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Des raisons de rester plutôt que des raisons de partir

Dina Bakr , Mercredi, 10 janvier 2024

De nombreuses initiatives visent à renforcer la lutte contre l’émigration clandestine, notamment à travers la sensibilisation sur les dangers de la traversée et sur les risques qu’encourent les clandestins, ainsi qu’à travers des formations qui facilitent l’accès au marché de l’emploi.

Des raisons de rester plutôt que des raisons de partir
Les initiatives tentent de présenter des solutions pour convaincre les jeunes de rester dans leur pays.

Quel type d’emploi et à quel salaire ? Une question que se posent nombre de jeunes universitaires sur le point d’entamer leur vie professionnelle. Leurs ambitions ? Un emploi, un revenu décent, une maison et une famille, tout simplement. Mahmoud a toujours pensé que son diplôme technique, souvent considéré modeste, ne correspondait pas à ses aspirations. « J’ai obtenu un diplôme de technicien monteur de pneus. Il y a 5 ans, alors que je travaillais dans un atelier dans une nouvelle ville, j’ai rencontré des passeurs qui m’ont convaincu de quitter le pays illégalement pour me rendre en Italie. Coût du voyage : 20 000 L.E. pour traverser la Méditerranée depuis la Libye », dit Mahmoud. Ce dernier était obsédé par l’idée du départ. Quitter l’Egypte par n’importe quel moyen pour une vie meilleure. Ses amis lui faisaient lorgner un idéal occidental, la belle vie, l’argent, etc.

Cependant, avant d’entamer les démarches nécessaires pour faire ce voyage périlleux, Mahmoud est tombé par hasard sur une initiative qui propose des ateliers de travail avec des plans d’action de prévention et de lutte contre l’émigration illégale. « J’ai participé à une formation pour gagner un peu d’argent et profiter d’un repas gratuit, mais le sort en a décidé autrement. Durant les quatre jours de formation, j’ai compris qu’il était nécessaire de développer et d’enrichir mes compétences professionnelles pour bien gagner ma vie », dit Mahmoud qui a entamé une nouvelle carrière en s’inscrivant à l’Institut des technologies de l’information. Il a compris que le numérique constituait l’un des principaux moteurs de création d’emplois. « L’atelier de travail a mis en relief nos lacunes tout en nous encourageant à suivre des cours d’apprentissage pour développer nos compétences et avoir de meilleures opportunités d’emploi dans le pays où nous vivons », déclare-t-il. Mahmoud est devenu le coordinateur de l’initiative « Hena dorak » (ici est ta mission) dépendant du projet de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) « Igad sabab lel baqaa » (trouver une raison pour rester). Un projet lancé en 2019 en coopération avec la fondation Al-Korra pour le développement durable.

Agir au plus près des candidats au départ

Le projet « Trouver une raison pour rester » vise à inciter les jeunes à participer à des initiatives de changement social pour augmenter leurs chances de trouver un emploi dans le pays où ils vivent et d’éviter d’être les victimes des réseaux de passeurs. D’autant plus que, selon Ayman Zohri, président de l’Association égyptienne pour les études sur les migrations à l’Université américaine du Caire, l’Egypte est le deuxième pays exportateur de migrants illégaux au niveau mondial. Un comité formé des ministères concernés comme celui de la Solidarité sociale, de la Jeunesse et des Sports et du Travail, en collaboration avec le Comité national de coordination pour la lutte et la prévention de l’émigration clandestine, a sélectionné quelques initiatives tout en assurant la formation nécessaire aux instructeurs. Ces derniers viennent de plusieurs gouvernorats d’Egypte qui enregistrent un important flux migratoire vers les pays d’Europe comme Al-Ménoufiya, Al-Qalioubiya et Al-Charquiya, au Delta, ainsi que Minya et Louqsor en Haute-Egypte.

« Les instructeurs ont suivi des cours de base comme, par exemple, comment canaliser une offre d’emploi et rédiger un curriculum vitae. Parallèlement, ils apprennent comment utiliser les nouvelles applications et les plateformes modernes de recrutement. Après cette formation, ils sont aptes à exercer la fonction et à porter l’aide nécessaire aux jeunes chômeurs tout en leur prodiguant des conseils en matière d’orientation professionnelle et en les sensibilisant sur les dangers de l’émigration clandestine », précise Ahmad Sabee Al-Leil, responsable de la communication à Al-Korra. L’un des arguments avancés est que 90 % des migrants clandestins retournent au pays après avoir été expulsés.

Depuis 2016, l’Egypte a fermé toutes les routes maritimes pouvant servir de point de départ de la plupart des émigrants clandestins, mais le problème persiste encore car la Libye doit renforcer le contrôle de ses côtes. « J’ai été choqué en entendant mon fils organiser son voyage clandestin, et ce, à travers des messages vocaux sur son portable. Voulant prendre le chemin qui passe par le désert, son locuteur l’a mis en garde en lui disant que cette route était dangereuse et qu’il risquait de se faire tirer dessus et de mourir », raconte Amina, la mère d’un jeune aventurier. Son mari et elle ont fait pression sur leur fils pour revenir sur sa décision de faire ce voyage. Elle a fait intervenir le cheikh de la mosquée pour le convaincre de renoncer à son projet dangereux. Grâce à l’initiative Marakeb Al-Nagah (bateaux de sauvetage) du ministère de l’Emigration, la famille a réussi finalement à convaincre son fils et à lui trouver un emploi compatible à son diplôme comme chef pâtissier dans un hôtel 5 étoiles à Hurghada. Et ce n’est pas tout. Le travail lui a donné envie d’entamer une nouvelle vie. Actuellement, il est en train de faire des économies pour fêter son mariage prévu pour l’année prochaine.

Ailleurs, ce n’est pas le paradis !

Si certaines initiatives alertent les jeunes sur le risque du trajet, d’autres leur expliquent que le périple dans les pays du Nord est parsemé d’embûches. Chaïmaa Khaled, coordinatrice à l’initiative Chagaae we wazzaf (incite et embauche), déclare que cette initiative tente de sensibiliser les jeunes en leur disant qu’une migration illégale ne permet pas de vivre une vie stable et normale car ces immigrants ne pourront pas obtenir des droits dans les pays qu’ils choisissent. Pas de carte de résidence, pas d’assurance sociale ni médicale et si cet individu rencontre n’importe quel problème, l’ordre de quitter le territoire est assorti tout de suite d’un délai de départ.

« Notre initiative s’intéresse aux jeunes et à leurs familles en faisant de la sensibilisation et en racontant des histoires réelles de jeunes desquels les parents n’ont pas de nouvelles pendant des mois et ne parviennent pas à les retrouver, car ils sont sans papiers », poursuit Chaïmaa, native d’Al-Qalioubiya et plus précisément du village Ahgour Al-Soghra, qui témoigne d’un important flux migratoire vers l’Italie. Autre argument qui pourrait empêcher les jeunes de se lancer dans cette aventure : le coût de la vie ailleurs. « Les jeunes sont tentés par le taux de change des devises, pensant accumuler des sommes importantes en livres égyptiennes, mais ils ne savent pas que le coût de la vie quotidienne dans un pays européen est élevé », indique Sameh, un jeune de 28 ans qui a pensé partir lui aussi. Il est l’un de ceux qui ont suivi une formation de technicien de climatisation. Ce métier lui a donné la possibilité de travailler à son compte après ses horaires de travail à l’usine. « Je voulais développer mon expérience dans ce domaine et peut-être qu’un jour j’ouvrirai mon propre commerce en devenant un agent agréé d’une marque de climatisation spécifique », souhaite Sameh. Ce jeune homme a compris que devenir riche n’est pas impossible et qu’on peut transformer son rêve en réalité à n’importe quel endroit du monde.

Tout le monde n’est pas Mo Salah !

En effet, la plupart de ces initiatives fournissent aux jeunes non seulement une formation répondant à leur aspiration, mais aussi elles renforcent leur sentiment appartenance au pays par d’autres moyens. Peut-être par le fait de profiter de cet héritage culturel et historique dans leur affaire. « J’ai pensé partir, surtout après les grands efforts que j’ai déployés pour devenir la première de ma promotion. Cependant, je n’avais pas réussi à accéder à l’échelle de rémunération des professeurs universitaires. Malgré cette déception, j’ai renoncé à l’idée de partir », commente Rana Hossam, actuellement designer en accessoires. Son amour pour l’égyptologie et sa formation en éducation artistique lui ont donné l’opportunité de lancer son projet de fabrication d’accessoires pharaoniques. Elle a créé un mélange de formes pour donner un aspect pharaonique surprenant à ses accessoires. « J’ai visité plusieurs musées pour mettre en mémoire des formes originelles et créer une pièce qui comporte plusieurs motifs tout en conservant le patrimoine égyptien », dit-elle.

Rana figure parmi des milliers de femmes qui ont pensé à se lancer dans cette aventure à grand risque, surtout que les conditions de vie pour le sexe faible pourraient être plus difficiles et pénibles. En fait, il existe beaucoup d’exemples de femmes qui vivent sans papiers dans des pays européens. Elles sont obligées de travailler au noir et sont parfois exploitées par des réseaux de trafiquants d’êtres humains. Raison pour laquelle le Conseil national de la femme a adopté un projet visant à traiter les motivations économiques de l’émigration clandestine, notamment pour les femmes. Ce projet a créé une initiative de sensibilisation intitulée Ala Al-Bar (à bord), il y a un an. « 70% du groupe-cible sont des femmes et 30 % seulement des hommes. Nous visons à autonomiser économiquement les femmes, car elles sont plus influentes au sein des familles. Parfois, une femme peut inciter son fils à partir et travailler à l’étranger afin de l’aider à préparer le trousseau de mariage de sa soeur », précise May Mahmoud, directrice du projet Adressing the Economic Drivers of Irregular Migration (AEDIM, s’attaquer aux facteurs économiques de la migration irrégulière), au Conseil national de la femme. Elle ajoute qu’à travers ce projet, le conseil offre des stages de formation dans le domaine de l’artisanat, de l’industrie agricole et de la fabrication d’accessoires.

« On fait aussi comprendre aux jeunes qu’émigrer pourrait être un avantage si la personne respecte les moyens légaux pour se faire régulariser par le travail. On peut citer un exemple de réussite comme celui de Mohamad Salah, natif d’Al-Gharbiya, qui est actuellement un des meilleurs footballeurs de Liverpool », précise May Mahmoud. Mais tout le monde n’est pas Mo Salah !

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