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Oum Kalsoum : sur les traces d’Al-Sett

Dina Bakr , Mercredi, 21 février 2024

Petit village du Delta, Tamay Al-Zahayra doit sa renommée pour être le village natal d’Oum Kalsoum. La mémoire de la diva y est partout. Et pourtant, les habitants de Tamay Al-Zahayra et les descendants d’Oum Kalsoum espèrent une plus grande reconnaissance. Reportage.

Sur les traces d’Al-Sett
L’ancienne résidence d’Oum Kalsoum attend l’aide de l’Etat. (Photo : Ahmad Réfaat)

Le trajet en voiture pour se rendre au village de Tamay Al-Zahayra dure deux heures et demie en partant du centre-ville du Caire. Google Maps nous indique le chemin à suivre pour arriver à ce village et signale qu’il est situé non loin de la ville de Sinbellawine au gouvernorat de Daqahliya.

Il est normal qu’une application de Google parvienne à localiser les différentes directions, mais le nouveau, c’est qu’elle nous a conduits directement vers la maison d’une descendante de la famille de la diva Oum Kalsoum. Une maison de deux étages, dont les murs sont grisonnants, cache les effets du temps.

Sans rendez-vous prévu, une jeune dame accueillante nous demande d’attendre quelques instants pour informer sa grand-mère. La dame fait irruption dans la salle d’entrée en saluant, d’une voix élevée, les visiteurs qu’elle est accoutumée de recevoir depuis des années. Hadja Bothaïna a un lien de parenté avec Oum Kalsoum, elle est la tante de son père.

« Nous étions un village isolé, et c’est grâce à Oum Kalsoum que Tamay Al-Zahayra s’est approprié son nom. Sa réussite à différentes échelles, professionnelle, sociale et politique, lui a permis de se hisser au sommet », raconte Bothaïna. L’effet du temps a marqué de son empreinte cette dame d’environ 85 ans, qui souffre de tremblement des mains, mais le souvenir de la tante de son père est omniprésent et ravive sa mémoire. « A l’époque, l’emploi du temps chargé d’Oum Kalsoum ne lui permettait pas de passer de longues vacances dans son village natal. De courtes visites lors de certaines circonstances comme la mort de son père et le concert qui était prévu à Mansoura, et dont l’argent a été versé en guise de contribution aux troupes militaires durant la guerre d’usure suite à la défaite de 1967 », se souvient Bothaïna, qui éprouve toujours une certaine fierté d’être une parente à cette grande dame qui a fait tourner les têtes des fans partout dans le monde arabe, bien qu’elle soit une simple paysanne de ce village.


 (Photo : Ahmad Réfaat)

Or, Hadja Bothaïna n’est pas la seule. Les habitants du village Tamay Al-Zahayra sont habitués à recevoir des visiteurs qu’ils accueillent avec un large sourire tout en insistant sur le fait de les recevoir chez eux. Même les jeunes qui n’ont pas connu Oum Kalsoum connaissent le parcours de la diva, d’autant plus qu’elle était généreuse et faisait des dons de charité pour les gens de son village. Une tradition chez les stars de chaque village, une sorte de reconnaissance à leur terre natale, une fois qu’elles deviennent célèbres, comme le footballeur Mo Salah.

« Oum Kalsoum envoyait des vêtements en laine en hiver à Tamay Al-Zahayra, des aides alimentaires destinées aux familles dans le besoin, ainsi que des cartons de provisions pour le mois du Ramadan, sans compter les aides financières, surtout pendant les périodes de fête, le petit et le grand Baïram », dit Faten, 35 ans, qui a entendu les histoires d’Al-Sett de son grand-père et de ses beaux-parents. Elle ajoute que le feuilleton de L’Astre de l’Orient d’Oum Kalsoum avait suscité des critiques au sein de son village natal après la diffusion de ce travail artistique en 1999. « Durant la diffusion de ce feuilleton, les personnes âgées avaient pour habitude de se revoir pour discuter de certains détails qui n’ont pas été mentionnés, comme sa relation avec les autres personnes dans son village, surtout qu’à l’époque de la diva, les habitants de ce village étaient très proches les uns des autres comme s’ils étaient une grande famille unie dans les moments difficiles ou heureux », souligne-t-elle.


Les membres de sa famille toujours attachés à sa mémoire. (Photo : Ahmad Réfaat)

 Une maison, une rue, un village

A quelques mètres des bâtiments et tout en s’approchant des champs, une pancarte indique « Rue Oum Kalsoum », lieu de résidence de ses descendants. C’est à cet endroit que sa villa a été construite, mais à cause des eaux souterraines présentes et accumulées dans les champs, sa résidence secondaire dans cette bourgade s’est écroulée. Aujourd’hui, un seul étage est construit où vivent les petits-fils du frère d’Oum Kalsoum, cheikh Khaled, qui était maire à l’époque. Adly et Khaled vivent avec leurs épouses dans ce domicile. Ils mènent une vie modeste mais sont très fiers d’avoir un lien de parenté avec la diva. Ils aiment l’art et possèdent des talents artistiques. Adly est plasticien au palais de la culture de Mansoura. Il éprouve, en effet, une passion pour la peinture et le dessin.

Il a exploité ses talents pour produire des portraits d’Oum Kalsoum sur les murs à l’intérieur comme à l’extérieur de la maison. Il a même fait les portraits du père d’Oum Kalsoum, Ibrahim Al-Beltagui, son grand-père Khaled et son père Samir. Devant ces trois portraits figure celui d’Oum Kalsoum avec les trois pyramides de Guiza en arrière-plan. « Oum Kalsoum a porté plusieurs surnoms, tels que la Quatrième Pyramide, la Diva, l’Astre de l’Orient et Al-Sett ou la Dame. Elle est devenue une icône de l’Egypte et la plus grande chanteuse du monde arabe. On éprouve une grande tristesse lorsque des chercheurs et des journalistes sont surpris de voir la maison de l’icône de la chanson romantique, religieuse et patriotique fermée et en mauvais état », s’exprime Adly. Située à proximité du domicile de ses petits-neveux, l’ancienne demeure d’Oum Kalsoum est restée fermée.


Un café de Tamay Al-Zahayra où l’on écoute la Dame. (Photo : Ahmad Réfaat)

A l’intérieur, l’odeur de l’humidité est étouffante. Il y a deux ans, la fondation Hayah Karima (vie décente) avait promis de restaurer la maison d’Oum Kalsoum. « Le fait de protéger le patrimoine culturel d’un pays est une partie essentielle du développement », avait déclaré à la presse Aya Al-Qammari, présidente de la fondation Hayah Karima. Cette réaction est venue suite aux demandes de Adly et de Khaled de remettre la maison en bon état, car ils reçoivent des chercheurs arabes et européens qui s’étonnent en voyant son état de détérioration. Ils se demandent pourquoi cette maison, qui appartient à la célébrissime chanteuse égyptienne, n’est pas exploitée pour raconter sa vie et sa carrière qui tiennent du miracle. « On espère que sa maison sera transformée en musée à l’exemple du compositeur allemand Beethoven », précise Adly, qui rêve que le village de Tamay Al-Zahayra devienne une zone touristique culturelle.

Des initiatives individuelles

Le souci de Adly est partagé avec d’autres habitants du village. Yousri Moustafa, professeur dans une école primaire du village, pense que leur village doit occuper une place importante au niveau de l’éducation musicale. « Il n’y a pas des cours de musique à cause des classes surchargées. Notre village aurait dû être un phare pour l’art musical et qui sait, peut -être qu’un jour, une personne dotée d’une voix singulière et puissante pourrait être adulée à l’égal d’Oum Kalsoum », annonce-t-il. Les descendants de la diva et les habitants du village attendent donc de l’Etat que Tamay Al-Zahayra soit transformé en un village modèle.


Avec son père cheikh Ibrahim Al-Beltagui. (Photo : Ahmad Réfaat)

En attendant, des efforts personnels sont déployés par certains résidents du village pour investir la gloire d’antan de la diva. A l’exemple d’Amira Al-Chahat et Mohamad Hassan. Ces deux personnes ont lancé leur projet portant le nom d’Oum Kalsoum. Amira, qui possède un atelier de fabrication de linges de lit et de couvertures, est séduite par le rôle de la diva, ainsi que par son parcours brillant. Cette villageoise a lancé son projet de production des draps et des couvertures portant le nom de l’Astre de l’Orient. Amira s’inspire de la lutte et de la volonté d’Oum Kalsoum, elle aspire devenir une femme d’affaires dans ce milieu rural où les femmes n’ont pas cette opportunité sur le marché comme leurs homologues du sexe fort. Elle souhaite que toutes les femmes du village deviennent des ambassadrices, chacune dans son domaine.

Mahamad Hassan, lui, est propriétaire du café surnommé Oum Kalsoum. Il ne s’est pas seulement contenté d’emprunter son nom, mais il a même installé une statue à son effigie qui se dresse à la droite de l’entrée de son commerce. Les murs de son café sont décorés par des photos d’Oum Kalsoum.

Et entre les deux étages du café est suspendue une immense photo présentant un concert de la diva. Dans le bureau du gérant de café, on peut voir des statuettes d’Oum Kalsoum en compagnie de ses musiciens et des théières en porcelaine sur lesquelles sont inscrits les titres de ses chansons. On a l’impression qu’il s’agit d’un petit musée fondé par les efforts personnels. « Là, les habitants du quartier ont l’opportunité d’écouter les chansons d’Oum Kalsoum qu’ils aiment, surtout que ma médiathèque est riche de ses oeuvres les plus authentiques », conclut Hassan, fier que son café soit un passage obligatoire pour tous les visiteurs du village, qui viennent y siroter une tasse de thé à la menthe tout en écoutant les mélodies d’Al-Sett.


Une statue d’elle à l’entrée du village. (Photo : Ahmad Réfaat)

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