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Les soldats inconnus du zoo

Dina Darwich , Dimanche, 12 février 2023

Avec leur expérience et leur savoir-faire acquis au fil des années, les gardiens du zoo sont une véritable richesse. Leur quotidien est jalonné de risques. Reportage.

Les soldats inconnus du zoo
(Photo : Ahmad Réfaat)

Ils s’occupent quotidiennement des animaux du Zoo du Caire, le plus ancien jardin zoologique d’Afrique, qui existe depuis 1891. Ces gardiens, qui prennent soin de différentes espèces animales, ont acquis énormément d’expériences au fil des ans. Un savoir-faire hors norme qu’ils ont hérité de leurs anciens maîtres. Sillonner les méandres du jardin, c’est comme entrer dans la caverne de Ali Baba. Un monde plein de secrets où les bêtes et leurs gardiens semblent former les deux revers d’une même pièce de monnaie. Les coulisses du zoo dévoilent la relation chaleureuse tissée entre ces gardiens et les animaux dont ils prennent soin. Vêtus d’uniformes kaki, installés chacun devant une cage renfermant une espèce animale, tous éprouvent une grande passion à accomplir leurs tâches quotidiennes. « On passe une grande partie de notre temps avec les animaux. Notre journée commence à 7h et se termine à 17h, et ce, 6 jours par semaine. Un temps plus long que celui que l’on consacre à nos familles ». Cette phrase s’entend partout dans ce parc et résume les journées de travail de ces gardiens.


Une vie dédiée aux animaux. (Photo : Ahmad Réfaat)

Devant les cages des chimpanzés et des orangs-outans, Mohamad Ibrahim, gardien de 44 ans, offre à ces grands singes leur repas préféré : un bol de blé à chacun, mélangé avec du lait chaud. Il sert calmement les sept hominidés. Le Prince et sa bien-aimée, Ingy, partagent le même habitat. Quant à Julia, Michmich, Louza, Doudou et Koukou, ils se trouvent dans d’autres enclos. « Mon patron, rayes Abdel-Razeq, qui m’a appris les secrets du métier, m’avait choisi parmi sept personnes. Ces espèces de grands singes sont les plus proches de l’homme, surtout l’orang-outan, qui se distingue par son intelligence », confie Ibrahim, en assurant qu’il a dû suivre une formation de cinq ans pour pouvoir gérer le quotidien de ces grands singes. « Le menu des animaux change en fonction de la saison et aussi du nombre de visiteurs. En principe, cet animal mange entre 5 et 7 fois par jour. En été, on lui offre des fruits congelés. Alors qu’en hiver, on lui sert des repas chauds. Durant les jours de grande affluence, on veut que l’animal soit léger, ait de la souplesse dans ses mouvements, afin de fasciner le visiteur. On lui sert alors de petits repas tout le long de la journée. Car si on lui offre un repas copieux, il peut devenir paresseux et rester assis dans un coin de sa cage toute la journée. Lorsqu’une guenon met bas, on doit célébrer l’événement, et comme il se doit, avec eux. On offre le dessert qu’ils préfèrent. Car, quand le clan grandit, cela signifie que nous avons mené à bien notre travail », explique le gardien. Celui-ci a suivi aussi des stages à la Fédération africaine des zoos (PAAZA). Des stages durant lesquels il a appris beaucoup de choses sur le système alimentaire des singes et sur la manière de prendre soin d’eux en particulier.


(Photo : Ahmad Réfaat)

Au fil du temps, ces gardiens sont arrivés non seulement à tisser des liens et des contacts chaleureux avec cette lignée de primates, mais aussi à entretenir une relation de confiance. « Comprendre la psychologie de chaque singe est important, et c’est une chose que j’ai acquise au fil des années. Bien qu’ils appartiennent à la même espèce, chaque individu a un caractère différent. Si le Prince adopte une attitude agressive, Ingy, sa partenaire, est plus  douce. On doit donc être prudent avec le premier et interdire à quiconque de s’approcher de la cage ou éviter qu’une personne étrangère joue avec sa partenaire. Car il est très jaloux et risque de l’attaquer », confie Mohamad Ali Ibrahim. Il ajoute que, même si le gardien préfère un animal à un autre, il doit les traiter de la même manière. Exactement comme s’ils étaient ses propres enfants. Car la discrimination peut créer de sérieux problèmes au sein du clan.


(Photo : Ahmad Réfaat)

Sonson, le chouchou du parc

Du royaume des singes on passe au monde mystérieux des ours. Là, il s’agit d’un animal à qui on accorde une attention particulière. Devant la cage de Samiha, l’ourse pesant 170 kg, Mohamad Rizq, qui travaille depuis 32 ans au zoo, s’apprête à lui préparer la nourriture de la journée : riz au lait, deux kilos de viande cuite (trois fois par semaine), deux kilos de carottes etc. Mais cette quantité diffère selon le poids de chaque ours et pourrait être supérieure à celle d’un grand ours polaire pesant environ 700 kg. « J’ai commencé à travailler au zoo alors que j’avais 18 ans. Je suis arrivé très jeune et j’ai travaillé avec plusieurs animaux. Mais depuis 22 ans, je me suis spécialisé dans les ours. Cet animal que j’ai aimé grâce au programme télévisé Alam Al-Hayawane (le monde des animaux), l’un des plus regardés. C’est un animal qui n’est pas adapté à notre climat. Ma mission est de veiller à ce que la température ambiante et l’environnement qui l’entoure soient adéquats, afin qu’il puisse vivre. Durant l’été, je dois veiller au bon fonctionnement de la climatisation à l’intérieur de son enclos, vérifier si l’eau de la douche coule, et ce, sans oublier de changer, jour après jour, l’eau du bassin dans lequel il barbote, afin de pouvoir supporter la canicule », confie Rizq.


(Photo : Ahmad Réfaat)

Au centre du zoo se trouve Am Nadi Abdel-Hamid, qui prend soin de la belle Sonson qui mesure 6 mètres de long. L’une des trois girafes qui se baladent majestueusement dans son parc. Le gardien prend un échantillon de ses excréments pour s’assurer si elle est en bonne santé, et ce, avant de lui servir le fourrage nécessaire : 4,5 kilos de céréales et de légumineuses (fève, maïs, orge, etc.) et ce, sans compter les 25 kilos de trèfle qu’elle avale en deux repas (le tiers le matin et les deux tiers le soir) pour qu’elle assouvisse sa faim et résiste au froid de l’hiver durant la nuit.

En s’enfonçant dans les coulisses du zoo, on constate que le travail de certains gardiens est non seulement plus délicat encore, mais aussi plus dangereux. Nous nous approchons du lieu où se trouve le roi de la jungle. Les rugissements des lions se mêlent aux voix des gardiens qui tentent de les calmer. Là, la première chose à savoir est la prudence. Il faut s’assurer que les 12 fermoirs en acier accrochés aux cages, qui abritent les 11 lions et l’unique léopard, sont parfaitement fermés. « On doit prendre ces mesures de sécurité plusieurs fois par jour, surtout avant de quitter le travail », explique Yéhia Rohayem, 48 ans, au zoo depuis 1994. « Prendre soin des lions n’est pas une mission facile. Tout d’abord, il doit manger tout son repas pour assouvir sa faim, entre 6 et 7 kilos de viande crue par jour, sauf le vendredi, pour nettoyer son ventre », explique Rohayem. Quant aux mesures d’hygiène, le gardien s’assure que l’enclos de cette bête féroce est divisé en deux sections séparées par une porte robuste que les gardiens utilisent pour séparer dans la cage l’animal et nettoyer l’espace où il mange et dort. « On ne peut pas lui donner à manger dans la cage pour éviter de salir sa nourriture avec du sable. Car il ne va guère y toucher. On ne doit jamais s’approcher de lui durant les heures où il prend ses repas ou durant les saisons de reproduction, car les bêtes sont stressées », avance Rohayem, qui doit également donner à cet animal un bain trois fois par semaine durant l’été.


La petite Chahd, tout récemment née au zoo. (Photo : Ahmad Réfaat)

Une journée à risque

Pour d’autres gardiens, pas de sympathie avec leurs bêtes. La prudence est de mise. « Les serpents sont sournois et se comportent d’une manière imprévisible. On ne peut jamais garantir leur attitude. Ici, on a une centaine d’espèces très dangereuses qui pourraient tuer une personne en quelques minutes. Le cobra, le moins dangereux que l’on a, peut entraîner la mort d’une personne en l’espace d’une heure. C’est pour cela que je prends soin de ces reptiles, mais toujours de loin, je ne les touche que dans des cas exceptionnels et avec des outils que le soigneur doit maîtriser avant l’usage. Même pour les repas, on leur jette des souris. Mais d’en haut pour éviter tout contact », explique Am Sabri Ahmad, 58 ans, qui travaille avec les reptiles depuis 23 ans. « C’est pour cela que les premiers soins d’urgence font partie des choses les plus fondamentales dans la formation d’un gardien des reptiles », souligne-t-il. Les seules créatures apprivoisées dans ce microcosme où le risque est monnaie courante sont les tortues, dont l’une est âgée de 95 ans. « L’un des challenges de notre quotidien est de surveiller la température de l’environnement, car ce sont des animaux à sang-froid.

Par conséquent, ils n’ont pas la capacité de maintenir une température corporelle chaude et constante », explique Am Sabri qui forme avec le Dr Mohamed Badreldin un duo qui prend soin de la santé des reptiles. « Au zoo, les soins des animaux sont pris très au sérieux. On prend un échantillon des excréments des animaux chaque mois pour s’assurer qu’ils sont en bonne santé. Tous les six mois, on vaccine les animaux. Les bêtes sauvages reçoivent leurs vaccins tout de suite après leur naissance. Le rôle du gardien est primordial, car c’est lui qui constate tout changement dans l’attitude ou la santé d’un animal », explique le vétérinaire.

Une vraie richesse ? Bien sûr ! s’exclame Dr Maha Saber, directrice générale du Zoo de Guiza. La plupart de ces gardiens sont très bien formés et ont hérité leur savoir-faire de leurs anciens patrons. Une expérience qui s’est perpétuée au fil des 130 années de ce zoo. Désormais, ils reçoivent également une formation académique moderne par le biais de stages que les gardiens et les vétérinaires suivent chez la PAAZA. « Ils ont été formés aux techniques de dressage pour pouvoir gérer la vie des animaux. On a publié plusieurs bouquins qui montrent les résultats de cette formation, comme les photos d’un animal qui tend la main à son gardien et au vétérinaire pour recevoir un vaccin ou bien accepter de prendre un traitement. Cette formation permet de réduire les efforts déployés pour donner un traitement à certaines espèces animales, par exemple, en utilisant des moyens traditionnels à l’aide d’un fusil ou d’un blowing pipe. En 2011, une équipe déjà très bien formée de gardiens et de vétérinaires est partie suivre un stage en Afrique du Sud, dont le but était de transmettre ce qu’ils ont appris à tout le personnel. Surtout en ce qui concerne les équipements et les préparations qui doivent être disponibles dans les cages et les parcs des différentes espèces d’animaux. De plus, l’administration du zoo a commencé à programmer périodiquement des stages d’entraînement aux soins, afin que les gardiens soient au courant des dernières techniques, ainsi que d’autres stages de premiers secours animaliers et un autre pour faire face aux incendies. On leur fait également suivre des cours d’alphabétisation », conclut Dr Maha Saber.

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