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Le douloureux exil des Soudanais

Dina Bakr , Mercredi, 01 mai 2024

Depuis le début du conflit armé au Soudan, environ 500 000 Soudanais se sont réfugiés en Egypte. Beaucoup vivent dans la détresse et la peur d’un avenir hypothétique. Témoignages.

Le douloureux exil des Soudanais
(Photo : AP)

Ils ont tout perdu : leurs maisons, leurs biens et leur travail. Aujourd’hui, il ne leur reste plus que la tristesse et la frustration. Ce sont les réfugiés soudanais qui ont quitté leur pays dans le sillage de la guerre civile qui secoue le Soudan depuis avril 2023. Beaucoup sont venus en Egypte après un voyage jalonné de dangers. « Nous avons pris un chemin très risqué en partant de Khartoum. Nous avons fait le voyage dans un camion avec 2 autres familles pour venir nous réfugier en Egypte. C’était 7 jours de cauchemars », raconte Hassan, 52 ans, fonctionnaire à la société d’électricité du Soudan. Marié et père de 5 enfants, il a dû quitter son pays pour sauver sa famille des atrocités de la guerre. Le parcours pour arriver en Egypte était long et parsemé d’embûches : sentiers montagneux, routes défoncées et rocailleuses et chemins sinueux à travers les dunes de sable. « Lorsque la nuit tombait, les pères de famille ne dormaient pas, craignant que leurs familles soient attaquées par des hommes armés. On faisait le guet pour protéger nos femmes et nos enfants. Et dès que l’aube avait pointé le bout de son nez, on reprenait la route pour gagner du temps, s’éloigner des zones dangereuses et des combats », raconte Hassan, qui a trouvé en novembre dernier un endroit paisible où loger à Omraniya au Caire. Ses enfants continuent à faire des cauchemars. Leur santé morale s’améliore cependant. L’école soudanaise qu’ils ont rejointe en Egypte leur a permis d’achever l’année scolaire interrompue par la guerre entre l’armée et les paramilitaires. Cependant, Hassan n’est pas sûr de pouvoir scolariser ses enfants l’année prochaine, car il n’a plus les moyens financiers. Pour le moment, ce qui compte pour lui c’est de voir sa famille en bonne santé et loin du chaos au Soudan. « On essaye de distraire les enfants, de leur parler avec un brin d’humour pour leur faire oublier ce qui s’est passé. Se reconstruire loin de la guerre n’est pas facile avec le manque de moyens financiers et la perte de tous nos biens », raconte Hassan.


(Photo : AFP)

Le besoin de se rassurer

Il aime tuer le temps en se rendant au centre-ville, précisément à Abdine, pour se rapprocher de sa communauté et rencontrer des gens qu’il connaît. On peut facilement croiser une connaissance dans ces cafés et restaurants fréquentés par les Soudanais. L’atmosphère est chaleureuse et conviviale dans ce quartier, ce qui donne aux Soudanais le sentiment d’être chez eux. Leur façon de se saluer est différente des Egyptiens. Ils se donnent une légère tape sur la poitrine avant de se serrer la main. Une manière de manifester sa solidarité et sa tendresse, mais aussi de se sentir rassuré après des moments très difficiles. « Je n’ai pas pu achever mes études universitaires. Les combats violents et la peur d’être tué ou volé m’ont poussé à quitter mon pays », raconte Ismaïl, 26 ans, célibataire. Il partage avec un autre Soudanais un appartement à la cité du 6 Octobre moyennant un loyer mensuel de 400 L.E. Ses parents habitent loin de la zone de conflit au Soudan, mais en tant que jeune universitaire, il n’arrivait ni à étudier, ni à travailler, et cette situation instable et dangereuse l’a poussé à quitter le Soudan pour faire sa vie ailleurs. « Depuis que je vis en Egypte, je travaille dans une usine de fines herbes. Je devais trouver un emploi et gagner ma vie », raconte Ismaïl, qui réside en Egypte depuis 10 mois. Son inscription auprès du Haut-Commissariat des Nations-Unies pour les Réfugiés (UNHCR) lui a permis de suivre une formation gratuite en ligne, en informatique, dans un centre de jeunesse. « Je travaille également comme enseignant d’anglais dans une école communautaire qui appartient à une association non gouvernementale », dit-il. Ismaïl cherche la stabilité financière et veut améliorer ses compétences en informatique, car il rêve de travailler dans une organisation internationale. Le problème qui le ronge c’est qu’il n’arrive plus à contacter ses parents et ses proches depuis 6 mois. Avoir des nouvelles de ses proches au Soudan est un luxe, car les communications téléphoniques et Internet sont souvent coupées. Il faut payer 2 000 livres soudanaises pour se connecter au Wifi des forces de soutien rapide (ndlr : groupe de paramilitaires soudanais en conflit avec l’armée régulière) et avoir accès à Internet. « Pour le moment, je gagne ma vie, je m’instruis et j’accumule des expériences, mais l’inquiétude me ronge car je veux voir mes parents. Lorsque j’étais au Soudan, les combats avaient lieu dans les rues ; aujourd’hui, des personnes armées dont l’identité est inconnue font irruption dans les maisons et commettent des crimes ou des vols » ajoute Ismaïl.


Les Soudanais s’entraident pour s’affranchir du traumatisme de la guerre. (Photo : AFP)

D’après l’Organisation Internationale de la Migration (OIM), 20 000 Soudanais quittent quotidiennement leurs domiciles au Soudan. 53 % des personnes déplacées sont des enfants de moins de 18 ans. En plus, l’extension de la guerre civile a forcé plus de 8,6 millions de personnes à prendre la fuite. Dans ce contexte, Amy Pope, directrice générale de l’OIM, a déclaré, lors de la Conférence humanitaire internationale à Paris sur le Soudan, que ce pays est en train de sombrer dans la misère et risque de connaître l’une des plus grandes crises humaines au monde depuis des décennies. Le conflit armé au Soudan a créé des pressions dans toute la région. Des millions de personnes ont été déplacées, d’autres sont au bord de la famine ou sont exposées à l’exploitation et à la maltraitance. Amy Pope a lancé un appel aux dirigeants internationaux pour faire face à ces défis, fournir les aides humanitaires nécessaires au Soudan et tenter d’y rétablir la paix.

Des défis à surmonter

Les Soudanais qui ont quitté leur pays sont confrontés à d’autres problèmes. Le départ précipité du pays n’a pas permis à beaucoup d’entre eux de ramener les documents nécessaires pour trouver un emploi ou terminer leurs études. Magda, 31 ans, ingénieure, n’arrive pas à joindre ses professeurs au Soudan pour pouvoir s’inscrire et préparer sa thèse de doctorat. « Le réseau téléphonique et l’Internet ne fonctionnent pas ; je n’arrive pas à faire mon dossier. J’aimerais préparer ma thèse en ligne par le biais d’une université européenne ou asiatique, car ces dernières ne réclament pas tous les documents », précise Magda. Elle a bien plus de chance que d’autres étudiants soudanais qui ne savent pas comment se déroulera l’avenir. Ils ne savent pas quand ce calvaire va s’arrêter et se contentent de suivre l’évolution de la situation. « Quand est-ce qu’on va retrouver nos familles, nos voisines et nos amies ? Chez nous, la porte de la maison n’est jamais fermée et on a tout le temps des visiteurs », dit Maha, 33 ans, mère de 3 enfants. Elle se console en allant au quartier de Fayçal où vit une grande communauté soudanaise. « Une large gamme de produits soudanais sont vendus dans les magasins de ce quartier. Ils coûtent extrêmement cher par rapport aux produits égyptiens. Je me contente alors d’acheter les épices nécessaires à la préparation de la fatta soudanaise ou la assida », précise-t-elle. Et d’ajouter que les Soudanais d’Egypte essayent de préserver leurs coutumes, car le dévouement à une patrie est très important, selon elle. Elle aurait voulu que ses enfants grandissent dans une atmosphère soudanaise et parlent le dialecte soudanais à la maison. Mais ils ont fini par avoir l’accent égyptien, car ils sont inscrits dans une garderie.

En attendant que la guerre prenne fin, certains retroussent les manches. Plusieurs initiatives ont été lancées pour aider les Soudanais à surmonter les soucis de l’exil. Safiya, 38 ans, ingénieure, organise actuellement des stages en ligne dans le domaine de la programmation informatique destinés aux adolescents soudanais vivant en Egypte. « Donner aux jeunes les moyens de trouver un travail dans un monde de plus en plus numérisé est un devoir. Si notre pays retrouve la paix, la nouvelle génération aura certainement un rôle à jouer dans son développement », conclut Safiya.

 L’Egypte,  terre d’accueil

 Le gouvernement égyptien déploie des efforts intenses afin de venir en aide aux Soudanais qui ont fui leur pays en raison de la guerre, et ce, sous la direction du ministère de la Solidarité sociale. Le Croissant-Rouge égyptien coopère constamment avec son homologue soudanais, la Croix-Rouge internationale et l’ambassade d’Egypte au Soudan afin de mettre à la disposition des réfugiés des moyens de transport et de permettre à ceux qui n’ont aucune nouvelle de leurs familles d’avoir accès à un réseau de télécommunication ou Internet.

Une cellule de crise a été créée pour recevoir les plaintes des personnes déplacées et leur fournir le soutien psychologique nécessaire.

L’Etat égyptien coopère avec les Nations-Unies pour porter secours aux déplacés qui ont échappé à l’enfer de la guerre à la frontière égypto-soudanaise.

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