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Le tram d’Alexandrie ou la mémoire d’une ville

Chahinaz Gheith , Mercredi, 28 février 2024

Depuis plus d’un siècle et demi, il accompagne les Alexandrins tout au long de leur vie. Bien plus qu’un moyen de transport, le tramway d’Alexandrie est une partie indissociable de l’âme de la cité méditerranéenne, un pont temporel entre l’histoire et la modernité. Focus.

Le tram d’Alexandrie ou la mémoire d’une ville
Les wagons les plus anciens sont dans un mauvais état faute d’entretien. (Photo : Al-Ahram)

Il y a mille et une manières de découvrir la ville d’Alexandrie. La parcourir de long en large à pied est sans doute la meilleure manière de percevoir les ambiances de ses différents quartiers : Miami, Rouchdi, Victoria, Ras Al-Tine, Abouqir … Mais il serait dommage de visiter Alexandrie sans emprunter ses vieux trams ! Véritable héritage historique, le tramway, ou « Al-tram » comme l’appellent les Alexandrins, est l’emblème de la ville. « Le tramway, c’est toute notre vie. Depuis que nous étions enfants, c’est le transport parfait, suffisamment lent pour nous donner le temps de papoter avec nos amis et aussi bon marché pour nos poches », lance Hazem Moustapha, 57 ans, habitant du quartier de Kafr Abdou à Alexandrie. Et d’ajouter : « Je me souviens des trajets vers l’école, des rires partagés avec mes camarades et des sensations de la brise marine qui caressait mon visage. Aujourd’hui, lorsque je monte à bord, ces souvenirs réconfortants ressurgissent et je me sens reconnecté à une époque révolue. Chaque trajet était une aventure, les sièges en bois, les fenêtres qui laissaient passer le vent, tout était empreint de simplicité ». En parlant du tramway, Hazem, qui a connu le tramway évoluer au fil des ans, évoque un voyage nostalgique, transportant l’auditeur dans un temps où les ruelles d’Alexandrie étaient animées par le bruit caractéristique des rails et le tintement des cloches du tramway. Pour lui, chaque station était une aventure urbaine, une exploration des différents quartiers de la ville.

« Qui, parmi les Alexandrins, ne garde pas de beaux souvenirs de cette icône mobile ! On l’appelait le monstre de fer », lâche Khaled Nouh, un ancien fonctionnaire de 88 ans qui se rappelle le jour où il avait vu pour la première fois cette étrange créature courir sur des pistes lisses avec des enfants accrochés à son dernier wagon criant : « L’effrit ! L’effrit ! ». « Les rails sur lesquels je voyage aujourd’hui portent l’héritage de tant d’histoires passées. C’était bien plus qu’un moyen de transport. C’était le reflet de la ville. L’ancien tramway portait avec lui une atmosphère d’authenticité », poursuit-il, tout en assurant que le nouveau tramway apportera sans doute une modernité bienvenue, mais il ressentira quand même le besoin de retrouver cette simplicité d’antan.

C’est aussi un vrai bonheur pour Ziad Abdallah qui voit que ces trams ne sont pas faits pour être seulement regardés, il faut s’en servir. Ce dernier, comptable de 28 ans, ne ressent pas tant la nostalgie du tintement de l’ancien tramway. « Le confort du nouveau modèle est incomparable, la connexion Wi-Fi à bord me permet de rester connecté et les sièges confortables rendent le voyage plaisant. C’est devenu un espace où je peux travailler en déplacement avec des prises électriques pour recharger mes appareils, créant une expérience moderne et pratique », affirme-t-il. Idem pour Amira Samir, 43 ans, pour qui le tramway est le moyen le plus simple, surtout pendant les heures de pointe, lorsqu’il y a des embouteillages. « Garer la voiture près d’une station de tramway et prendre le tram est devenu mon choix régulier. Cela évite les tracas liés au stationnement en centre-ville et permet un trajet plus détendu. Je ne m’inquiète plus du trafic, je me détends et je profite du paysage pendant le trajet », confie-t-elle.


(Photo : Al-Ahram)

Plus d’un siècle et demi d’évolution

Du charme nostalgique des anciens wagons aux progrès technologiques des modèles plus récents, le tramway continue de jouer son rôle central dans la vie quotidienne des Alexandrins. Inauguré il y a plus d’un siècle et demi, plus précisément en 1860, quelques années avant que Londres n’ait eu son métro, le tramway d’Alexandrie fut le premier système de transport public en Egypte et en Afrique. A cette époque, c’était une petite charrette tirée par des chevaux, avant que les évolutions du temps ne l’affectent pour la transformer en train à vapeur et ensuite en tramway électrifié au début du siècle dernier. Le tramway d’Alexandrie est composé de deux lignes : la ligne Al-Ramleh et la ligne Al-Madina. La première est de couleur bleue et crème et relie les stations de Sidi Gaber, Rouchdi, Polki et Janaklis, et aboutit à la station Nasr, actuellement appelée Victoria. Tandis que la seconde est jaune ou rouge et jaune, elle fonctionne au centre d’Alexandrie, en le reliant à de nombreux anciens quartiers populaires, à partir de la gare de Misr, en passant par Moharram Bey, Al-Max et Ras Al-Tine, se terminant à la gare de Raml.

Rénovées dans les années 1960, ces lignes sont toujours en service aujourd’hui et sont empruntées par les Alexandrins comme par les touristes. Véritable icône d’Alexandrie, le tramway ne transporte que 80 000 passagers par jour, un chiffre qui s’est réduit de moitié en dix ans. L’une des principales raisons est la qualité du service, et notamment sa vitesse ralentie par les nombreux croisements avec les voies de circulation. Or, pour attirer à nouveau les Alexandrins, il est nécessaire de prendre en considération les aspects techniques du tramway pour l’adapter aux temps modernes, autrement dit effectuer des travaux de modernisation et d’amélioration pour en faire un tram du XXIe siècle fiable et efficient, reflétant la grandeur et le passé historique de la ville d’Alexandrie.

« L’entrée en service du nouveaux tramway fait partie du plan du gouvernorat d’Alexandrie de modernisation des moyens de transport en commun, dont les tramways, l’un des plus utilisés par les Alexandrins. En parallèle, on oeuvre à augmenter l’efficacité des tramways déjà en service », explique Khaled Eleiwa, président de l’Organisme de transport à Alexandrie. Il est à noter que le tramway d’Alexandrie rend service à une population de plus de 5,5 millions d’habitants (selon les statistiques de l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques, CAPMAS), sans compter les vacanciers qui se rendent chaque année à Alexandrie durant l’été.


(Photo : Al-Ahram)

Un tram nouvelle version

Soucieux de conserver sa durabilité, les responsables essaient de tout faire pour maintenir ce transport en état de fonctionnement. En 2015, une large opération de rénovation a eu lieu : 72 tramways ont été renouvelés ou restaurés. En 2019, pour le renouveler, de nouveaux wagons sont entrés graduellement en service, à savoir le tramway jaune climatisé appelé le tramway ukrainien. Celui-ci fait son voyage à partir de la station de Ras Al-Tine jusqu’à Saint-Stephano sur la corniche longeant la mer. « Composé de deux wagons, il peut transporter jusqu’à 140 passagers. Le prix du ticket est de 5,5 L.E., contre 1,5 L.E. pour les tramways ordinaires. 162 tramways au total, circulant sur les 13 lignes du réseau de 28 km. Pour assurer un transport de luxe, le tramway climatisé est doté d’un réseau Wi-Fi, de places adaptées aux fauteuils roulants des personnes handicapées et d’un tableau électronique pour annoncer les stations », explique le général Eleiwa.

Et ce n’est pas tout. En 2023, un projet de réhabilitation a été effectué avec le concours de l’Union européenne, de la Banque Européenne d’Investissement (BEI) et de l’Agence Française de Développement (AFD). Selon le député Mohamad Gabriel, membre de la commission des transports au Conseil des députés, le coût du projet du tramway s’élève à 16 milliards de L.E. Le trajet de ce tramway, qui commence à Mahattet Al-Raml au centre d’Alexandrie et se prolonge jusqu’à Al-Nasr à Victoria, est de 14 km. Il transportera plus de 230 000 passagers quotidiennement après l’achèvement du projet, c’est-à-dire quatre fois plus qu’actuellement. « De nouveaux wagons modernes, climatisés et amis de l’environnement seront importés, les voies ferrées seront rénovées, les arrêts de métro seront modernisés et dotés d’une signalisation électronique. En plus, le service sera plus rapide car les interactions entre le tramway et la circulation routière seront limitées au maximum grâce à la construction de ponts et de passerelles pour piétons », explique-t-il. Selon lui, le temps du trajet entre les deux stations d’Al-Raml et de Victoria passera de 60 à 30 minutes, car nous allons augmenter la vitesse du tramway de 11 km/h à 21 km/h. La modernisation du tramway va sans doute réduire les embouteillages à Alexandrie et encourager les Alexandrins à utiliser les transports publics.


Le premier tramway climatisé a fait son premier voyage en 2019. (Photo : Al-Ahram)

Les travaux ont commencé en octobre 2023 et s’achèveront dans deux ans. Les Alexandrins attendent avec impatience un tramway flambant neuf, mais certains sont inquiets et espèrent que le prix du billet ne va pas beaucoup augmenter après le processus de modernisation, notamment qu’il sert les milliers d’étudiants, de travailleurs et de retraités. « Même si le ticket de l’ancien était bon marché, il était lent, circulait sur une très vieille voie et le service était très médiocre. Le trajet intégral de la ligne — une distance de 14 km — prenait plus d’une heure. Compte tenu de l’intensité de la circulation aux heures de pointe, le tramway n’était prioritaire nulle part », explique Zeinab Mohamed, une habitante de Victoria. Elle se rend régulièrement à Mahattet Al-Raml pour acheter des médicaments et elle préfère prendre un taxi qui coûte environ 70 L.E. Une grosse somme par rapport à un ticket qui coûte 1,5 L.E. En revanche, lorsqu’elle manque d’argent, le tram est son seul choix.

« Alors que la voiture roulait en vrombissant, je me suis souvenue d’un vieux film racontant l’histoire d’un campagnard naïf fraîchement arrivé au Caire qui s’est fait escroquer, croyant acheter un tramway. A cette époque, le tramway était impressionnant, un objet d’admiration, presqu’au même titre que les pyramides ou la Tour du Caire. Mais aujourd’hui, qui l’achèterait ! », conclut-elle.

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