carrière de pianiste ». L’ethnomusicologie l’a complètement fascinée, et puis l’amour est venu aussi bouleverser sa vie. La jeune Salwa logeait dans le campus International House à proximité de l’Université de Columbia. Là-bas, elle a fait la connaissance d’un jeune Portugais qui étudiait la physique, Gustavo Castelo-Branco.

Une fois mariés, ils vivaient séparément pendant six ans. « Après le doctorat, l’Université de New York m’a proposé le poste de professeure assistante en ethnomusicologie, alors que mon mari travaillait à l’Université de Bonn en Allemagne et à l’Université de Pittsburgh en Pennsylvanie. C’était vraiment difficile au départ, mais heureusement, mon mari a eu l’occasion de retourner dans son pays natal et de travailler comme professeur. Il y avait un poste vacant pour moi à l’Université nouvelle de Lisbonne où j’ai enseigné l’ethnomusicologie ».

Durant ses premiers jours au Portugal, elle devait relever le défi de la langue. « Le Portugais est d’origine latine, et moi je parlais français, donc il y avait des ressemblances. J’ai appris à écrire, mais j’ai mis du temps pour la pratique orale. Au départ, je voulais étudier la musique de mon nouveau pays d’accueil, une manière de comprendre la vie des gens, leurs voix et les sons du pays ». Ce genre d’études et de recherches a mené Salwa El-Shawan Castelo-Branco à fonder l’Institut d’ethnomusicologie (INET) en 1995, au sein de son université. L’institut a commencé par mener des travaux sur la musique au Portugal, avec l’aide de plusieurs jeunes co-équipiers, et a réussi à mieux insérer le Portugal sur l’échiquier musical international.

Devenue présidente du Conseil international de la musique traditionnelle, Salwa El-Shawan a entamé des recherches sur les origines de la musique dans de différents pays. Elle voyageait un peu partout afin de faire évoluer les études en ethnomusicologie de par le monde. Ses livres en font preuve : Music and Conflict (coédité avec John O’Connell), Enciclopédia da Música em Portugal no Século XX, Voix du Portugal, Traditional Arts in Southern Arabia : Music and Society Sohar, Sultanate of Oman (avec Dieter Christensen). « Je me suis lancée dans le projet de ce livre, alors que mon père recevait un hommage spécial pour avoir composé une symphonie dédiée au sultanat en 1985. C’était la deuxième fois que nous partagions quelque chose sur le plan professionnel. L’ouvrage a été publié beaucoup plus tard, en 2009 », évoque-t-elle.

Son travail est-il le prolongement de celui de son père? Elle y répond simplement : « Non! Je ne compose pas de musique! J’ai l’impression par contre de compléter sa mission, car lui aussi a écrit des ouvrages sur les goûts musicaux ».

Aujourd’hui, en écoutant attentivement les sons du pays, notamment la musique électro-chaabi, Mahraganate, et les autres formes de chants populaires, elle note dans son petit journal: « Chaque jour, l’homme doit apprendre quelque chose de nouveau ! ». C’est un peu sa devise.

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