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La douleur de l’exil, le rêve du retour

Dina Darwich , Mercredi, 22 mai 2024

Des milliers de Palestiniens fuyant le conflit à Gaza ont trouvé refuge en Egypte. En attendant de regagner leur patrie, ils tentent tant bien que mal de se remettre des traumatismes de la guerre et de s’accommoder à leur nouvelle vie. Témoignages.

La douleur de l’exil, le rêve du retour
Plus de 100 000 Palestiniens sont venus en Egypte depuis la guerre, selon l’ambassade palestinienne au Caire.

« Je vivais au nord de Gaza, ma maison a été détruite et je suis sorti des décombres vivant. Nous avons été déplacés à cinq reprises avec les membres de ma famille dont les maisons ont été démolies par les bombardements. J’ai perdu ma mère, ma soeur, mon frère, sa femme et ses enfants en traversant une zone de combat dangereuse. Je les ai tous enterrés dans une même tombe au cimetière et j’ai prié seul pour eux, et j’ai failli perdre la vie lors de cet enterrement, car un char d’assaut se trouvait à 400 mètres de là. J’ai trois filles, l’une d’elles est restée ensevelie sous les décombres pendant des heures, j’ai cru qu’elle allait mourir », confie Abdel-Hamid Abdel-Atty, connu sous le pseudonyme d’Abou Elias, 39 ans. « Après cet enchaînement d’événements terribles, j’ai décidé de quitter Gaza, puisque toutes les maisons de ma famille ont été détruites et je n’avais nulle part où m’abriter. Je voulais sauver ce qui restait de ma famille dont les membres ont été presque décimés », poursuit Abou Elias, qui est venu au Caire par le biais d’une agence de voyage

« Après de longues années d’attente, ma femme a mis au monde des jumeaux. Les bébés sont nés prématurés et avaient besoin d’un lait adapté à leurs besoins, ce qui était difficile à trouver. Vulnérables, ils étaient exposés à des problèmes de santé sérieux, et cela nous obligeait, ma femme et moi, à les emmener souvent à l’hôpital sous les tirs ennemis et en courant le risque de perdre notre vie et celle de deux enfants. Mon bureau de presse a été bombardé et j’ai reçu des menaces verbales explicites en raison de la nature de mon travail en tant que journaliste. D’où ma décision de quitter Gaza. Je suis arrivé au Caire il y a un mois, pour sauver la vie de mes jumeaux, nés après une fécondation in vitro », raconte Anas Al-Najjar, 29 ans, correspondant pour la télévision centrale de Chine et propriétaire d’une société de production médiatique, qui a des cousines vivant en Egypte depuis 1967.


La broderie est devenue un moyen pour soutenir la femme palestinienne.

« Mes filles étaient très effrayées en entendant les bruits de la guerre. Je mentais en leur disant que les avions qui passaient au-dessus de nos têtes n’allaient pas nous bombarder. Elles font encore des cauchemars. Le complexe où nous nous sommes installés au Caire se trouve dans un quartier tranquille, car on a besoin de calme pour se remettre de ce que l’on a vécu durant trois mois », renchérit Neama, 33 ans, qui a quitté Gaza le 14 janvier avec ses deux filles, son époux et ses beaux-parents pour rejoindre une branche de la famille vivant au Caire. « Nous sommes venus ici pour être en sécurité », ajoute-t-elle, en racontant la violence de la guerre et ce qu’ils ont subi, avec plus de 30 membres de sa famille, dans leur maison de Deir Al-Balah.

De lourdes blessures

Des témoignages poignants qui font écho à l’horreur que vivent les Gazaouis depuis sept mois. Le Caire, qui a toujours soutenu les Palestiniens, accueille, depuis le début de la guerre, des milliers de civils, victimes de la guerre ou en quête de soins médicaux. Ce sont des familles contraintes de venir s’installer provisoirement en Egypte en attendant que la situation se calme et que la ville soit à nouveau habitable, comme l’estime Anas Al-Najjar. Dans une interview effectuée avec la chaîne Al-Guézira, Diab Al-Loh, l’ambassadeur de Palestine au Caire, a déclaré que le nombre de Gazaouis qui quittent la bande de Gaza augmente de jour en jour. Des milliers de Palestiniens qui se trouvaient au Caire avant la guerre se sont trouvés bloqués ici. Depuis le déclenchement de la guerre, le 7 octobre dernier à Gaza, et pour des raisons humanitaires, l’Egypte a accueilli quelque 100 000 Palestiniens, selon l’ambassadeur de Palestine au Caire.


L’Union de la femme palestinienne prête assistance aux familles et préserve la cause à travers le chant.

Aujourd’hui, une nouvelle chance s’offre à eux dans la capitale égyptienne, surtout que la loi autorise aux Palestiniens qui ont un passeport égyptien de recevoir des parents jusqu’au deuxième degré, leur octroyant une résidence temporaire. Les Gazaouis, habitués aux mutations dans leur parcours de vie, commencent à gérer leur quotidien dans cette mégapole où leur résidence sera provisoire.

« Ici, je vais essayer de guérir les blessures émotionnelles subies lors des expériences d’événements traumatiques et aider mes trois filles à reprendre leur vie. Ma femme est arrivée peu avant moi. Elle a loué une maison dans le quartier de Moqattam et s’est lancée dans la restauration pour gagner sa vie, alors qu’elle est titulaire d’une maîtrise en ingénierie agricole. Mes filles, qui avaient interrompu leur année scolaire à cause de la guerre, reprendront leurs études l’année prochaine dans des écoles égyptiennes qui ont ouvert leurs portes pour recevoir les élèves palestiniens », raconte Abou Elias, tout en présidant que ses filles sont toujours imprégnées des expériences douloureuses vécues à Gaza à tel point que tous leurs dessins sont à dominance noire. « Même le soleil, ma fille de 8 ans le colorie en noir ». Abou Elias qui, avant la guerre de Gaza, s’apprêtait à passer son doctorat en Algérie, raconte que depuis son arrivée au Caire, il se libère de sa colère dans les salles de sport. « Car je suis dans l’impossibilité de réaliser mes rêves ».

Solidarité et entraide

Pour d’autres familles, s’habituer à la vie dans cette énorme mégalopole qu’est Le Caire est trop dépaysant. Mais avec leurs concitoyens, c’est plus facile. « C’était difficile pour ma femme de s’intégrer, car c’était la première fois qu’elle quittait Gaza. Et ce qui a facilité les choses, c’est qu’au quartier du Massaken Sheraton où nous habitons, on a trouvé un grand nombre de familles gazaouies et nous avons formé un groupe WhatsApp et une page Facebook pour pouvoir communiquer ou aider à trouver un emploi ou un logement avec l’aide de certains amis égyptiens ou bien les membres de la communauté », explique Anas.


Les enfants qui ont fui Gaza tentent de trouver au Caire un nouvel horizon dans la vie.

Pour d’autres, il s’agit tout simplement d’une étape provisoire en attendant une destination plus lointaine. C’est le cas de Fikry Gouda, 53 ans, banquier, qui a loué une voiture et un appartement à la ville de 6 Octobre. L’Egypte pour lui est un pays transit avant le grand départ pour le Canada où sa fille réside. « Pour venir en Egypte, il a été possible, au début de la guerre, de retirer de l’argent de la banque. Ce qui m’a permis de financer ce voyage pour Le Caire, et les transferts d’argent que nous recevons de nos parents à l’étranger vont nous permettre de couvrir les frais de notre voyage au bout du monde ».

A son tour, l’Union de la femme palestinienne est entrée en action en portant soutien aux familles qui ont beaucoup souffert de la guerre. Sa présidente, Amal Agha, affirme que l’Union rend service à la famille palestinienne et en particulier aux femmes en exil en leur permettant d’avoir plus d’autonomie dans les sociétés hôtes. On les aide à monter des projets de broderie qui aident la cause palestinienne et préservent l’héritage palestinien comme par exemple le costume palestinien, devenu un symbole de résistance et de l’identité palestinienne, surtout chez la nouvelle génération. « Lorsqu’une femme brode sa robe, elle brode la carte de Palestine, ses montagnes et son sable, et en même temps, elle dessine des dessins inspirés de l’environnement ancien et moderne hérité de nos ancêtres cananéens. L’union est préoccupée par la cause palestinienne qui reste très présente dans l’esprit des enfants, la chorale présente des concerts de chants patriotiques et traditionnels, et ce, lors des fêtes nationales qui commémorent des événements historiques. Le comité culturel de l’union projette des films et fournit des bouquins et des études sur la cause palestinienne », explique Agha. Elle ajoute que suite à la guerre de Gaza, l’Union de la femme palestinienne collecte des dons, surtout de l’argent, pour les envoyer par le biais du Croissant-Rouge égyptien.

Mais ce qui est le plus préoccupant aujourd’hui, c’est d’aider les étudiantes palestiniennes bloquées qui doivent poursuivre leurs études au Caire et les familles qui viennent d’arriver en Egypte. Mais l’aide est modeste, surtout que les moyens financiers de l’Union de la femme palestinienne sont bien limités. « On a programmé des séances de psychothérapie pour les mères qui sont arrivées de Gaza, et ce, avec la collaboration d’une ONG égyptienne portant le nom de Moännass Salem, et nous essayons de participer aux foires afin de promouvoir les produits palestiniens fabriqués par ces femmes ».

Or, si aujourd’hui, ces rescapés sont venus au Caire portant en eux les atrocités, les souvenirs dramatiques de la guerre et les rêves qui se sont évaporés, ils continuent d’endurer des difficultés dans leur nouvelle vie. « Alors que je suis en sécurité ici, je souffre bien plus que lorsque j’étais là-bas. Mon père, ma mère et mes jeunes frères et soeurs, qui ont été déplacés de Khan Younès et ont dressé une tente à Rafah, sont en train de la démonter car les forces d’occupation veulent envahir Rafah. J’ai du mal à ramener ma famille en Egypte pour deux raisons : mon père refuse de quitter le pays qui l’a vu naître, et pour faire ce voyage, cela coûte excessivement cher », conclut Anas.

 Deux peuples intrinsèquement lies

 L’Egypte est depuis longtemps un pays incontournable pour les Palestiniens. Les deux pays entretiennent depuis toujours de bonnes relations. Intitulée Les hommes d’affaires palestiniens en Egypte, une étude effectuée au CEDEJ met en lumière le rapport historique entre les deux pays. Selon cette recherche, les contacts et les échanges de population entre la Palestine et l’Egypte remontent à une époque bien antérieure au départ pour l’exil, mais c’est à partir de 1948 que s’est constituée, par vagues successives liées aux guerres israélo-arabes, la minorité palestinienne d’Egypte. En 1948, des réfugiés débarquent à Port-Saïd ou à Alexandrie en provenance de la côte palestinienne, et notamment de Jaffa, tandis que d’autres, originaires de l’intérieur gagnent la route par voie terrestre, notamment à dos de chameau, vers Zagazig ou Faqous (Charqiya), mais devant l’afflux de réfugiés, un second camp a été ouvert à Qantara sur le Canal de Suez. Les 4 000 Palestiniens qui se sont établis formèrent alors le noyau de la communauté. Un an plus tard, en septembre 1949, 7 000 réfugiés demeurent à Qantara. La fermeture du camp va entraîner leur transfert à Gaza, alors sous administration égyptienne. « Tous les camps palestiniens sous administration égyptienne (avant la défaite de 1967) se trouvaient à Gaza. A la différence de la Jordanie, du Liban ou de la Syrie, l’Egypte n’a pas permis la formation de camps palestiniens à l’intérieur de ses frontières », explique la chercheuse Maha Dajani, qui a effectué une étude intitulée « L’institutionnalisation de l’identité palestinienne en Egypte » à l’Université américaine du Caire. Cette communauté a toujours joué de façon non officielle le rôle du parrain pour les personnes de passage de nationalité palestinienne ou les résidents au Caire.

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