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Maged Abdel-Fattah : Nous réclamerons au Conseil de sécurité la reconnaissance de l’Etat palestinien en tant que membre permanent de l’ONU

Samar Al-Gamal , Mercredi, 03 avril 2024

Maged Abdel-Fattah, délégué permanent de la Ligue arabe auprès des Nations-Unies, revient sur les coulisses des résolutions onusiennes sur Gaza et les manoeuvres des Etats-Unis pour protéger Israël.

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 Al-Ahram Hebdo : Que s’est-il passé au Conseil de sécurité jusqu’à ce que la récente résolution réclamant un cessez-le-feu à Gaza ait été adoptée, et ce, après de multiples tentatives qui ont toutes reçu un veto ?

Maged Abdel-Fattah : Pour parler de cette résolution, il faut d’abord parler de celle qui l’a précédée, qui est la résolution américaine. Un certain nombre de projets de résolutions ont été soumis au Conseil de sécurité sur Gaza, dont certains ont été couronnés de succès, comme les résolutions 1 712 et 1 720, et d’autres n’ont pas abouti, comme celles qui ont reçu le veto américain d’un côté ou le veto russo-chinois de l’autre.

Ainsi, le projet de résolution qui a été finalement adopté a été proposé par le groupe des 10 membres non permanents du Conseil de sécurité (E10), après l’échec du projet de résolution américain qui a été rejeté à la mi-mars et qui s’est heurté à une vive opposition du groupe arabe, laquelle a conduit à son avortement.

— Pourquoi le groupe arabe s’y est-il opposé ?

— Le texte américain a été soumis au Conseil de sécurité après que les Etats-Unis ont opposé leur veto à un projet de résolution arabe en février. Depuis lors, les Américains ont continué à le modifier, avec six versions, révision après révision, et l’ont soumis au Conseil seulement 48 heures avant le vote sur le nouveau texte proposé par le E10. Ce texte a provoqué un certain nombre de réserves importantes du groupe arabe. La première est qu’il condamne le Hamas pour les événements du 7 octobre et appelle à son inscription sur les listes des organisations terroristes aux Nations-Unies. Cela contredit notre position en tant que groupe arabe et celle de tous les pays arabes selon lesquelles il s’agit de mouvements de résistance à l’occupation et non d’organisations terroristes, que nous soyons d’accord ou non avec ce qui s’est passé le 7 octobre. Cependant, la résistance palestinienne à l’occupation israélienne ne peut être qualifiée de terrorisme, et on ne peut pas classer le Hamas comme Boko Haram au Nigeria, les Shebab en Somalie ou le M23 au Congo. Ceci est inacceptable pour nous. La deuxième considération concernait la question de l’UNRWA (ndlr : Office de secours et de travaux des Nations-Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient).

— Le texte mettait-il à mal le mandat de l’UNRWA à votre avis ?

— Les Etats-Unis partagent avec Israël les critiques envers l’UNRWA et voulaient arrêter ses activités depuis longtemps bien avant la guerre. L’agence a été créée à l’origine en vertu de la résolution 302 de l’Assemblée générale de 1948. Ainsi, cette résolution affirme que l’UNRWA est subordonnée à l’Assemblée générale et non au Conseil de sécurité. Le texte américain cherchait à transférer son mandat sous la supervision du Conseil de sécurité en confiant la tâche humanitaire à Sigrid Kaag, la Coordonnatrice spéciale pour le processus de paix au Moyen-Orient, pour établir un nouveau mécanisme d'aide, qui pourrait éventuellement remplacer l'UNRWA.

Le projet américain voulait également condamner l’agence sur la base des allégations d’Israël concernant l’implication de certains de ses employés dans les événements du 7 octobre. Ce que nous ne pouvons pas accepter, car nous attendons toujours le rapport de l’Unité d’audit interne (OIOS) des Nations-Unies. L’enquête sur cette affaire n’est pas terminée, et les Israéliens n’ont fourni aucune preuve concrète sur l’implication du personnel de l’UNRWA. Ils n’ont fourni que quelques e-mails échangés entre des personnes se félicitant mutuellement après les événements ou louant l’incident. Cela peut-il être considéré comme une participation d’un membre de l’UNRWA aux événements du 7 octobre et mérite-t-il d’être condamné ? Non, cela ne le mérite pas. Par conséquent, nous devons attendre la publication des résultats des enquêtes de l’OIOS. Nous devons également attendre les résultats du comité d’évaluation formé par le secrétaire général pour évaluer les performances des opérations de l’UNRWA sur le terrain, dirigé par la ministre française des Affaires étrangères, Catherine Colonna.

— Y avait-il d’autres lacunes dans le texte ?

— Beaucoup, mais un autre point aussi important était le rapport soumis par Pramila Patten, représentante spéciale du secrétaire général chargée de la question des violences sexuelles, qui renfermait des accusations infondées contre la résistance palestinienne. Ce rapport était basé sur une invitation israélienne à Patten de se rendre en Israël et dans les territoires occupés. Elle s’est donc rendue en Israël et a rencontré des personnes, on ne sait qui, qui ont avancé certaines allégations. Elle n’a rencontré aucune des potentielles victimes, n’est pas allée à Gaza. C’est-à-dire qu’il n’y a aucune preuve concrète. En plus, elle a demandé à visiter la prison israélienne, afin de rencontrer les détenues palestiniennes, qui sont par milliers dans les prisons israéliennes, afin de savoir si elles étaient soumises à des violences sexuelles ou autres. Israël a refusé de l’autoriser à le faire.

— La Russie, qui avait opposé son veto au projet américain, a dit que ceux qui ont approuvé le texte font le jeu de la Maison Blanche, quel jeu selon vous ?

— Le texte était miné et l’élément le plus dangereux du texte est qu’il n’appelait pas vraiment à un cessez-le-feu, il ne fait qu’appuyer les efforts diplomatiques internationaux visant à parvenir à un accord de cessez-le-feu lié à la libération des otages en référence aux négociations de Doha, du Caire et de Paris.

Nous avons alors décidé, au sein du groupe arabe, de nous opposer à cette résolution et nous avons informé les Américains et les membres du Conseil de sécurité, y compris la Chine, la Russie et la France. Nous sommes parvenus à un accord avec la Chine et la Russie, qui étaient d’accord avec nous que ce texte, en l’état et compte tenu de la détérioration de la situation humanitaire sur le terrain à Gaza et du refus d’Israël de laisser entrer l’aide humanitaire aux Palestiniens, ne passera pas.

— Le secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, était au Caire et a rencontré les ministres des Affaires étrangères arabes. Les déclarations issues de la réunion indiquaient un consensus, cependant, le projet américain n’a pas répondu aux exigences minimales. Comment expliquez-vous cela ?

— Le projet américain visait seulement à paralyser la capacité de l’ONU à prendre une décision contraignante pour Israël, jusqu’à ce qu’un accord soit conclu en dehors de l’ONU, par le biais de négociations à Paris, à Doha et au Caire. Il passera ensuite à l’ONU pour adoption. Et mon opinion personnelle est que c’était un jeu tactique pour gagner du temps.

Le texte américain a été soumis au vote seulement deux jours avant le projet du E10, qui est devenu la résolution 2728, car les Américains se préparaient à utiliser leur droit de veto, et ne voulaient pas apparemment utiliser ce droit sans proposer une alternative pour éviter que le monde ne se retourne contre eux. C’est pourquoi ils ont présenté un projet zéro, ce qui nous a surpris, mais la situation est vite devenue claire. Ils cherchaient une alternative et ont déclaré qu’ils n’étaient pas d’accord avec notre version et nous leur avons dit que nous rejetions aussi leur projet et que nous allions soumettre notre texte au vote.

— Et qu’est-ce qui a poussé les Etats-Unis à s’abstenir de voter plus tard la résolution 2 728 qui est enfin passée si telle était leur position ?

— Les Etats-Unis ne veulent pas nuire à leurs relations avec le monde islamique. La résolution parle d’un cessez-le-feu en deux phases : une première phase pendant le mois du Ramadan et la deuxième phase est permanente. Il y a une dimension islamique dans la résolution, constituant une pression supplémentaire, surtout après les difficultés électorales auxquelles Joe Biden a été confronté à Michigan à cause de sa position à Gaza. Ceci outre l’aggravation de la crise humanitaire et les rapports successifs des organisations humanitaires et des agences spécialisées qui affirment que la situation se détériore et que la famine commence à se propager, ainsi que l’échec des parachutages des aides.

— Et quels sont les gains des Etats-Unis en s’abstenant de voter cette résolution ?

— En réalité, Washington a obtenu ce qu’il voulait concernant le lien entre le cessez-le-feu et la libération des otages, même si cela se fait de manière indirecte. C’était la position américaine depuis le début, et la preuve en est que l’ambassadrice américaine aux Nations-Unies, dans son explication du vote sur cette résolution, a déclaré qu’il était nécessaire de garantir la libération de « nos otages ».

Elle unifie Israël et les Etats-Unis sur un même front. La question centrale pour les Américains est celle des otages, et les négociations en cours tournent principalement autour de la crainte du Hamas que les otages ne soient libérés et que les opérations militaires israéliennes ne se poursuivent ou ne reprennent.

— Si Washington a obtenu ce qu’il voulait, pourquoi les Américains disent-ils que la résolution n’est pas contraignante ?

— Il est clairement indiqué dans la Charte des Nations-Unies que les résolutions du Conseil de sécurité sont de nature contraignante, et tous les membres sont tenus de les respecter. Cependant, il existe une différence entre obligation et procédures d’exécution. Il existe des résolutions qui relèvent du chapitre VI et d’autres du chapitre VII. Cette résolution a été adoptée en vertu du chapitre VI, qui a trait au règlement pacifique des différends, mais ne comporte aucune procédure d’exécution ou de sanction.

— Cependant, jusqu’à présent, Israël ne s’est pas conformé à la résolution. Quelle est la prochaine étape ?

— Nous allons nous adresser au Conseil de sécurité pour demander des mesures d’exécution. Nous avons tenu des réunions avec les membres du Conseil pour discuter des options et un certain nombre d’experts ont été chargés de commencer à faire pression à partir du 1er avril. Bien sûr, nous nous attendons à ce que les Etats-Unis s’opposent à toute résolution adoptée en vertu du chapitre VII, ou qui place Israël sous sanctions. Nous savons que nous obtiendrons un veto, mais cela ne nous empêchera pas de porter la décision devant l’Assemblée générale, car une résolution de l’Assemblée générale stipule que si un membre utilise son veto, une session est convoquée dans les 10 jours pour expliquer les raisons du veto.

Et nous pouvons présenter une autre résolution, ce que nous sommes en train d’étudier. Cette résolution serait basée sur un certain nombre de mesures internationales prises contre Israël, comme les décisions des tribunaux nationaux dans certains pays qui ont interdit la fourniture d’armes à Israël, car elles sont utilisées pour violer le droit international humanitaire. Nous demanderons aux membres des Nations-Unies de suivre l’exemple de ces pays. La deuxième mesure concerne la question des colons. Nous discutions de la résolution 1 334 de 2016. En raison des violations israéliennes de cette résolution, Washington a décidé d’imposer des sanctions à un nombre limité de colons israéliens pour leur violence dans les territoires occupés. Nous demanderons alors aux membres d’imposer davantage de sanctions aux colons et de leur interdire l’entrée sur leur territoire.

En outre, des mesures économiques peuvent être prises pour boycotter les produits des colonies israéliennes, et des mesures peuvent être prises contre les membres du gouvernement israélien d’extrême droite.

— Vous discutez aussi d’une reconnaissance de la Palestine en tant qu’Etat à part entière …

— Oui, nous travaillons en parallèle sur l’adhésion de la Palestine en tant que membre permanent et non pas en tant qu’observateur. L’Etat de Palestine a été reconnu par 140 pays sur les 193 membres de l’ONU. Nous disposons donc d’une majorité des deux tiers pour garantir un vote en notre faveur, car l’adhésion d’un nouvel Etat nécessite une majorité des deux tiers. Nous sommes soutenus par la décision du Sommet arabo-islamique qui s’est tenu en novembre à Riyad, ainsi que par le Sommet des non-alignés à Kampala, qui regroupe 127 pays, et par un certain nombre de pays d’Europe de l’Est. Il y a donc une action conjointe de ces trois groupes concernant ce sujet.

Nous avons décidé de nous adresser au Conseil de sécurité avec cette demande, à la mi-avril, lors d’une réunion au niveau ministériel.

— La France, qui avait voté en faveur du projet américain, vient d’avancer un nouveau texte qui reprend en partie la position Américaine, comment l’évaluez-vous ?

— Jusqu’à présent, les Américains leur ont demandé de reporter ce projet jusqu’à la fin des négociations entre les chefs de renseignement égyptien, qatari et israélien sur un nouvel accord entre Israël et le Hamas. Le texte comprend des parties qui diffèrent radicalement de la position du groupe arabe, puisqu’il condamne toujours la résistance palestinienne comme terroriste et fait référence au rapport Patten même si de manière plus subtile. Ces clauses sont totalement inacceptables, et nous présenterons des révisions pour les supprimer. Cependant, le projet contient aussi de nombreux aspects positifs, surtout que la France u exprime son intention d'accueillir l'Etat de Palestine en tant que membre à part entière, appelle à des négociations sur les solutions à deux Etats, souligne l'illégalité des colonies israéliennes dans les territoires palestiniens occupés et exprime des préoccupations concernant la violence perpétrée par les colons extrémistes. Toutes, sont des revendications arabes aussi.

Il n'est pas clair pourtant si la France envisage ce projet pour ralentir le mouvement arabo-islamique ou s'il s'agit d'une tentative sincère de relancer le processus de paix.

— Pensez-vous que le moment est en faveur des Palestiniens ?

— Il existe une sympathie internationale sans précédent pour la Palestine en raison des attaques israéliennes en cours, et la colère internationale contre les violations israéliennes du droit international humanitaire est en train de monter, ce qui permet des mesures punitives contre Israël à l’Assemblée générale, si nous ne parvenons pas à les faire adopter au Conseil de sécurité.

Nous voulons en profiter non seulement pour améliorer la situation humanitaire sur le terrain et obtenir un cessez-le-feu, mais aussi pour franchir une étape supplémentaire en intégrant l’Etat palestinien, même s’il n’a pas encore de frontières, ce qui est une pratique courante aux Nations-Unies, comme en témoigne le fait qu’Israël n’en a pas non plus. Israël a été créé par la résolution 181 de l’Assemblée générale. Cette résolution prévoyait la création de deux Etats : un Etat palestinien et un Etat israélien. Israël a été créé, mais la Palestine non.

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