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Perpétuer l’héritage musical copte

Névine Lameï, Jeudi, 02 mai 2024

A travers son long métrage Madrasset Al-Zakéra (l’école de la mémoire), la réalisatrice et plasticienne Nancy Kamal documente, deux heures durant, l’art des hymnes coptes. Focus.

Perpétuer l’héritage musical copte
La flamme d’une bougie est souvent associée à la purification.

Projeté en première mondiale le 4 novembre dernier au Festival WØD-Weinberg, à Salzbourg, le long documentaire Madrasset Al-Zakéra (l’école de la mémoire) de la réalisatrice et plasticienne égyptienne Nancy Kamal, 47 ans, traite de l’apprentissage des chants liturgiques coptes conservés par l’Eglise orthodoxe depuis 2 000 ans. « Ces chants ont survécu de génération en génération, notamment par le biais de la transmission orale. Dans l’Egypte Ancienne, la musique des temples était considérée comme sacro-sainte. Les mélodies étaient tenues secrètes et transmises uniquement de père en fils dans le corps ecclésial et dans l’enceinte même du temple. Les sept livres renfermant les textes et hymnes de ces rites cérémoniels ne renfermaient vraisemblablement pas de notation musicale. Ces livres sacrés ont depuis longtemps disparu », indique Nancy Kamal.

Tout au long du documentaire, la réalisatrice pose une suite de questions pour essayer de comprendre comment les chants coptes nous sont parvenus sans être transcrits. Des ecclésiastiques coptes, des intellectuels laïcs, des chrétiens pratiquants, des spécialistes en musique copte, des chantres et des maîtres-enseignants de chants liturgiques répondent tour à tour à ses interrogations. « Deir Al-Moharraq m’a beaucoup servi en matière de documentation, étant le plus ancien monastère du monde remontant au IVe siècle, situé au nord-ouest d’Assiout. C’est aussi un lieu de pèlerinage et de refuge ; la Vierge Marie et Jésus ont vécu dans sa grotte après avoir fui Hérode », précise la réalisatrice. Et d’ajouter : « Les témoignages de ses moines m’ont beaucoup aidée dans mon travail d’archives, amorcé il y a deux ans. C’est dans ce monastère que se trouvent les enregistrements des grands moallems (maîtres-enseignants) Tawfiq et Ayad Najib ».

La cinéaste et plasticienne s’est également rendue au studio d’enregistrement des hymnes coptes, installé à l’Institut supérieur des études coptes, dans le quartier de Abbassiya au Caire, par le chantre et spécialiste du patrimoine musical copte Ragheb Moftah. « Ce dernier déploie tant d’efforts afin de garantir la perpétuation de cet héritage musical et d’empêcher qu’il ne tombe dans l’oubli. Il a été lui-même formé par un chantre confirmé, Mikhaïl Girgis El-Batanouny, qui a passé toute sa vie à conserver la musique de l’Eglise copte », poursuit Nancy Kamal.


Père Philxenous, au monastère Al-Moharraq.

On apprend aussi à travers le film des détails concernant les chantres qui ont contribué à la préservation du genre, tels El-Batanouny (1873-1957), qui est né aveugle et nous a laissé quelques premiers enregistrements de la musique copte. Ceux-ci ont été largement analysés durant le premier Congrès de la musique arabe, tenu au Caire en 1932, puis à l’Institut des études coptes en 1954. Plusieurs chantres, parmi ses successeurs, se proclament de son école, comme le fait remarquer dans le film Atef Naguib, ex-directeur du Musée copte et professeur d’études coptes à l’Université du Caire.

Un art héréditaire

« Les coptes utilisent dans leur liturgie la langue copte, qui est issue de la langue de l’Egypte Ancienne ; en effet, ils ont retranscrit les hiéroglyphes en caractères grecs. La musique copte véhicule ainsi des éléments du patrimoine pharaonique. Indissociable du culte, le chant spirituel occupe une place essentielle dans la liturgie copte ou ce qui relève de l’hymnologie. Il se décline en de nombreux genres, les hymnes, les cantillations des grands textes et les incantations du prêtre ... Tous ces chants monodiques en arabe ou en copte sont devenus une langue liturgique. Les hymnes sont généralement syllabiques et rigoureusement scandées, le chantre pouvant rester de longues minutes sur une seule voyelle, tandis que les cantillations peuvent être librement ornementées. Ces chants sont interprétés en a cappella, parfois accompagnés par les cymbales et le triangle », explique Nancy Kamal. Son film nous fait d’ailleurs découvrir ou redécouvrir quelques extraits de ces hymnes aussi vieilles que le temps.

La réalisatrice nous emmène avec sa caméra dans un voyage dans les différents diocèses de l’Eglise copte orthodoxe au Caire, à Assiout, à Alexandrie ou dans le Delta et nous fait visiter l’Eglise copte orthodoxe de Londres, au Royaume-Uni.

Elle filme des scènes dans des couvents, des monastères et des églises aux murs usés par le temps, de quoi accentuer le mysticisme des images. La lumière des bougies, synonyme de la vie de tout chrétien brûlé par l’amour du Christ et purifié par lui, brille dans le silence, marquant les lieux de culte. « C’est cette ambiance de quiétude que j’ai voulu mettre en relief dans mon film », affirme Kamal.


George Kirollos, fondateur de l’ensemble David des hymnes coptes.

Le père Philxenous Al-Moharraqi explique dans le film que la liturgie copte est une liturgie chantée. Certaines parties sont interprétées par le prêtre, l’archidiacre, le choeur des diacres, la congrégation … tout est chanté. Nous avons donc des préludes, des prières, des leçons, des hymnes ou répons ; chaque partie a sa mélodie propre qui varie en fonction de la saison ou de l’occasion.

Par exemple, l’hymne Amen ton thananton est chanté pendant les célébrations de Pâques. Amen ton thananton veut dire : Amen, amen, amen, nous proclamons Votre mort, Ô Seigneur, nous confessons Votre Sainte Résurrection et Votre Ascension. Cest une proclamation formulée en langue grecque, mais chantée sur une musique purement égyptienne.

Golgotha est un chant très apprécié, au terme de la douzième heure du Vendredi Saint. Et Christos Anesti, qui signifie en grec le Christ est ressuscité, est l’hymne propre à la célébration de Pâques dans les Eglises orthodoxes et catholiques orientales de rite byzantin.

Une projection du film est prévue le 11 novembre, dans la grande salle de la Bibliothèque d’Alexandrie.

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