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Apprendre par le jeu

Dina Bakr , Mercredi, 24 avril 2024

550 crèches en Egypte bénéficient de la coopération avec le Japon dans le domaine de l’éducation en vue d’améliorer la qualité des services présentés aux enfants en bas âge. Reportage.

Apprendre par le jeu
L’éveil, le jeu et la participation contribuent au développement de la personnalité de l’enfant dès son plus jeune âge. (Photo : Ahmad Réfaat)

Située dans un bâtiment d’un étage, la garderie Kind Hearts (les coeurs bienveillants) se trouve dans le quartier Al-Chabab, à Al-Obour, au gouvernorat de Qalioubiya, au nord-est du Caire. L’édifice est entouré d’espaces de jeux dédiés aux enfants : toboggans, balançoires, bac à sable, trampolines et autres activités extérieures amusantes. Les pièces de la crèche sont équipées de grandes fenêtres pour laisser entrer la lumière naturelle et assurer une bonne aération. Les enfants, répartis dans plusieurs pièces, sont regroupés par tranche d’âge dans une ambiance conviviale. Dans l’une des salles, de petits groupes d’enfants sont assis autour de plusieurs tables rondes. Ils bougent, observent et participent à des jeux éducatifs. Une éducatrice improvise un jeu d’adresse en dessinant la mer sous la forme d’un cours d’eau sinueux. A la surface de cette étendue d’eau, des poissons magnétisés aux différentes couleurs apparaissent. A tour de rôle, chaque enfant doit saisir un poisson à l’aide d’une canne à pêche magnétique, le tirer délicatement sans s’approcher des bords, puis le glisser dans le carré correspondant à sa couleur.

Cette garderie est l’un des fruits de la coopération dans le domaine de l’éducation entre l’Egypte et le Japon via l’Agence japonaise de coopération internationale. Grâce à cette coopération, l’apprentissage par le jeu est devenu le nouveau système appliqué dans les crèches, relevant du ministère de la Solidarité sociale.

La JICA en Egypte

« Le partenariat entre l’Egypte et le Japon dans le domaine de l’éducation a débuté en 2016 suite à la visite du président Sissi au Japon. Il s’agissait de la première collaboration de la Japan International Cooperation Agency (JICA) pour améliorer la qualité de l’apprentissage dans les écoles maternelles. Le projet mis en place englobe la période préscolaire, de la naissance à 4 ans », explique Tetsuo Kamitani, conseiller en chef et expert à la JICA. D’après Mona Al-Chabrawy, présidente de l’administration centrale pour les affaires de la famille et de la femme au ministère de la Solidarité sociale, il s’agit d’une vision traitant l’enfant comme une entité intégrée. « L’enfant doit bénéficier de ses droits à la santé, à la sécurité, à la protection, ainsi qu’à une bonne alimentation », précise-t-elle, ajoutant que l’apprentissage par le jeu constitue une stratégie favorisant le développement cognitif des enfants tout en établissant les bases essentielles pour l’acquisition de connaissances et de compétences indispensables à leur épanouissement.

En outre, le projet prévoit des sessions de formation pour les éducatrices de jeunes enfants et même pour les parents, dans le but d’introduire de nouvelles approches éducatives afin de rendre cette période cruciale de la vie de l’enfant à la fois ludique et enrichissante. « Ce projet, visant à améliorer la qualité de vie dans la petite enfance, bien que de taille modeste par rapport à d’autres initiatives de coopération en Egypte, est parmi les plus importants, car le pays compte 2,5 millions d’enfants de 0 à 4 ans. En effet, dès la naissance, l’enfant entame son développement sur les plans moteur, cognitif, langagier, social et affectif. Le jeu représente l’outil principal par lequel l’enfant apprend. Il est essentiel car il aide à acquérir de nouvelles compétences, à stimuler la curiosité et à développer l’imagination et la créativité », explique Kamitani.

La première phase du projet a débuté en 2017 et s’est achevée en 2019. Au cours de cette période, 50 crèches réparties dans 5 gouvernorats ont reçu la visite de professionnels japonais pour expliquer l’importance du jeu et son rôle dans la motivation à l’apprentissage. Actuellement, la deuxième phase vise 500 crèches réparties dans 9 gouvernorats : Guiza, Qalioubiya, Alexandrie, Kafr Al-Cheikh, Ismaïliya, Port-Saïd, Suez, Fayoum et Assouan. La finalisation de cette phase est prévue pour 2026. Le programme repose également sur une formation destinée à permettre aux éducatrices des jeunes enfants en crèche d’améliorer leurs compétences professionnelles grâce à un réseau d’échange d’expériences, de favoriser une éducation positive et de promouvoir des habitudes alimentaires saines chez les enfants. « Alam al-tofoula al-mobakkera (le monde de l’enfance précoce) est une page Facebook qui permet aux éducatrices formées de partager des vidéos d’activités pour enfants avec leurs collègues afin de les encourager à adopter de nouvelles méthodes d’apprentissage », déclare Kamitani.

Découvrir le monde

La JICA explique aux responsables de crèches comment exploiter les éléments présents dans leur environnement pour créer des activités et faciliter la compréhension des enfants afin qu’ils puissent acquérir des notions de base telles que l’ordre, la propreté, ainsi que des valeurs morales comme la tolérance, la franchise, la politesse, la discipline, etc. « Au début du projet, nous avons mis l’accent sur l’importance des jeux pour les enfants, mais la réponse a été que les crèches n’avaient pas les moyens d’acheter des jouets éducatifs permettant de favoriser le développement des enfants. La JICA a alors fourni d’autres outils, tels que des tissus et des fils à coudre pour fabriquer des poupées de chiffon. Nous avons encouragé les éducatrices à réutiliser des bouteilles d’eau, des pots, des cartons et du papier pour créer des jeux d’apprentissage interactifs », note Sanay Ando, éducatrice à la JICA. Ce type de jeu interactif permet d’apprendre aux enfants les gestes d’hygiène corporelle pour rester en bonne santé, sans leur donner de conseils directs. Pour mettre ce principe en pratique, Riham, éducatrice, a fabriqué un robinet en carton et en papier, montrant ainsi aux enfants comment une main sale, passant sous le robinet, devient propre, car l’eau chasse la saleté et élimine une partie des bactéries.

La JICA a également souligné l’importance de poser les bébés au sol pour leur permettre de bouger librement et de découvrir le monde qui les entoure. Dans ce contexte, Ando a visité plusieurs usines dans la cité industrielle de 10 Ramadan pour rechercher des revêtements en mousse de qualité afin de couvrir les sols des salles de crèche et éviter les accidents, car les enfants sont très actifs et risquent de se blesser en tombant. De plus, la JICA a fourni 50 ouvrages à chaque crèche portant sur des leçons de vie et destinés à différentes tranches d’âge, permettant ainsi aux éducatrices de lire des histoires aux enfants. D’après Ando, même les nourrissons ont leurs propres livres et peuvent suivre du regard les dessins de labyrinthes où se cachent des animaux, ce qui éveille leur curiosité.

La gestion d’un environnement favorisant l’imagination et la créativité, tout en développant les compétences des enfants, ne pourrait se faire sans la formation des éducatrices et des séances de sensibilisation pour les parents. « Auparavant, notre préoccupation était de leur apprendre par coeur l’alphabet et les couleurs. Nous ne disposions pas de cet espace de divertissement pour les enfants, qui peut pourtant les aider à se développer physiquement et mentalement de manière plus saine », explique Réda Mahmoud, éducatrice depuis une quinzaine d’années. Elle ajoute que les parents inscrivaient leurs enfants en crèche pour les préparer au rythme scolaire, les habituer à obéir aux consignes et à ne pas faire de bruit en classe. « Il s’est avéré nécessaire de s’intéresser au développement émotionnel de l’enfant avant même de lui enseigner l’alphabet. Avant d’entrer en crèche, ma fille aimait rester seule dans son coin, craignait les autres enfants, mais après seulement 2 mois en crèche, elle a complètement changé. Les éducatrices l’ont encouragée à participer aux jeux avec les autres enfants. En observant leur motivation pour apprendre, elle a fini par s’intégrer au groupe de son âge », raconte la maman de Khadija.

Le contact visuel et le langage corporel entre l’éducatrice et l’enfant occupent une place importante au quotidien. Sous un parasol géant, les enfants créent des formes avec du sable, fabriquent des fruits et des animaux qu’ils peignent avec des colorants alimentaires. « Jouer dans le bac à sable permet à l’enfant de découvrir d’autres outils de jeu provenant de la nature. Lorsque le sable prend la forme d’un récipient solide après avoir ajouté de l’eau, cela stimule la créativité et l’imagination de l’enfant », souligne Amira Ali, directrice de la crèche.

Les crèches impliquées dans le projet portent une attention particulière à l’alimentation de ces enfants. Ils interdisent les chips, les canettes de boissons gazeuses et les gâteaux secs s’ils ne sont pas accompagnés de crudités. « L’association Gozour (racines) a organisé des sessions avec les parents pour leur apprendre des méthodes de cuisson pouvant limiter la perte d’éléments nutritifs tout en leur conseillant de préparer à leurs enfants des plats qu’ils aiment. Par exemple, pour donner un goût similaire à des pommes de terre frites, il suffit de les faire bouillir, de les laisser refroidir, de les couper en lamelles, de les assaisonner avec du sel, de l’ail en poudre et du paprika, puis d’ajouter quelques gouttes d’huile avant de les faire dorer au four », explique Magda Abdel-Latif, directrice d’une crèche. Adopter de bonnes habitudes alimentaires dès le plus jeune âge a un impact tout au long de la vie de l’enfant.

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